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OPINION

Mon corps ne m’appartient pas

corps
Photo: Vlad Tchompalov (unsplash.com).
Écrit par Ariane Beauféray

L’adoption d’une loi en Alabama a créé une véritable onde de choc mondiale : acclamée par les uns parce qu’elle protège la vie des enfants à naitre, elle est décriée par les autres parce qu’elle brimerait la liberté des femmes. Notre collaboratrice Ariane Beauféray propose ici une perspective différente sur la question.

Les compétitions sportives sont finies pour moi. Après trois enfants, aucune chance que je me rende un jour aux Jeux olympiques pour obtenir une médaille en judo. On oublie également l’idée de devenir une étoile du ballet classique.

Dans la vie, on ne peut pas tout faire : soit parce qu’on n’en a pas les capacités, soit parce qu’on doit choisir entre plusieurs options.

Je ne peux pas choisir toutes les saveurs chez le marchand de crème glacée; si je regrette le sorbet à la framboise en léchant ma boule vanille, comment apprécier la vie?

La vraie liberté

Comme bien des gens sur cette terre, je considère le mensonge comme quelque chose de mauvais la grande majorité du temps.

(Vous conviendrez sans doute avec moi que dire à un nazi où se cache un juif simplement pour éviter de mentir est plutôt contrintuitif. Kant ne dirait probablement pas cela, mais on n’a pas à être d’accord avec tous les grands philosophes. Fin de la parenthèse.)

Je ne dirai jamais à mes enfants qu’ils peuvent tout faire dans la vie.

Alors, suivant cette logique, je ne dirai jamais à mes enfants qu’ils peuvent tout faire dans la vie. Simplement parce que ce n’est pas vrai.

Ils pourront essayer bien des choses, je les soutiendrai du mieux que je peux dans leurs projets et leur apprentissage de ce qu’est la vraie liberté, mais certaines choses leur seront inaccessibles et demeureront simplement des rêves. Et cela n’est pas mauvais; les rêves nous font emprunter des sentiers inédits, mais ils ne mènent pas forcément vers la destination à laquelle on pensait au départ.

Et parfois, il est nécessaire de changer de sentier, car sinon on court vers un précipice. Finie pour toujours la crème glacée.

N’aimant pas le mensonge, je ne vais pas vous mentir non plus.

Qui est mon corps?

J’ai un corps, comme vous. Une tête, deux bras, deux jambes, rien d’exceptionnel. Mais ce corps n’est pas à moi. Je suis mon corps.

Si vous me serrez la main, alors vous me touchez. C’est moi, ce n’est pas qu’une main. Et dans certains contextes, me toucher la main est inadmissible; vous n’avez pas le droit de me toucher sans mon accord. Pas parce que mon corps est ma propriété, mais parce que mon corps est moi.

Si vous touchez ma voiture, je ne serai peut-être pas très contente. (Il est où ton permis coco? T’as déjà conduit une manuelle?). Mais vous n’avez touché que ma propriété, vous ne m’avez pas touchée moi.

Une propriété, on l’achète, on la construit, on la vend, on la brise. Mais vous ne pouvez rien faire de tout cela avec moi.

Et si je ne suis pas une propriété, je ne suis pas ma propriété. Je suis moi. Quitte à être honnête avec vous, soyons honnête jusqu’au bout : je n’ai pas plus le droit de m’acheter, me vendre, me construire ou me briser que vous.

Pouvoir faire quelque chose ne m’en donne pas le droit.

Oh, je pourrais le faire, comme vous (mais je sais que vous avez souvent de belles intentions, ne vous braquez pas !). Mais pouvoir faire quelque chose ne m’en donne pas le droit.

Vous me suivez toujours? Attention, on s’en va vers un sentier brulant. Le genre de sentier qu’on n’emprunte souvent qu’avec de bons amis, car on ne veut pas se retrouver tout seul au bout. Pas de précipice à la fin, promis. Mais je ne vous promets pas de crème glacée non plus.

