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Sur le quai de Saint-Jo avec Philémon Cimon

philemon cimon
Photo: Raphaël de Champlain / Le Verbe
Écrit par James Langlois

L’auteur-compositeur-interprète Philémon Cimon a lancé son quatrième album en mai dernier. Dans Pays, le Charlevoisien creuse ses (nos) racines familiales et historiques dans une toute nouvelle démarche artistique. Ce changement de cap lui aura d’ailleurs valu le retrait de sa maison de disque. Le Verbe a accosté au quai du village de son enfance pour parler avec lui de guérison, de transmission et de… Jésus.

«Il y a des choses qui étaient sans doute nécessaire de jeter pour qu’il y ait une évolution au Québec, mais beaucoup qui ne l’étaient pas, comme le rapport aux racines, puis même un rapport au spirituel en tant que quelque chose qui va au-delà de soi, de l’égo.»

S’il n’est pas très à la mode aujourd’hui de parler de nos origines canadiennes-françaises Philémon en convient et à fortiori de leur dimension catholique, c’est sans doute parce que la question est trop politisée:

«Je me suis rendu compte que la blessure du Québec pour moi reste un peu floue: la vraie blessure dont je peux parler, c’est la mienne.»

Il qualifie désormais ses autres albums «d’œuvres adolescentes». En explorant un peu Pays et en lisant ses récentes entrevues, on constate que la transformation de l’artiste est flagrante; plusieurs ont qualifié l’album de travail ethnographique, mais on pourrait aller jusqu’à dire qu’il est aussi thérapeutique, voire spirituel.

Plonger en eaux profondes

Ce n’est pas pour rien qu’il s’intéresse depuis quelques années à la psychanalyse. Semble-t-il qu’elle creuse pas mal tout ce qui concerne l’enfance, l’identité, les blessures. D’où le besoin, pour lui, de mettre en paroles et en musique tout ce qui venait de l’intérieur.

«Au Québec, en tant que colonisés, il y a une sorte de violence qui se fait par rapport à notre propre passé. […] Quand tu deviens un sujet, tu peux plus facilement sortir du cycle de la violence parce que tu ne te vois plus comme une victime et tu ne vois plus les autres comme des oppresseurs.»

Philémon reconnait toutefois qu’il n’est pas lui-même complètement sorti de ce cycle, qui se fait parfois très subtil.

«Ce n’est souvent pas une violence complètement flagrante, toujours hyper claire, mais c’est toujours présent. C’est une façon d’utiliser les autres comme des objets. Ne pas se rendre compte que l’autre est un humain et qu’on a à avoir du respect et de l’intérêt pour lui.»

Nous sommes tous d’accord là-dessus: la violence, c’est mal. Plus facile à dire qu’à faire cependant. «Ça prend une transformation intérieure pour en sortir, ce n’est pas juste une décision de la tête», poursuit Philémon.

Ce texte est tiré du numéro Éducation du magazine Le Verbe, automne 2019. Pour consulter la version numérique, cliquez ici. Pour vous abonner gratuitement, cliquez ici.

Se laisser voguer

Même si le chanteur reste pudique sur son vécu personnel, on peut deviner que c’est ce travail d’introspection, de quête d’identité, qui l’a conduit à ses racines:

«J’ai commencé par me donner la permission de ne pas me mettre de contraintes, […] d’arrêter de me poser des questions sur ce que les autres vont penser. Le rapport à l’autre dans un rapport de séduction, je me suis un peu tanné de ça. Je voulais voir ce qui parlait à l’intérieur de moi et ça m’a amené ici», m’explique-t-il.

Ici, c’est Charlevoix, l’Isle-aux-Coudres, et plus précisément Saint-Joseph-de-la-Rive.

Il y a une dizaine d’années, Philémon a choisi un peu sans réfléchir le nom de jeune fille de sa grand-mère, Cimon, comme nom d’artiste. Il comprend mieux maintenant pourquoi ses racines maternelles l’attiraient autant:

«Pour moi, Saint-Joseph-de-la-Rive incarne bien ce rapport à quelque chose de transcendant, au beau, au sublime: la nature est toujours changeante, puis il y avait ma grand-mère qui avait beaucoup la foi.

«Elle nous l’a beaucoup transmis, en parlant de la charité, aussi dans l’émerveillement devant la beauté de la nature. Saint-Jo m’a amené dans un rapport à plus grand que moi, c’est pourquoi j’ai eu envie de creuser plus cette branche de ma famille.»

Une ancre dans le passé

Sa grand-mère, on l’entend à plusieurs reprises dans Pays; elle y devient inévitablement l’actrice principale de Saint-Jo. Pour elle, toutefois, son village était aussi la scène de quelqu’un d’autre: le bon Dieu.

Enfant, Philémon l’a plus d’une fois accompagnée à la messe.

