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Tourner le fer dans la plaie?

La basilique Saint-Pierre, Cité du Vatican (Sony DSC / Wikimedia Commons).
La basilique Saint-Pierre, Cité du Vatican (Sony DSC / Wikimedia Commons).
Écrit par Sylvain Aubé

Qui porte la faute des abus pédophiles en Église? Les prêtres qui les ont commis? Les prélats qui les ont camouflés? Le patriarcat qui les a structurés? Le relativisme moral qui les a dédramatisés? La révolution sexuelle qui les a stimulés? Les réseaux homosexuels qui les ont facilités? Le diable qui les a inspirés?

Toutes ces réponses ont été offertes, ainsi que plusieurs autres. Chacune fut accueillie avec plus ou moins de sérieux en Église et hors de l’Église.

Pour distinguer ces réponses, une question me semble fondamentale : l’Église est-elle responsable ou ne l’est-elle pas? Est-ce que l’Église subit les conséquences de ces abus, ou les a-t-elle causées? Au fond, c’est là que se trouve le grand clivage de toutes les explications.

Les explications du pape François sont bien rangées : il blâme le cléricalisme. Le clergé exerce un pouvoir trop lourd. Ce pouvoir a dégénéré en priorisant la défense des prêtres aux dépens de la protection des enfants. La faute est dans le camp de l’Église. C’est l’Église qui porte la culpabilité et elle doit se réformer.

Le pape émérite Benoit XVI (Wikimedia Commons).

Le pape émérite Benoit XVI (Wikimedia Commons).

À travers sa lettre de la semaine dernière, le pape Benoit nous offre des explications alternatives. La corruption de l’Église a été causée par une faiblesse interne et par des influences externes. Une théologie morale compromise n’a pas su résister à la débauche moderne. La culpabilité du clergé est donc partiellement passive et l’Église doit restaurer sa théologie.

Ces deux lectures sont compatibles ; le pape émérite précise qu’il soutient le pape actuel et que ce dernier a approuvé la publication de sa lettre. Il ne faut pas imaginer une rivalité idéologique entre deux papes, comme l’a bien souligné James Langlois dans son plus récent texte sur la question.

Cependant, leurs explications respectives relèvent bel et bien de regards différents sur la crise. Leurs considérations sont complémentaires, mais leur emphase n’est pas la même. Le pape Benoit avance un discours théologique nuancé ; le pape François avance un discours pastoral catégorique.

Le danger des nuances

Le scandale dans le scandale, ce qui suscite la colère dans l’Église et hors de celle-ci, est le déni de responsabilité. C’est l’impression générale, au-delà des explications particulières, que l’Église institutionnelle ne reconnait pas ses torts.

Le pape François avait lui aussi suscité des réactions hostiles en évoquant l’influence du diable. On pouvait comprendre que, si le diable est le vrai coupable des abus, personne en Église ne l’est vraiment. En effet, une familiarité théologique – peut-être moins commune qu’on ne la suppose – est requise afin de concevoir qu’on puisse être pleinement coupables de nos actes malgré le fait qu’ils soient inspirés par le diable.

Ce qui choque le public, c’est l’impression, floue mais constante, que l’Église est ultimement la victime des abus.

Le pape Benoit suscite des réactions similaires en référant à la révolution sexuelle et à la perte de la foi. Ce qui choque le public, ce n’est pas tant la véracité ou l’exactitude de ces facteurs : c’est l’emphase sur des influences extérieures à l’Église. C’est l’impression, floue mais constante, que l’Église est ultimement la victime des abus.

Rappelons que le scandale n’est pas tant que des abus ont été commis par des prêtres : c’est surtout que ces abus ont été tolérés et masqués par la hiérarchie ecclésiale. Toutes les institutions sociales furent le terrain d’abus sexuels, elles ne sont pas toutes discréditées pour autant. Celles qui ont rapidement prévenu ces abus ne sont pas sévèrement blâmées. Celles qui ont agi de façon mitigée perdent la confiance du public.

