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Simon Leys, le navigateur entre les mondes

Peinture de Xia Gui (Douze vues prises depuis une hutte en chaumes. détail d'une encre et couleurs sur soie, 27.31 × 253.67 cm. Attribué à Xia Gui. Nelson-Atkins Museum of Art. Wikimedia - CC)
Peinture de Xia Gui (Douze vues prises depuis une hutte en chaumes. détail d'une encre et couleurs sur soie, 27.31 × 253.67 cm. Attribué à Xia Gui. Nelson-Atkins Museum of Art. Wikimedia - CC)
Écrit par Alex La Salle

Mais quel dieu es-tu, comment te décrire, Janus à la double forme ? La Grèce en effet ne compte aucun dieu qui soit ton pareil. Dis aussi pourquoi, parmi les habitants du ciel, tu es le seul à voir des choses derrière toi, et d’autres devant toi.

– Ovide, Fastes

Le journaliste, historien et sinologue belge Philippe Paquet, à qui l’on devait déjà une monumentale étude sur la vie de Mayling Soong (Madame Chiang Kai-shek), a fait paraître, plus tôt cette année, chez Gallimard, une magnifique biographie consacrée à son ami, collègue et compatriote Pierre Ryckmans, alias Simon Leys (1935-2014). 

L’ouvrage volumineux (près de 700 pages dans la collection La Suite des temps) nous raconte la vie d’un homme de culture, à la fois sinologue (spécialisé en histoire de la peinture chinoise classique), traducteur, écrivain, critique littéraire, dessinateur et calligraphe, dont l’orgueil aura été, au fond, de n’être qu’un « incorrigible amateur », c’est-à-dire un connaisseur éclairé, mais surtout passionné, cherchant dans l’art contemplé ou pratiqué une nourriture pour la vie intérieure (1) et un moyen fécond de devenir qui l’on est.

Avec maestria, le biographe fait aussi le portrait d’un intellectuel engagé. Rappelons que Simon Leys fait partie des trop rares éclaireurs et lanceurs d’alertes qui ont sauvé l’honneur de l’intelligentsia occidentale à l’époque de son ultime fourvoiement dans l’adoration des grands hommes du communisme menteur et meurtirer. Dans une série d’essais politiques parus dans les années 1970, il a déboulonné l’idole Mao, que l’on présentait aux prolos de tous les pays comme le nouveau phare de l’humanité, et que l’on proposait de ce fait à l’adoration des masses laborieuses.

Visages d’une œuvre 

En raison de cet engagement, on connaît Les Habits neufs du président Mao, le premier pamphlet antimaoïste de Simon Leys, paru en 1971, aux éditions Champ libre. Mais qui connaît Le studio de l’inutilité, son dernier recueil d’essais publié chez Flammarion en 2012, deux ans seulement avant sa mort?

Pour avoir une plus juste appréciation de l’étendue, de la variété et de la singulière unicité de l’œuvre leysienne, il n’est pas superflu d’énumérer, pour le bénéfice des lecteurs, quelques-uns des titres qui la jalonnent, comme autant de gemmes finement ciselées ornant une couronne.

Simon Leys en 2009 (Wikipédia - CC)

Simon Leys en 2009 (Wikipédia – CC)

Mentionnons d’abord sa traduction des Six récits au fil inconstant des jours, de Shen Fu (un homme qui « n’a vraiment brillé dans aucun art, sinon dans le seul qui importe réellement : l’art d’être homme et de vivre ») (2); les articles écrits pour l’Encyclopédie Universalis sur divers maîtres chinois de la peinture (comme Xia Gui, actif vers 1190-1225, et dont une partie de l’œuvre fameuse, Douze vues prises depuis une hutte en chaumes, figure en tête d’article) ; sa traduction commentée du traité de Shitao (début du xviiie siècle), l’un des plus grands classiques de l’esthétique picturale chinoise.