Tout ce que je (ne) contrôle (pas)

Si je suis mon corps, si mon corps n’est pas ma propriété, si je ne peux pas tout faire avec ce corps qui est moi (que ce soit gagner les Jeux olympiques ou me faire esclave contre rémunération), il y a des centaines d’actes que je ne peux pas faire au nom du droit à la propriété.

On pourrait inventer des tas de slogans. Certains existent déjà.

« Mon corps, mon choix! »

« Mon corps, mon vêtement! »

« Mon corps, ma chirurgie esthétique! »

Oh, je ne dis pas qu’on devrait tous porter des uniformes. Cela dit, non, je n’ai pas le droit de me promener torse nu en centre-ville en plein été parce qu’il fait chaud et parce que c’est mon corps.

Je peux très bien décider de payer un chirurgien pour me refaire le nez, mais ce n’est certainement pas un droit basé sur le droit à la propriété individuelle de ma personne. Et, je peux aussi décider de concevoir un enfant avec l’homme que j’aime, mais ce n’est pas parce qu’il grandit en moi que cela me donne le droit de le détruire.

Oups! On vient de marcher sur une braise!

Il y a des choses comme cela dans la vie qui nous font mal. Ne suis-je pas maitre de mon corps, maitre de moi?

Si je veux sortir dehors, j’y vais! Et que personne ne m’en empêche!

Mais si le rhume s’empare de moi, je n’ai plus qu’à sortir les mouchoirs. Je ne contrôle pas tout. Je déprime, je me mets en colère, je pleure, je souris. Il y a tant d’émotions et de désirs en moi que je contrôle si peu. Alors, contrôler la maladie ou les autres, n’en parlons pas!

Un sanctuaire pour protéger

Quand une vie apparait, là aussi, je suis si peu en contrôle. Quelle tête aura-t-il? Sera-t-il en santé? Pourquoi la contraception n’a pas fonctionné? Pourquoi le père n’en veut-il pas? Pourquoi est-ce que je vomis mes trippes tous les matins? Et les vergetures…

Mon corps a changé; j’ai changé. Je suis autre. Chaque matin, le temps, avec ses joies et ses épreuves, imprime un passage sur moi; le passage d’une vie nouvelle imprime d’ailleurs un passage bien visible.

Une autre vie. Un autre corps. Une autre personne. Et mon corps? Qu’est-ce que mon corps vient faire là-dedans? Il ne pourrait pas naitre d’une rose ou d’un chou, celui-là?

Or s’il naissait d’une plante, qui le protègerait? Resterions-nous à côté, à surveiller qu’il grandit bien, qu’il est en sécurité? Il est si vulnérable, si petit, si fragile. C’est si facile de le piétiner. Il lui faut une aide perpétuelle avant d’éclore. Cette aide viendra de moi; de toute ma personne, et donc de mon corps aussi.

Mais je ne veux peut-être pas l’aider. Je ne veux pas qu’il s’impose.

La vie ne s’impose pas

J’ai dit en début d’article que je serai honnête, que je ne mentirai pas.

Voilà une vérité : la vie ne s’impose pas.

Chaque vie nouvelle nait de nos actes. Des actes réalisés dans l’amour, mais aussi dans le regret, dans la tristesse, dans la folie, sous l’effet de drogues, ou encore dans l’irrespect de ma volonté et de mon corps et donc de ma personne entière.

Cela ne change rien au fait que ce nouvel être ne s’impose pas; il est, tout simplement, et n’a rien choisi. Il n’a pas la propriété de son corps, tout comme moi je ne l’ai pas. Il n’a pas encore de volonté, mais il est intouchable, comme je suis intouchable si je ne veux pas qu’on me touche.

Oh, certains me violent; ils violent mon corps ou ma conscience. Mais cela me donne-t-il le droit de violer le corps de cette vie en moi? Y a-t-il des corps, et donc des personnes, moins dignes d’être respectées que d’autres?

Votre corps ne m’appartient pas. Mon corps ne m’appartient pas. Des tas de sentiers s’offrent à nous. Et si nous choisissions un chemin sur lequel le respect de tous est la destination?