L’Église catholique ne fut certes pas à l’avant-garde de cet enjeu, et pourtant elle demande qu’on lui accorde toujours notre confiance. Elle nous demande de nous fier à ses enseignements sexuels très exigeants… alors qu’elle s’est montrée peu fiable afin de prévenir les abus sexuels les plus horribles sur des enfants.

Communication et clairvoyance

Vraiment, on ne peut pas exagérer à quel point la confiance est heurtée. On ne peut exagérer la sévérité de la faute portée par l’Église. Si on veut rebâtir la confiance, il faut prendre acte d’à quel point elle est effondrée. Si on nuance le blâme en invoquant des facteurs externes à l’Église, nos discours perdent leur clarté.

Pour les laïcs innocents de toute faute, et plus encore pour les prêtres ainsi innocents, il est affligeant de voir l’Église être accusée sans nuance. Il est donc normal qu’on soit porté à insister sur les nuances qui relativisent la culpabilité de l’Église.

S’il est vrai qu’on doit considérer tous les facteurs quand vient le temps de discerner les problèmes en Église, ces facteurs ne doivent pas pour autant se trouver dans nos discours publics voués à expliquer la crise des abus pédophiles.

Visite pastorale du pape François en Corée du Sud, 17 aout 2014 (photo: Jeon Han / Wikimedia Commons).

Visite pastorale du pape François en Corée du Sud,
17 aout 2014 (photo: Jeon Han / Wikimedia Commons).

Nous devons nous soucier de l’exactitude de nos propos autant que des sentiments avec lesquels ils seront reçus. Si notre repentance doit être exprimée et accueillie avec la sincérité la plus complète, elle doit être communiquée sans nuance. Les nuances viendront autrement et plus tard. Face à des fautes aussi graves ayant infligé des blessures toujours vives, toute nuance quant au blâme tourne le fer dans la plaie.

C’est en ce sens que les discours du pape François me semblent plus sensibles : il ne blâme personne hors de l’Église, sauf le diable à l’occasion. Je reconnais une sagesse immense au pape Benoit et il m’inspire une affection filiale ; je ne suis pas le partisan d’un pape contre l’autre. Mais je pense que, en termes de communication publique, le pape François est doté d’une clairvoyance supérieure à celle du pape Benoit.

On comprend que, dans sa grande sagesse, c’est l’une des raisons pour lesquelles le pape Benoit a cédé la chaire de Pierre à un successeur. Remercions-le pour cette humble déférence, et suivons la direction indiquée par son successeur.

À propos de l'auteur

Sylvain Aubé

Sylvain Aubé est fasciné par l’histoire humaine. Il aspire à éclairer notre regard en explorant les questions politiques et philosophiques. Avocat pratiquant le droit de la famille, son travail l’amène à côtoyer et à comprendre les épreuves qui affligent les familles d’aujourd’hui.

5 Commentaires

  • Merci Sylvain pour cette réflexion. Pour ma part, je fais une distinction entre expliquer et excuser. Tu dis ”S’il est vrai qu’on doit considérer tous les facteurs quand vient le temps de discerner les problèmes en Église, ces facteurs ne doivent pas pour autant se trouver dans nos discours publics voués à expliquer la crise des abus pédophiles.” Comme tu le dis, si on veut expliquer le pourquoi des choses, il faut considérer tous les facteurs. Pourquoi ne pourraient-ils pas apparaître dans le discours public en tant qu’explications et non en tant qu’excuses. Pour ma part, je dois venir d’une autre planète. J’ai lu la réflexion du pape Benoît XVI et il m’est rapidement apparu que c’était une tentative de cerner le climat de l’époque. C’est tout. personnellement, je les ai détestée ces années pendant lesquelles je voyais tout s’effondrer autour de moi et je suis persuadé comme le pape Benoît qu’elles ont joué un rôle déterminant. Et ça, je n’ai pas de problème à le dire publiquement.

