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OPINION

Tes créateurs ne veulent pas de toi

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Photo: Sharon Pittaway/Unsplash
Écrit par Ariane Beauféray

Procréation. Nom féminin. Du latin pro, « à la place de, pour, en avant », préfixe marquant l’impulsion et le but, et creare, « créer ».

Salut!

Ça faisait longtemps que je n’avais pas pensé à toi.

Je ne te demande pas comment tu vas ; tu es, tu existes, mais c’est pas mal tout.

Il ne fait pas trop froid, sur ta tablette ? Vous avez beau être des milliers entassés les uns sur les autres, ça ne réchauffe pas fort dans un congélateur, n’est-ce pas ?

Je parle à tes parents, parfois.

Je ne sais même pas qu’ils sont tes parents, mais je les croise. Dans la rue, au boulot, dans l’autobus.

Une fois, c’était mon plombier : il était tout content de me dire que la deuxième implantation d’embryon de son épouse avait fonctionné. Ils étaient parents de nouveau ! Quelle joie ! Il y a donc un petit tas de cellules de moins sur ta tablette.

Fait-il plus froid qu’avant ?

Nos amis ont eu peur qu’elle soit peut-être malheureuse ; alors un médecin a mis fin à sa vie, et sa mort a mis fin à leur couple.

Une autre fois, j’ai failli rencontrer une de tes cousines. Elle était là, presque prête à naitre. Et puis, le verdict est tombé : pas les bons gènes. Il y avait de fortes probabilités qu’elle développe une maladie dégénérative.

Nos amis ont eu peur qu’elle soit peut-être malheureuse ; alors un médecin a mis fin à sa vie, et sa mort a mis fin à leur couple.

« Vous qui avez si facilement des enfants, vous ne voudriez pas nous en donner un ou deux ? » Oh, je n’avais pas su quoi répondre.

Le soft-eugénisme (un peu) démasqué

Mais, toi, dans ton congélateur, tu es la preuve vivante qu’il est bien facile de créer une nouvelle vie ; l’accueillir comme elle est, par contre, c’est autre chose.

***

Je parle d’accueil, et là, je dois te dire que je suis désolée : je ne pourrais pas t’adopter.

J’aurais beau avoir une santé de fer et toi un milliard de chances de survivre, ce serait tout de même impossible.

Je ne devrais pas avoir le droit de te mettre sur une tablette, mais je ne devrais pas avoir le droit non plus de te mettre dans mon ventre. Je ne devrais pas avoir le droit de disposer de ton corps comme je l’entends ; comprends-tu ?

La seule façon de te respecter, c’est de cesser de te trimbaler à droite puis à gauche, d’un incubateur à un congélateur, d’un pétri à un utérus. Comme si ta vie n’avait pour seul sens celui que je veux bien lui donner.

Mon consentement à son utilisation n’y changerait rien ; utiliser un corps, qu’on le veuille ou pas, reste une dégradation de soi.

Dis, m’en veux-tu ?

J’y ai longuement pensé, tu sais. Nous avons déjà procréé, et j’ai accueilli. Mais peut-on accueillir en son corps sans procréer ?

Comme si mon corps n’était que cela, un lieu d’accueil et de croissance.

Comme si mon ventre était un outil, un incubateur, qui pourrait peut-être t’aider à continuer à vivre.

Jamais deux sans trois

Ou peut-être pas.

Mon consentement à son utilisation n’y changerait rien ; utiliser un corps, qu’on le veuille ou pas, reste une dégradation de soi.

Une offense qui s’ajouterait à d’autres.

Si on additionne un tas d’offenses à nos tas de cellules, crois-tu qu’il en sortira du bien ? Tu me diras, rien n’est impossible à Dieu. Mais qui suis-je, moi ?

***

Quand tu ne meurs pas dès le premier jour dans ton pétri, ce qui arrive la moitié du temps, ton corps se compose de 4 à 200 cellules, selon le temps qu’on t’aura laissé grandir.

Tu es si petit. Et tu es si peu viable.

Tes créateurs espèrent ardemment embrasser ton visage, mais, 80 % du temps, cela ne restera qu’un rêve. Leur désir insatiable, sain, débordant, se transforme alors en une coupe amère.

Il parait qu’on fait avancer la science grâce à vous. Crois-tu que cela réparera les dysfonctionnements de nos cœurs ?

Tu ne connais pas la soif, mais ô combien tes parents la connaissent… Ils ont cherché une source d’eau fraiche, et ils sont tombés sur une oasis tarie. Ils s’y sont arrêtés quelque temps, mais d’eau, il n’y a eu que leurs larmes.

Dis, leur en veux-tu ?

Combien êtes-vous, déjà ? Quelques centaines de milliers ? Quelques millions ? Vous êtes difficile à compter.

Des nouveaux arrivent tout le temps, et d’autres vous quittent de temps en temps. Il parait qu’on fait avancer la science grâce à vous. Crois-tu que cela réparera les dysfonctionnements de nos cœurs ?

J’ai une vieille blessure à l’âme qui me fait faire n’importe quoi. Crois-tu que la science la réparera ?

***

Un jour, j’irai éteindre ton congélateur.

Tu auras le droit d’exister vraiment. Tel que tu es, avec tes chromosomes en trop, tes gènes en moins, tes cellules de travers, ton blastocyste qui n’éclot pas. On t’a volé ta conception, on a violé ton corps, mais l’Amour réparera tout.

Il réparera même la fissure de mon âme, et donnera à boire à tous ceux qui ont eu soif de te rencontrer. Tu rencontreras le Créateur de tes créateurs, et Il t’adoptera pour toujours. Il t’a déjà adopté.

En attendant, je pense à toi, de temps en temps. Mon cœur a froid dans notre temps ; j’ai l’impression de partager un peu de ton existence, l’espace d’un instant.

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À propos de l'auteur

Ariane Beauféray

Mariée et mère de deux enfants, Ariane est doctorante en aménagement du territoire et développement régional et biologiste de formation. Elle s'intéresse à l'écologie intégrale (protection de l'environnement, du vivant, etc.) et développe de nouveaux outils pour aider la prise de décision dans ce domaine.

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