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Trois écologistes commentent Laudato Si

Écrit par Yves Casgrain

Le 18 juin dernier, le pape François a publié une encyclique consacrée à la sauvegarde de l’environnement. Cette publication était attendue avec une extrême impatience tant dans l’Église que dans les milieux politiques et écologistes. Depuis sa parution, l’écrit de François est accueilli comme une œuvre qui marquera l’histoire.

Le Verbe s’est entretenu avec trois écologistes chrétiens: le père André Beauchamp, prêtre, théologien et environnementaliste, Norman Lévesque, directeur général du Réseau des Églises vertes et Benoît Girouard, directeur de l’Union paysanne afin de mieux saisir la portée de cette encyclique majeure.

Enfin! Enfin! Enfin! Cela fait quinze ans que j’attends l’Église sur ce parvis-là!

– Benoît Girouard, président de l’Union paysanne.

Il y a dix ans, j’étais considéré presque comme un hérétique! Maintenant, je suis reconnu dans mon ministère!

– Norman Lévesque, directeur général du Réseau des Églises vertes.

Je me sens confirmé! Cela fait quarante ans que je travaille dans le domaine de l’écologie. J’ai dit à un de mes collègues jésuites, en empruntant les mots d’un célèbre politicien : “Cela fait longtemps que je n’ai pas été aussi fier d’être catholique!”

– André Beauchamp, prêtre, théologien et environnementaliste.

Ces commentaires, véritables cris du cœur, ne sont pas amers. Ils sont plutôt jubilatoires. Exactement comme l’est le titre de l’encyclique de François : Laudato Si (Loué sois-tu!). Les trois spécialistes, apôtres de l’environnement, vivent des moments bénis. Leur combat pour la sauvegarde de la création vient de recevoir un appui de taille.

François, le prophète

Pourtant, ce n’est pas tant cet encouragement à poursuivre leur mission qui les interpelle que le ton employé par François dans son appel aux hommes et aux femmes de bonne volonté.

« Comme les prophètes, souligne Norman Lévesque, le pape François dénonce et annonce. Il est comme Jérémie et Isaïe qui dénonçaient le roi qui s’enrichissait sans pour autant redistribuer la richesse aux pauvres. François dénonce les systèmes économiques et politiques qui sont injustes. En même temps, il nous dit que les dirigeants de ce monde ne possèdent pas tous les pouvoirs. Il nous invite à nous rappeler de notre dignité, à nous rappeler de l’Esprit Saint qui nous donne tout ce dont nous avons besoin pour pouvoir agir. Il encourage énormément. Il annonce de meilleurs jours. »

Fondamentalement, c’est un regard optimiste, joyeux, de pleine confiance dans la création et dans l’œuvre de Dieu.

– André Beauchamp, ptre

Le père André Beauchamp est du même avis: « Fondamentalement, c’est un regard optimiste, joyeux, de pleine confiance dans la création et dans l’œuvre de Dieu. En même temps, François dit: “Vous ne prenez pas vos responsabilités. Vous glissez dans la surconsommation. Vous glissez dans un univers technique qui impose un paradigme qui étouffe le monde.” Il est très dur dans la critique. Il a un souffle absolument splendide. Il y a une grande affinité avec son exhortation apostolique La joie de l’Évangile. C’est le même souffle qui est là. »

Benoît Girouard ajoute que l’encyclique de François est « extrêmement courageuse ». Selon lui, elle met le doigt sur « beaucoup de fausses idoles, de demi-vérités dont certaines sont nées au sein du milieu écologiste. »

Le père André Beauchamp souligne également que François débute l’encyclique par un extrait du Cantique des créatures et la termine par deux prières. « Toute son encyclique se situe dans un regard de contemplation et de prière. »

Des phrases dures, fortes

Une prière coup-de-poing! « Beaucoup de ceux qui détiennent plus de ressources et de pouvoir économique ou politique semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique », écrit François dans son encyclique.

« Je ne croyais jamais lire une telle phrase de la plume d’un pape! », lance Norman Lévesque.