    • Ta distinction est pleine de sens, François. Je situerais son fondement sur le caractère « public » de notre discours. S’il est public au sens où il s’adresse aux fidèles attachés à l’Église, toutes les explications sont adéquates. Mais s’il est public au sens où il s’adresse au monde et aux fidèles dont l’attachement à l’Église est compromis, je crains que la distinction entre une explication et une excuse soit impossible. Ce sera possible plus tard, mais aujourd’hui est encore trop tôt. Les blessures sont encore trop vives.

      Je pense que la lettre du pape Benoit se voulait publique au premier sens : pour alimenter la réflexion des fidèles attachés à l’Église. Malheureusement, une lettre publiée par un pape sera toujours publique au deuxième sens : son message sera reçu par le monde entier, incluant les victimes et leurs proches. Un pape ne peut pas publier de façon semi-publique, en supposant que son public sera limité aux gens qui veulent expliquer sans excuser. Son public inclut forcément les gens blessés, pour lesquels toute explication qui nuance le blâme s’amalgame à une excuse. Je pense que c’est la raison pour laquelle sa lettre a suscité une telle colère. C’est pourquoi je parle d’une plus grande clairvoyance chez le pape François en termes de communication publique.

      Sur le fond, les propos du pape Benoit me semblent pleins de vérité et de sagesse. Ton propre témoignage confirme le bienfondé de son analyse. Cependant, je pense qu’un pape émérite n’est pas la bonne personne pour diffuser une telle analyse en ce moment.

  • Devant l’institution, je me sens comme l’épouse à qui le mari avoue : ‘Je t’ai trompée de nombreuses fois, avec des mineurs et de adultes, hommes et femmes, bénévoles ou rémunérés. Je te demande pardon! J’ignore pourquoi je l’ai fait, je n’ai pas de plan pour changer et je ne peux te promettre d’être fidèle. Je mens comme je respire. Mais reste! Après tout, nous sommes mariés.”

    Ma Dalida intérieure répond : ” Paroles, paroles, paroles” et ma Nancy Sinatra : ”These boots are made for walking…”

    • Ta comparaison est frappante, Catherine. Mon sentiment n’est pas éloigné du tien. Je maintiens ma confiance en Christ sans problème à travers cette crise. Ma confiance envers le Magistère, impersonnel et transhistorique, survit également. Mais ma confiance envers la part humaine de l’institution est profondément heurtée. C’est pourquoi mon propos vise à mettre en garde contre toute forme de nuance ou de relativisation qui banaliserait la responsabilité de l’institution ecclésiale dans cette crise. J’ignore si c’est adéquat… En tout cas, je trouve un réconfort dans le fait que le pape François semble bien conscient de ce heurt, et qu’il évite rigoureusement de détourner le blâme vers l’extérieur.

  • En référant aux facteurs culturels, générationnels et théologiques, Benoit XVI relatvise-t-il la responsabilité institutionelle de l’Eglise? Est-ce cela qu’il a voulu dire? Je ne le crois pas du tout. Ce qu’il a décrit et explique, c’est comment il se fait que les pasteurs de cette époque aient pu croire que le temps n’était plus où il faut “éviter de se conformer au monde présent” selon l’injoction paulinienne. Quand il raconte que des théologiens (et il aurait pu ajouter : des évêques, comme celui de Gaspé à l’époque) refusaient Veritatis Splendor avec son affirmation de l’exitence d’actes intrinsèquement mauvais, quand il dit que des séminaristes devaient lire ses propres livres en cachette pour ne pas courir de risques, ce n’est pas le diable, mai 68 ou la revolution sexuelle qu’il met en cause, c’est la déroute personnelle de clercs en autorité qui font davantage confiance à l’esprit du monde qu’au magistère autorisé.

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