Mentionnons aussi Protée (2001), un petit abécédaire d’André Gide qui contient un portrait du vieux velléitaire à l’époque où son vice l’emportait, comme un tropisme, vers le précipice; Les naufragés du Batavia (2003), sorte de parabole sanglante et vraie, tout à fait factuelle, sur l’essence du totalitarisme; ses traductions anglaise et française des délicieux Entretiens de Confucius (1987; 1997); son essai sur George Orwell, une manière d’autoportrait se réfléchissant dans la vie de l’essayiste anglais (1984; mis à jour en 2006); sa monumentale anthologie sur La Mer dans la littérature française, que j’avoue n’avoir pas lue (2005); ses libres propos extraits de lettres écrites à l’ami Pierre Boncenne (Quand vous viendrez me voir aux Antipodes, 2015), etc.

Le savant et le polémiste

Au fil des pages du très exhaustif ouvrage de Philippe Paquet, lu sous sa forme manuscrite par Simon Leys lui-même « alors qu’il luttait, dans un hôpital de Sydney, contre la maladie qui devait l’emporter », l’écrivain belgo-australien (il a vécu et enseigné au pays des kangourous à partir de 1970) nous apparaît dans la vérité de ce qu’il fut aux yeux de ceux qui l’ont connu, lu et aimé.

L’homme fut d’abord un lettré timide et réservé, qui poursuivit avec passion sa patiente étude de la Chine ancienne, son enseignement universitaire à Hong Kong, Canberra ou Sydney, son minutieux travail de traducteur et son exploration réjouie des littératures du monde, tout en restant fidèle à la foi de son enfance (3) et en assumant sa vocation d’époux d’abord, puis de père de quatre enfants (une fille et trois garçons).

Il fut ensuite un pamphlétaire talentueux et tenace, qui sut devenir et resté, grâce à son enracinement dans le terreau du catholicisme et l’exercice d’une prose précise et acérée, un exemple de liberté intérieure, de lucidité politique, de pugnacité intellectuelle, de santé morale et d’humanité véritable, affranchie de l’idolâtrie, à une époque d’enthousiasme moutonnier pour le « Grand Timonier » Mao Zedong.

À l’image de Janus

Ces deux aspects de la personnalité de Pierre Ryckmans sont mis en relief dans un passage de la biographie,  page 501, où Philippe Paquet se demande :

Leys parlait-il de lui-même » [lorsqu’il rappelait que souvent « les gens s’étonnent » et « découvrent avec un ahurissement assez naïf que tel pamphlétaire dont ils avaient admiré la fougue et les violences est en réalité un homme effacé, timide et pacifique »]?

« Effacé, timide et pacifique », nous dit le biographe, sont en tout cas « trois épithètes qui caractérisent bien un intellectuel [Simon Leys] que seules les vociférations de la foule maoïste tirèrent de sa quiétude pour le projeter, à son corps défendant, sur le devant de la scène médiatique, et le sortir ainsi du relatif anonymat auquel l’avait destiné le monde confiné de la sinologie classique. » (4)

Auteur d’une œuvre tantôt sobre et savante, tantôt sarcastique et cinglante marquée alternativement par l’aspiration à la paix des bibliothèques et les nécessités de la guerre contre les idéologies bêtifiantes et meurtrières, Simon Leys nous fait ici une première fois, par cette alternance de guerre et de paix, penser au Janus bifront de la mythologie romaine (5).

Tel Janus encore, Leys a porté son regard dans deux directions opposées, vers le passé et vers l’avenir de la Chine, s’intéressant autant aux Mémoires historiques de Sima Qian (iie-iesiècle av. J.-C.) qu’au sort de l’illustre Liu Xiaobo, prix Nobel écroué, qui croupit actuellement dans quelque cul-de-basse-fosse de l’Empire du Milieu.

Traducteur et « navigateur entre les mondes » (c’est le sous-titre de la biographie de Philippe Paquet), il a, à l’instar de Janus toujours, ouvert les portes et assuré le passage entre des pays (Belgique, Chine, France, Australie) et des univers linguistiques (français, anglais, mandarin) radicalement différents ou passablement étanches.