Pour sa part, Benoît Girouard a été vivement impressionné par cet extrait de l’encyclique : « L’environnement est un bien collectif, patrimoine de toute l’humanité, sous la responsabilité de tous. Celui qui s’approprie quelque chose, c’est seulement pour l’administrer pour le bien de tous. Si nous ne le faisons pas, nous chargeons notre conscience du poids de nier l’existence des autres. »

Pour cette raison, les évêques de Nouvelle-Zélande se sont demandé ce que le commandement “tu ne tueras pas” signifie quand “vingt pour cent de la population mondiale consomment les ressources de telle manière qu’ils volent aux nations pauvres, et aux futures générations, ce dont elles ont besoin pour survivre”.

– Pape François

Le président de l’Union paysanne, qui ne cache pas sa foi, ne pensait pas qu’un jour un pape puisse écrire des phrases aussi dures, aussi fortes.

Le père Beauchamp, président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) de 1983 à 1987, n’a pu s’empêcher de rire sous cape en lisant la préoccupation du pontife à l’endroit des études d’impact environnemental des projets industriels. En effet François écrit : « Une étude d’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. » Pour cet environnementaliste, « cet extrait est vraiment extraordinaire! Cela prouve bien que François s’est entouré d’experts. »

Voir – Juger – Agir

Justement, cette impression que le pape donne de s’être appuyé sur la science et les scientifiques pour peaufiner Laudato Si est très présente. Norman Lévesque, qui soulignait son anniversaire le jour même de la publication de l’encyclique, fait remarquer qu’en bon jésuite, François a appliqué la méthode du « Voir – Juger – Agir ». « Le Voir c’est le chapitre 1. Le Juger, les chapitres 2-3-4-5. Et l’Agir, le chapitre 6. »

André Beauchamp approuve. « C’est un regard très technique, très scientifique. Les données scientifiques de base sont vraiment actuelles. Le pape s’est manifestement entouré de personnes qui connaissaient l’environnement. En même temps, François utilise un langage poétique, symbolique. C’est un tour de force d’avoir mêlé ces langages sans les confondre. »

Si le pape n’a pas eu peur de faire appel à des scientifiques, il a également osé appeler à la rescousse des personnes extérieures à l’Église catholique, comme le Patriarche œcuménique Bartholomée. Ce dernier avait déjà affirmé qu’ « un crime contre la nature est un crime contre nous-mêmes et un péché contre Dieu. »

Norman Lévesque souligne que François aurait pu choisir un autre extrait du Patriarche. « Il l’a fait exprès. À travers cette affirmation du Patriarche œcuménique, il nous indique que la situation est grave et très sérieuse. »

Teilhard de Chardin et Alî al-Khawwâc

Pour André Beauchamp, cette attitude est magnifique. « Cela fait longtemps que nous n’avons pas vu cela. Les encycliques ont tendance à rester à l’intérieur de l’univers ecclésio-ecclésiastique. Tandis que là, dès le début, il salue un grand leader religieux. Il n’a pas peur de féliciter du monde en dehors de l’Église. C’est un très beau trait. Dans la section sur l’éducation et la spiritualité, il va faire appel à toutes les religions.

Les notes du pape (…) réfèrent à l’œuvre de Teilhard de Chardin et au maitre spirituel soufi Alî al-Khawwâc!

« Chose étonnante, il y a des notes en fin de page. Nous ne retrouvons pas cela dans les encycliques, d’habitude. Les notes du pape jouent dans le commentaire. Il y a au moins deux notes qui sont très étonnantes: une qui réfère à l’œuvre de Teilhard de Chardin et l’autre qui renvoie au maitre spirituel soufi Alî al-Khawwâc. Un maitre spirituel soufi, il faut savoir que c’est un musulman. C’est extraordinaire! Il y a là une belle générosité. Une très belle ouverture d’esprit. »

Le directeur du programme Église verte, dont font partie plusieurs églises chrétiennes, ne cache pas sa joie devant l’aspect œcuménique et interreligieux de l’encyclique. « Je suis très fier de cette encyclique en tant que catholique, mais également en tant qu’œcuméniste. Lorsque le pape s’adresse aux responsables religieux, il le fait avec délicatesse. Jamais il n’impose sa manière de croire. Cela est très beau. »

Le père Beauchamp croit que la clef de cette ouverture d’esprit manifestée par François se retrouve au sein même de l’expression « la sauvegarde de notre maison commune » que nous retrouvons dans le titre officiel de son encyclique. « Il faut savoir que la première partie du mot écologie, soit “éco” se traduit en grec par “la maison”. L’écologie, c’est la science de la maison. En évoquant la maison commune, le pape implique tous ses habitants dans une grande réflexion. »

Norman Lévesque souligne également qu’en employant l’expression notre maison commune, François nous indique d’entrée de jeu la position que nous devons avoir avec la terre.

