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Sexe et fidélité

Photo: Pixabay (SnapwireSnaps - CC)
Photo: Pixabay (SnapwireSnaps - CC)
Écrit par Sylvain Aubé

Le site web Ashley Madison, fondé en 2001, compte plus de 22 millions de membres. Ce site offre un service bien spécial : la facilitation de l’adultère. Ainsi, les personnes qui souhaitent tromper leur conjoint peuvent trouver des complices avec les meilleures garanties de secret du marché. Paradoxalement, les réactions suscitées par la création de ce site furent négatives chez l’ensemble des internautes ; on constate que l’infidélité sexuelle a toujours mauvaise presse de nos jours.

Si la fidélité sexuelle au sein du couple demeure bien protégée par les sentiments populaires, ce n’est plus le cas d’une autre forme de fidélité. En effet, avant la révolution sexuelle du XXe siècle, la fidélité avait un sens plus vaste. On n’était pas seulement fidèle en ne trompant pas la personne aimée pendant qu’on est engagée avec elle: on était aussi fidèle en demeurant engagé avec elle! La fidélité ne voulait pas seulement dire « Je ne coucherai avec personne d’autre tant que je t’aime »; la fidélité voulait aussi dire « Je t’aimerai durant toute notre vie ».

Ce second sens plus vaste de la fidélité – parlons de fidélité amoureuse par contraste à la fidélité sexuelle – n’a plus aussi bonne presse. On entend souvent que l’amour est un sentiment qui passe et que, lorsque le sentiment passe, vaut mieux se séparer. Et on se sépare: aujourd’hui, une minorité d’enfants atteignent l’âge adulte en partageant leur foyer avec leurs deux parents.

Pourtant, avant la révolution sexuelle, on se séparait rarement. On sait que nos ancêtres enduraient les unions malheureuses plutôt que de se séparer, mais on ne sait pas si cette endurance explique tout l’écart entre les unions quasi-invincibles des générations passées et les unions si fragiles d’aujourd’hui.

Est-ce que la fidélité amoureuse est plus difficile qu’avant, ou est-ce que la difficulté de la fidélité amoureuse est plus admise qu’avant?

Est-ce que nous avons pris conscience que l’amour n’est pas ce que l’on prétendait par le passé, ou est-ce que nous avons perdu la faculté d’aimer comme avant? En d’autres mots: est-ce que la fidélité amoureuse est plus difficile qu’avant, ou est-ce que la difficulté de la fidélité amoureuse est plus admise qu’avant? Dans tous les cas, quelque chose a changé.

Qu’est-ce qui a changé? Beaucoup de choses ont changé; peut-être que plusieurs d’entre elles contribuent à la difficulté accrue – réelle ou perçue – de la fidélité amoureuse. C’est une question immense face à laquelle je ne prétends pas offrir une réponse complète. Cependant, je pense qu’une partie de la réponse peut être discernée. Je pense que nous avons une bonne raison pour reconnaitre un lien entre la révolution sexuelle et la difficulté de la fidélité amoureuse. J’expose ici cette raison.

Amour et orgueil

Avant la révolution sexuelle, le sexe sans attache amoureuse était considéré comme une pratique déplorable. Dans la mesure où l’on évite les infections transmises sexuellement et les grossesses involontaires, on estime aujourd’hui que le sexe sans attache amoureuse est une pratique irréprochable. On croit que le sexe peut être un signe d’amour qu’on se donne avec plaisir, mais qu’il peut tout autant être une occasion de plaisir sans amour.

En réponse aux sentiments traditionnels qui désirent l’exclusivité sexuelle de la personne aimée avant même notre rencontre avec elle, on dénonce une jalousie fondée sur l’orgueil. Le déplaisir de savoir que la personne aimée a partagé sa sexualité avec d’autres avant de la rencontrer serait dû à une prétention orgueilleuse voulant monopoliser cet aspect de sa vie. Les couples libertins poussent cette logique jusqu’à l’extrême en soutenant que le désir d’exclusivité sexuelle pendant le couple est lui aussi fondé sur une jalousie orgueilleuse.

Quand on veut se sentir meilleur que les autres, supérieur à tous les autres, on est orgueilleux. Le désir que les autres nous procurent un tel sentiment doit être réprimé. Mais le désir de se sentir spécial aux yeux de la personne qu’on aime n’est pas de l’orgueil. Un enfant ne veut pas que sa mère lui dise « Je t’aime bien, mais pas particulièrement plus que les autres enfants ». Une mère ne veut pas que son enfant lui dise « Je t’aime bien, mais pas particulièrement plus que les autres femmes ». Cet enfant et cette mère ne veulent pas être supérieurs aux autres: ils veulent un lien privilégié avec la personne envers laquelle il est naturel qu’ils aient un lien privilégié.