C’est un long chemin, mais on n’atteindra jamais le bout si on ne commence pas à marcher dessus dès aujourd’hui.

Ce n’est pas un beau sentier balisé et toujours vert. On peut s’écorcher sur des épines, chuter, désespérer. Si je l’emprunte seule, c’est une tragédie sans nom. Mais si j’y suis entourée, alors il y aura toujours une main pour m’aider à me relever. Une main, peut-être la vôtre; votre personne, entière et belle, qui décide de se donner pour un autre, l’espace d’un instant.

On peut aussi choisir d’autres sentiers; des chemins de propriété, de possession, de contrôle total, d’irrespect, de destruction, de jugement. Penser que ces chemins mènent au bonheur relève de l’utopie.

Il ne faut pas mentir aux enfants; j’essaierai d’apprendre aux miens que certains chemins ne valent pas la peine d’être empruntés.

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À propos de l'auteur

Ariane Beauféray

Mariée et mère de deux enfants, Ariane est doctorante en aménagement du territoire et développement régional et biologiste de formation. Elle s'intéresse à l'écologie intégrale (protection de l'environnement, du vivant, etc.) et développe de nouveaux outils pour aider la prise de décision dans ce domaine.

3 Commentaires

  • Mme Beauféray,

    Oui, je ne suis pas une propriété de moi. Je suis tout à fait moi-même, corps et esprit (âme). Le problème est personne va gober cet argumentaire là avec une conception post-cartésienne de la séparation de l’âme et du corps et d’une vision cognitivo-comportementaliste ou l’âme n’existe tout simplement pas. Le corps mécanique l’emporte même sur notre esprit. Et aussi avec la capacité juridique de vendre notre corps… Nous en sommes loin de l’hylomorphisme catholique. Il n’existe pas encore la notion de la droit de la propriété humaine, et je ne vois pas arriver ça demain. Ce que je vois, c’est une libéralisation des droits à la propriété humaine, ce qui permet de plus en plus aux gens de faire ce qu’ils veulent avec leurs corps, même si cela coûte plus cher à l’État. La liberté des corps pourrait nous faire virer à payer plus de taxes… et à embaucher plus de ts.

    L’idée que notre corps ne nous appartient pas devrait être du moins ancrée, d’un point de vue séculaire, à ce que deux êtres me précédant ont permis à mon existence et que mon corps leur appartient. Ou à une vision séculaire du couple ou dans l’union des corps, mon conjoint a au moins une revendication légitime sur mon corps (et vice versa!) Mais même là, les gens vont crier à la possibilité de l’abus et pour raison! Sans amour, et notre génération a ce défaut là, ça vire facilement à l’abus.

    Alors, l’idée même de remettre le corps à Dieu est d’une difficulté inimaginable à concevoir et à comprendre pour notre génération clueless.

    Ce matin, autour d’un café et des amis, nous jasions des émotions. Peux-être qu’il y a là une autre piste pour arriver à la conclusion que le corps est aussi moi. Lorsque les personnes vivent des complications avec l’avortement, au plan émotionnel et au plan physique, ce serait là la piste pour leur parler que les émotions parlent, que le corps parle. Peux-être qu’il faut commencer là ou les gens sont. Si le corps n’est pas moi, écoutons-le pour savoir ce qu’il dit. Les gens savent ce genre de psycho-pop, mais ils ne veulent pas que ça devienne moralisateur. Bon, le corps me parle, mais qu’est-ce qu’il dit ? Et mon corps me parle aussi, mais qu’est-ce qu’il dit ? En ce moment, la mouvance est de donner de l’aide psychosociale aux femmes avortées après l’acte, une consolation sur le moment pour vivre le deuil, comme une perte, mais de manière à camoufler l’acte moral et ses conséquences sur la psyche. Et si c’était un moment de l’apprentissage de ce que cet autre me dit ? Je pense que ça pourrait flabergaster les gens de se rendre compte que leur corps parle le même langage que… leur conscience (âme) profonde. L’adéquation entre la conscience et le corps pourraient en bouleverser plus d’un.