C’est d’ailleurs à l’église qu’il a entendu La chanson de Saint-Joseph-de-la-Rive, présente sur l’album, mais jadis composée par son oncle:

«En tant qu’enfant, je trouvais cela ben l’fun, la messe à Saint-Jo, parce que le curé Moisan était vraiment gentil, proche des gens, et il faisait des messes très animées, très dynamiques; quand on chantait cette chanson-là, le monde chantait fort et était de bonne humeur; c’était un peu une fête d’aller là.»

Écoutez ici des segments audio de l’entrevue et des chansons de Philémon à On n’est pas du monde :

Le village, qui embrasse l’Isle-aux-Coudres du regard, est habité par plusieurs marins, et cette réalité transparait dans l’église:

«C’est un rapport à la religion qui est vraiment proche du monde, ancré dans quelque chose de direct. Quand je suis à la messe ici, je ne me sens pas dépaysé, j’ai l’impression que c’est en continuité avec ce qui passe autour, et c’est bien que ce soit ainsi», ajoute Philémon.

Même s’il ne se considère pas comme «quelqu’un de religieux», il reconnait cet aspect indéniable de son identité: «Ce qui personnellement me dérange le plus, c’est le rapport autodestructeur des Québécois par rapport à la religion. C’est quand même une partie de nous, qu’on ait la foi ou non.

«C’est aussi ce que j’ai découvert dans l’album: la foi catholique baigne mon enfance et a inscrit quelque chose à l’intérieur de moi. Donc, le nier ou être fâché contre elle, c’est nécessairement me nier moi-même ou être fâché contre moi.»

La figure de proue

N’empêche que la figure de Jésus lui parle beaucoup, de même que la Bible, qu’il semble connaitre assez bien. Quelques-unes de ses chansons, inspirées de scènes bibliques, lui donnent l’occasion en spectacle d’expliquer comment ces textes parlent encore de notre vie aujourd’hui:

philemon cimon

Photo: Raphaël de Champlain / Le Verbe

«C’est comme un sermon, c’est-à-dire un travail d’analyse pour le conter en histoire et pour exprimer ce que ces textes disent à ma vie. Je trouve cela important de lire la Bible, de ne pas voir cela comme un objet distant. Elle parle de choses très directes! Il faut parfois passer par-dessus le fait que c’est un vieux texte avec un style pas très adapté pour aujourd’hui. Ça ne sert à rien de théoriser, il faut que ce soit un vécu, une expérience.»

S’il se défend d’avoir le complexe du Messie, Philémon assume que le fait de s’être souvent projeté en lui a fini par lui donner un air de petit Christ, expliquant peut-être l’ampleur de sa barbe et de sa coiffure…

Ce qui l’inspire le plus chez Jésus, «c’est son écoute de ce qui venait de Dieu et le travail qu’il fait: il se sacrifie pour laver les péchés du monde. Donc, il a pris sa vie pour apporter quelque chose qui était plus grand que lui et il est allé jusqu’au bout».

Regarder par-dessus bord

Les racines et le terroir sont au cœur du Pays de Philémon. Mais le jeune chanteur ne prétend toutefois pas faire de la nostalgie. Encore moins une thérapie collective; il ne fait que redonner ce qu’il a lui-même reçu.

«On commence par reconnaitre ce qu’on se fait donner: moi, c’est par ma grand-mère. En sortant du point de vue de la victime aussi, en arrêtant de voir les autres comme de l’adversité, je me suis mis à voir ce que les gens m’avaient donné. Après, on peut voir le beau et avoir envie de redonner.»

De là-haut, sa grand-mère Lucile doit être heureuse de voir qu’elle a réussi à lui transmettre ce qu’elle avait de plus cher, soit la charité, qui venait de sa relation à Dieu.

«C’est un long travail, puis je trouve qu’il n’est pas si différent du travail de ma grand-mère qui, à travers sa foi, en venait à mettre de côté son égo pour laisser parler autre chose.

«Je trouve qu’il y a beaucoup de choses intéressantes dans la spiritualité, et la religion catholique propose un contact continuel avec quelque chose qui nous dépasse. Puis, ce rapport-là me semble important pour entrer dans le beau, sortir de la cage de l’égo.

«Ma grand-mère aurait dit que ce quelque chose est la voix de Dieu. Pour moi, ça me convient. Je ne sais pas ce qu’elle veut dire exactement, mais je me sens proche de cette idée-là, de laisser parler autre chose qui nous dépasse, qui amène dans un espace de liberté beaucoup plus intéressant.»

Chose certaine, Philémon Cimon et son album Pays se font les porte-paroles de ces voix qui nous dépassent et nous précèdent: son Charlevoix nous ramène là où nous avons tous grandi, et sa grand-mère incarne la mémoire de toutes les nôtres.

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In memoriamlucillecimon

CIMON BERGERON, Lucile,

1922 – 2018

À propos de l'auteur

James Langlois

Jeune époux et père, James travaille pour Le Verbe comme adjoint au rédacteur en chef. Il a étudié l'éducation, la philosophie et la théologie. Son cursus témoigne de ses nombreux champs d’intérêt, mais surtout de son désir de transmettre, de comprendre et d'aimer.

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