Janus, dit-on, « aurait inventé l’usage des bateaux, pour venir de Thessalie en Italie» (6). Raison de plus pour rapprocher l’écrivain de l’antique divinité romaine, lui qui fut, sa vie durant, un amoureux de la mer, de la littérature de la mer (il traduisit en français Two Years Before the Mast, le célèbre récit de Richard H. Dana) et de la navigation à voile à laquelle il initia ses enfants.

Cet amour de la mer s’est très tôt et très délicatement exprimé dans Prosper, un récit, empreint d’estime et de sympathie pour les marins, qui relate un voyage de pêche effectué sur un thonier breton durant l’été de 1958, peu de temps avant que le jeune homme de 22 ans ne parte étudier, grâce à une bourse de la République de Chine, la langue et la civilisation chinoises à Taïwan.

Là-bas, très loin, en attendant les orages de sang de la « Révolution culturelle » et les bourrasques des débats sur le maoïsme mondain, il allait rencontrer la femme de sa vie et par elle découvrir, comme tous ceux qui ont la chance d’être aimés, que l’amour vrai, par-delà toutes les vicissitudes et les fragilités humaines, entraîne le naufrage du temps dans les eaux de l’éternité. Car en effet le temps est une nef qui finira par faire naufrage.

(Pour lire la suite de cette présentation de Simon Leys, voir Être méconnu des hommes.)

Philippe Paquet, Simon Leys. Navigateur entre les mondes, Gallimard (coll. La suite des temps), 2016, 672 p.

____________________________

Notes :

(1) Dans Le Studio de l’inutilité, Leys écrit : « …je dois vous avouer que je suis bien mal qualifié pour traiter de ce sujet [Chesterton considéré comme poète].  Je ne suis nullement un expert en la matière : la grande édition des Œuvres complètes de Chesterton (encore en cours de publication aux États-Unis) comptera finalement une cinquantaine de volumes; quelque vingt-cinq ont déjà paru, desquels je ne connais qu’une modeste partie (mais je poursuis mon exploration avec délice). Comme vous le voyez, dans ce domaine, je ne suis donc qu’un incorrigible amateur.  Mais au fond, d’un point de vue chestertonien, c’est peut-être aussi bien ainsi – car Chesterton justement attachait un prix particulier à cette notion d’amateur, opposée à celle de professionnel. » Pour entrer plus avant dans la compréhension du point de vue de Chesterton sur la question, voir la suite de l’essai, p. 55-58.  Sur le rapport entre art et développement de la vie intérieure, voir, dans le même recueil, l’essai intitulé « Éthique et esthétique : la leçon chinoise », où, parlant des artistes chinois amateurs, Leys déclare : « l’objet premier de leur activité demeure la culture et le développement de leur vie intérieure » (p. 192).

(2) « Avant-propos du traducteur », dans Shen Fu, Six récits au fil inconstant des jours, JC Lattès, 2009, p. 10.

(3) Dans un entretien accordé en 2005 à celui qui deviendrait plus tard son biographe, Simon Leys répondit ainsi à la question « Vous êtes donc croyant? » : « Oui! Je suis un catholique traditionnel comme on dit. Depuis toujours. L’influence décisive, capitale, pour un enfant ou un adolescent est d’avoir eu la chance de rencontrer l’une ou l’autre personne qui étaient des croyants véritables. Au Collège Cardinal Mercier, j’ai eu cette chance en la personne d’un prêtre, professeur de rhétorique, un homme d’une réelle sainteté. Il est mort récemment et nous avions perdu le contact mais c’est quelqu’un à qui je me référais mentalement. Je me suis régulièrement demandé: Qu’aurait-il dit? Qu’aurait-il fait? Le plus convaincant dans la foi, c’est quand vous l’avez vue mise en œuvre et que cela marche. C’est une espèce de preuve expérimentale. »

(4) Philippe Paquet, Simon Leys. Navigateur entre les mondes, Gallimard, p. 501.

(5) L’ouverture de la porte du temple de Janus en temps de guerre et sa fermeture en temps de paix accompagnaient la vie des Romains (cf.  Le dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, de Pierre Grimal, p. 241).

(6) Id.

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À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

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