« Dans ta maison, dit-il, tu veux que cela soit propre et beau. Donc, tu ne fais pas juste exploiter et détruire. De plus, le pape ne fait pas de la terre une déesse. Même lorsqu’il compare la terre avec une mère, ce n’est jamais une forme de divinisation. Ce n’est qu’un grand respect envers celle qui pourvoit à nos besoins telle une mère. »

Des solutions

Afin de protéger cette maison commune, le pape appelle à une conversion radicale de nos modes de vie. Benoît Girouard partage la vision de François. « Nous ne pourrons pas sauver notre maison commune sans un changement de vie. Cela est clair. Pour éviter le pire, nous devons poser des gestes concrets. »

À ce sujet, Norman Lévesque a remarqué que le pape donne des pistes de solutions à la portée de tous: « Au paragraphe 211 de Laudato Si, François écrit: “Si une personne a l’habitude de se couvrir un peu au lieu d’allumer le chauffage, alors que sa situation économique lui permettrait de consommer et de dépenser plus, cela suppose qu’elle a intégré des convictions et des sentiments favorables à la préservation de l’environnement. Accomplir le devoir de sauvegarder la création par de petites actions quotidiennes est très noble, et il est merveilleux que l’éducation soit capable de les susciter jusqu’à en faire un style de vie.” »

Le cri de la terre est le cri des pauvres

– Pape François

Cette conversion, cette révolution doit passer, selon François, par l’écologie intégrale qui englobe à la fois les pauvres, la nature et les animaux. Norman Lévesque reprend à son compte cette phrase du pape: « Le cri de la terre est le cri des pauvres ». Pour lui, elle résume bien la pensée du pape. « Quand tu aides la nature, tu aides les pauvres, et inversement », souligne le président du programme Église verte.

Méditer

Les trois écologistes chrétiens n’ont pas manqué d’observer que le pape lance un appel à ralentir, à méditer afin de mieux percevoir les problèmes et les solutions.

« Il rappelle la nécessité de célébrer, de fêter. Cette invitation est également une critique du productivisme », souligne André Beauchamp.

On ne peut pas détruire un écosystème et puis avoir l’esprit et le corps en paix.

– Benoit Girouard

Pour sa part, Benoît Girouard croit « qu’on ne peut pas s’approcher de la nature sans tomber à genou pour adorer Dieu. Il y a une telle poésie, une telle spiritualité dans la nature! En fait, pour moi, avec cette encyclique, nous sommes dans un cœur à cœur avec la nature, avec Dieu. J’ai toujours trouvé qu’il y a une fausse dissociation entre la spiritualité et le corps physique. La spiritualité est quelque chose qui s’incarne dans tout l’être. On ne peut pas détruire un écosystème et puis avoir l’esprit et le corps en paix. L’appétit pour les ressources est un genre de névrose collective, une fuite en avant, un suicide collectif. »

Pour éviter ce funeste destin, le pape nous renvoie à l’œuvre de saint François. Pour André Beauchamp, cela n’est pas anodin. « N’oublions pas que saint François, dans la cathédrale, devant son père, s’est déshabillé pour refuser le mode de vie bourgeois de celui-ci. François est aussi un militant très important. Il a fait émerger des courants de pauvreté volontaire au sein de l’Église au 13esiècle. »

Et après? Le père André Beauchamp, Benoît Girouard et Norman Lévesque ont maintenant les yeux tournés vers Paris où se tiendra à la fin novembre la Conférence sur le climat. Les leaders du monde entier se réuniront pour discuter et, espérons-le, pour agir en faveur de notre maison commune.

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À propos de l'auteur

Yves Casgrain

Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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