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Vers la virocratie

Photo: Fotolia
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Écrit par Francis Denis

On le sait, toute société démocratique implique que ceux qui prétendent être les plus adaptés à gouverner aient à employer les « armes » de persuasion mises à leur disposition afin de convaincre le plus grand nombre. Dans la Grèce antique, l’Agora était le lieu où les rhéteurs, sophistes et philosophes débattaient de la solidité des propositions. Aujourd’hui, sur la place publique « virtuelle », divertissement et politique s’entremêlent étrangement.

Environ 2500 ans plus tard, l’art de persuader, bien qu’ayant eu le temps de subir plusieurs mutations, perdure jusqu’à nos jours comme le moyen le plus légitime pour obtenir l’exercice des plus hautes fonctions de l’État.

La logique du divertissement

Ce passage obligé, nous en connaissons les différentes manifestations modernes. Articles de journaux, entrevues et débats télévisés, plateformes et programme électoral, la politique a souvent eu à s’adapter aux changements médiatiques parce qu’ils permettent de transmettre plus efficacement son message.

Or, cette dimension de la vie citoyenne avait jusqu’à très récemment, réussi à garder sa culture propre en demandant aux différents médias une certaine adaptation. Comme spectateur, je m’attendais encore, il n’y a pas si longtemps de cela, à ce que les interlocuteurs des politiciens soient des gens sérieux, en mesure de poser des questions crédibles sur des enjeux qui me concernent nécessairement, bien que je ne sois pas forcément directement visé.

Il me semble que ce à quoi on fait face aujourd’hui ressemble à ce que Matthieu Bock-Côté nomme, dans un autre domaine, le « renversement du devoir d’intégration ». Nous sommes passés de journalistes s’adaptant au langage et aux réalités de la vie politique à des politiciens qui cherchent par tous les moyens à entrer dans la logique du divertissement médiatique.

Constatant la profondeur de la bêtise à laquelle l’homo festivus s’adonne et s’impose de nos jours sans gêne ni pudeur, nous pouvons nous attendre au pire!

Entre l’image et l’apparence

La Révélation chrétienne nous apprend que le Verbe fait chair, Fils éternel du Père est également, selon notre pauvre vocabulaire, Imago Dei c’est-à-dire « Image de Dieu ».

Que cela nous apprend-il sur l’univers politico-médiatique?

D’abord, la société de l’image ne doit pas nous effrayer outre mesure puisque Dieu Lui-même n’a pas dédaigné se faire visible à nos yeux charnels. Cependant, l’Incarnation nous enseigne aussi que l’image est fondamentalement une porte d’accès. Elle est ce qui nous permet d’atteindre une réalité au-delà, en l’occurrence la nature divine du Christ et sa relation éternelle avec le Père.

Sans ce substrat l’image demeure qu’apparence.

Or, le contexte est une condition sine qua non nous permettant de connaitre cette réalité « cachée ». Par exemple, sans le judaïsme comme milieu culturel, les paroles et gestes de Jésus n’auraient pu être compris.

Sans les prophéties d’Isaïe, la Croix serait demeurée incompréhensible. Et de cette incompréhension aurait découlé la célébration de la souffrance de Jésus comme d’une pratique sadomasochiste.

En effet, sans la connaissance de l’Absolue transcendance de Dieu telle que révélée dans l’Ancien Testament, impossible de comprendre correctement le mystère de l’Incarnation. Sans les prophéties d’Isaïe dites du « Messie souffrant » (Isaïe, 53) la Croix serait demeurée incompréhensible. Enfin, de cette incompréhension aurait découlé je ne sais quelle abomination : la célébration de Jésus telle une divinité du panthéon romain ou en interprétant sa souffrance comme une pratique « sadomasochiste »!

Par analogie, nous comprenons comment toute réalité ne peut être correctement perçue que dans un contexte herméneutique adéquat. L’autorité ne fait pas exception à cette règle. En effet, l’exercice de l’autorité doit se déployer dans un certain contexte lié à la tradition culturelle de chaque peuple.

Cette autorité doit donc, pour être au service du Bien commun, garder une continuité avec les us et coutumes de la respectabilité politique sans lesquels non seulement elle peut facilement suggérer des abus là où il n’y en a pas, mais, pire encore, ignorer les abus là où il y en a.

Ceci requiert, d’une part, une distance face aux modes et idéologies passagères, c’est-à-dire une certaine hauteur d’esprit pour ne pas entacher la crédibilité toujours fragile des institutions gouvernantes en démocratie et, d’autre part, ne pas tomber dans la déconnexion complète des intérêts et soucis de la population.

Malheureusement, ce fragile équilibre semble de moins en moins possible à imposer comme principe de gouvernement.

Dialogue ou markéting 2.0 ?

Certains diront qu’il ne faut pas tenir les politiciens responsables de ce phénomène. À cela, permettez-moi de répondre qu’aucun phénomène humain ne peut faire abstraction de la liberté et de sa capacité à freiner n’importe quelle soi-disant fatalité. D’autres diront qu’au contraire, nous assistons à une nouvelle phase du progrès vers la « démocratisation » de la politique, les médias sociaux étant capables de mettre les élus directement en dialogue avec le citoyen.

Je le veux bien, mais alors pourquoi assiste-t-on aussi à la perte du débat d’idées?

De mon point de vue, nous assistons plutôt à la soumission de la politique à la logique du divertissement. Ce qui était jusqu’à très récemment une tentation est désormais une nécessité à cause des décisions des politiciens eux-mêmes. C’est le cas depuis plusieurs années en France, mais c’est avec Barack Obama et Justin Trudeau que cette pratique s’est imposée.

Ces derniers ayant porté cette logique jusqu’à la caricature.

Ainsi, il ne faut pas se surprendre que nous soyons aujourd’hui dans des régimes « virocratiques » c’est-à-dire des sociétés non plus gouvernées par la solidité rationnelle des politiques, mais plutôt par la capacité des politiciens à rester « viraux » le plus longtemps possible.

C’est ainsi que Donald Trump n’est pas seulement un fruit de l’Entertainment society mais bien le fils illégitime de Barack Obama…

Cette démagogie électoraliste aurait dû être considérée par les politiciens comme le fruit défendu menant possiblement à l’autodestruction de la démocratie. Discréditant d’emblée les débats d’idées sur de véritables enjeux politiques en les remplaçant par des selfies et autres créatures de l’imaginaire « photoshoper », les politiques ont sévèrement brusqué le contexte propice à l’exercice du pouvoir. Ils ont ainsi, sans le savoir (ce qui ne les disculpe pas de toute responsabilité), ébranlé le contexte fondamental qui protégeait nos démocraties puisque la logique derrière la politique de l’image désagrège le climat sociopolitique garantissant la paix et le progrès social.

C’est ainsi que Donald Trump n’est pas seulement un fruit de l’Entertainment society mais bien le fils illégitime de Barack Obama et le frère jumeau de Justin Trudeau, ces derniers ayant désacralisé leurs fonctions jusqu’à son paroxysme.

Comme je le disais plus haut, il ne faut jamais rien prendre pour définitif. Il est toujours possible de faire différemment. Cependant, la logique actuelle à laquelle se laissent emporter nos politiciens ne me semble pas faire beaucoup de place à l’optimisme.

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

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