    Je lis présentement le théologien Cavanaught sur la notion de torture. La torture (des corps) est le moyen le plus sûr de faire taire les gens et de leur faire dire presque n’importe quoi et de les faire gober le discours du tortionnaire. Il me semble que la situation est pire qu’elle ne semble. Bien qu’on dise l’argument, qui ne tient pas du tout, que le corps est un domaine libre de la propriété individuelle, incluant le foetus qui habite dans sa souveraineté, il me semble que nous faisons de la torture sur nos corps, mais que nous avons appris à le faire par quelqu’un d’autre. Reprendre le contrôle de mon corps, et donc de moi, serait de lui faire parler comme un autre moi. La redécouverte de notre unité passe par la quête de notre dissociation et de notre compréhension que nous nous torturons. L’abus qui perdure est notre cluelessness. Le faire passer par le juridique… je doute que c’est la bonne voie à suivre.

    Merci pour le texte qui ouvre la question.

    • Bonjour monsieur Hart et merci pour votre réflexion que je n’ai eu les capacités et compétences de lire quelques passages. Je vais ici oser avec une question…oui, très délicate et si simple à la fois. Une question posée à plusieurs personnes et pour laquelle question je n’ai, à date, reçue aucune réponse. Il s’agit d’une question dite « fermée » Deux seules courtes réponses sont possibles. La voici : « Est-ce que le fait d’avorter dans le cadre d’une I.V.G. correspond ou, si vous préférez, équivaut à mettre fin à la vie, à une vie humaine ? »
      J’ai un lugubre chapitre de « mon » histoire de vie qui m’a amené à réfléchir autant sur la vie que sur la mort.
      J’ai, à la seule dignité de la vie, infligé l’ignominie, l’infamie. La dignité j’ai bafouée, j’ai maltraitée. Pour sûr qu’il existe toute une histoire « derrière » ça. Histoire pouvant expliquer comme une équation mais ne pouvant jamais, au grand jamais, justifier.
      Puis, si mon corps m’appartient, je l’ai « drôlement » parfois utilisé.
      Si j’étais l’inventeur unique de la vie…oui, mon corps m’appartiendrait. C’est mieux qu’il n’en soit pas ainsi.
      Une des grandes leçons du catholicisme, à date, reçue : « Je suis libre et responsable » Libre d’utiliser « mon » corps à ma guise mais responsable des conséquences qui s’en suivront.
      Voilà pour ma réflexion sur le sujet.
      Merci à madame Beauféray

      • M. Bourdages,

        Merci pour cette réponse et merci encore à Mme Beauféray pour le texte principal. Pour votre réponse, je dirais que je ne suis pas un bon vulgarisateur. Alors, je vais reprendre le travail ici. Alors, voici mon argument principal : si l’on veut vraiment emmener du changement dans nos mentalités par rapport à l’avortement, peux-être que la clé serait de revenir à une compréhension catholique de notre corps. Et l’on ne peut, avec la culture que l’on a, de retourner au catéchisme de 1910 pour leur informer des fondements du catholicisme. Mais l’on peut, comme l’a fait St-Thomas d’Aquin à son époque, penser qu’en écoutant son corps, on pouvait en apprendre beaucoup sur nous-mêmes et sur Dieu. Il y a tout un courant d’apprentissage des techniques de méditation au Québec en ce moment. Pourquoi ? Parce qu’il y a un vide important pour le Québécois typique d’avoir une spiritualité qui le connecte avec soi-même et pour l’aider à réfléchir… Les spiritualités vivantes issues du catholicisme (celles qui incluent de la méditation comme oraison) pourraient réellement répondre à un besoin. Alors, mon pari, et je pense que c’est un pari peu risqué, est qu’en écoutant notre corps, nos émotions, être attentif à nos pensées profondes, on pourrait s’éviter pas mal de maux. St-Paul nous dit que la conscience des païens est encore agissante. C’est pas mal le point de mon argument. Il y a actuellement un besoin criant chez les jeunes hommes et les jeunes femmes pour cela.

        Au plaisir,

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