C’est la même chose au sein d’un couple d’amoureux. On ne veut pas être meilleur que les autres: on veut partager un lien privilégié avec la personne qu’on aime. On veut un signe d’amour exclusif et unique. L’amour n’est pas facile: il est difficile d’aimer vraiment et de se savoir vraiment aimé. Cette difficulté est particulièrement réelle à notre époque alors que de plus en plus de gens ne croient plus à l’amour et pensent que, au mieux, on peut partager des passions éphémères.

Signe d’amour

C’est pour surmonter cette difficulté qu’on désire l’exclusivité sexuelle. En effet, si la signification du sexe varie selon l’occasion, cette signification est brouillée. Si le sexe signifie parfois « Je t’aimerai pour toujours » et qu’il signifie parfois « Je jouis de ton corps présentement » ou toute autre signification intermédiaire, il finit par ne plus rien signifier en lui-même. Si on dit parfois « Je t’aime » à une personne que l’on souhaite flatter afin d’en tirer des avantages, il sera difficile de révéler à une personne qu’on l’aime réellement en lui disant les mêmes paroles. Le langage du corps, comme le langage verbal, ne possède une valeur que dans la mesure où sa signification est claire.

Si on veut parfois signifier « Je t’aimerai pour toujours » par le sexe alors que l’on signifie parfois « Je jouis de ton corps présentement », il faudra se fier à d’autres signes qui accompagnent le sexe – tels que les gestes de tendresse ou les paroles valorisantes – afin d’en discerner la signification à chaque occasion. C’est-à-dire que, en tant que tel, le sexe n’est plus un signe d’amour, mais plutôt un acte banal en soi. Ce sont les autres signes d’amour – les signes exclusifs que l’on n’offrirait pas à une personne dont on jouit du corps sans l’aimer – qui révèleront si la personne avec laquelle on partage du sexe est aimée ou non.

Au final, on ne s’en sort pas: il faut quelque chose d’exclusif pour signifier l’amour spécial auquel on s’attend dans un couple.

Au final, on ne s’en sort pas: il faut quelque chose d’exclusif pour signifier l’amour spécial auquel on s’attend dans un couple. Si on ne partage rien d’exclusif avec une personne, il sera plus difficile de se croire aimé par elle. Il importe d’avoir un signe exclusif pour surmonter la difficulté à aimer et à se savoir aimé. Ce signe exclusif peut ne pas être le sexe, mais il est navrant de perdre le sexe à ce titre.

L’acte par lequel on mêle nos corps jusque dans leurs tréfonds les plus intimes, l’acte par lequel on jouit d’une extase unitive qui se reçoit en se donnant, l’acte par lequel on engendre de magnifiques petites créatures à notre image est un acte extraordinaire. Cet acte incarne ce que les plus beaux poèmes d’amour évoquent. Cet acte représente l’union totale de l’élan amoureux dans la chair des amants. Cet acte unit l’instinct le plus animal à l’aspiration la plus spirituelle afin de former le désir le plus humain. Si cet acte est parfois instrumentalisé afin de jouir d’un plaisir qui ne signifie rien en dehors de lui-même, on se prive d’un signe d’amour unique.

Idéal d’amour

On peut vivre un amour réel sans le signe d’amour unique qu’est le sexe; l’exclusivité sexuelle n’est pas une garantie d’amour heureux. On peut vivre un amour magnifique même après avoir baigné dans la promiscuité comme on peut souffrir en amour malgré une exclusivité sexuelle sans faille. Néanmoins, toute autre chose étant égale, le signe d’amour unique qu’est une sexualité exclusive ne peut que faciliter l’amour.

L’exclusivité sexuelle n’est pas le seul facteur du bonheur amoureux – il serait triste de réduire le bonheur amoureux à l’exclusivité sexuelle – mais il est également triste de banaliser ce facteur en niant que l’être humain repose sur des signes pour accorder sa confiance et pour trouver son bonheur. Cette négation est d’autant moins fiable que les difficultés accrues de la fidélité amoureuse sont apparues en même temps que la révolution sexuelle en Occident. Si le lien de causalité entre ces deux réalités n’est pas complet, je ne comprends pas l’intuition de notre époque qui estime que ce lien est nul.

Au fond, nous sommes des créatures humbles et simples. Nous voulons seulement aimer et être aimés. C’est dans cet esprit que les chrétiens font la promotion de l’exclusivité sexuelle avant le couple autant que pendant le couple au nom d’un principe nommé chasteté. La chasteté ne repose pas sur l’idée que le sexe est un acte honteux qui ne peut être toléré que dans des conditions restreintes. La chasteté repose sur l’idée que le sexe est un signe si précieux qu’il importe de le réserver pour les occasions où il signifie l’amour le plus total. La beauté du sexe est d’être un signe d’amour unique.

À propos de l'auteur

Sylvain Aubé

Sylvain Aubé est fasciné par l’histoire humaine. Il aspire à éclairer notre regard en explorant les questions politiques et philosophiques. Avocat pratiquant le droit de la famille, son travail l’amène à côtoyer et à comprendre les épreuves qui affligent les familles d’aujourd’hui.

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