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Sentimentalisme législatif

Image: Fotolia
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Écrit par Estelle Cloutier

Le printemps amène avec lui son lot de petites surprises.

L’une d’elles, chez nous, a été l’accueil non planifié de locataires clandestins. Ces petits intrus affamés sont venus glisser leur petit minois et leur longue queue dans notre sous-sol. Immédiatement, la maison s’est divisée en deux camps : celui des « debout sur une chaise, les mains jointes » et celui des « à genoux en train de parler avec une voix de bébé ».

Quant à moi, c’est avec un certain dédain envers mes amies debout sur des chaises que j’ai rejoint le second camp. Elles sont hyper mignonnes les souris, non?

La dernière bataille

La situation a nécessité une intervention musclée lorsque l’une des souris, plus hardie que les autres, a décidé de grimper les escaliers et de visiter le rez-de-chaussée. Alertée par le fracas de ma coloc qui la pourchassait, la petite créature s’est réfugiée dans la salle de bain.

Quelques minutes plus tard, le piège était tendu et l’arsenal mobilisé. Un petit craquelin orné d’une généreuse portion de beurre d’arachide trônait très subtilement au milieu du plancher de la salle de bain. Debout sur la toilette, ma coloc tenait, immobile, le couvercle des aliments pour le micro-onde, prête à le faire tomber autour de l’intrus dès qu’il se serait approché du festin. Dans l’embrasure de la porte, dont les interstices étaient bouchés par des guenilles, j’attendais patiemment, ma tôle à biscuits bloquant stratégiquement toute tentative de fuite.

Les choses ne se sont pas passées comme prévu.

Ma coloc avait assommé la souris avec le couvercle du micro-onde lorsqu’elle s’était avancée. Elle convulsait sur le plancher – la souris, pas ma coloc – devant nos yeux horrifiés.

– Qu’est-ce qu’on fait? Lança mon amie au bord des larmes, en regardant le triste spectacle.

– Il faut la tuer, dis-je avec toute la détermination dont j’étais capable à ce moment. On ne pouvait pas laisser souffrir cet animal sans raison.

Mais la souris s’immobilisa. La main gantée de caoutchouc, je la poussai doucement du doigt pour vérifier qu’elle était bien morte. Elle ne bougeait plus.

« I feel like »

Lorsque je corrige des travaux d’étudiants, je ne peux contenir mon exaspération quand je lis leur section critique, ponctuée d’innombrables « I feel like ». Agacée, je souligne les mots en écrivant « I think? », au-dessus. « Tu n’es pas à l’université pour nous dire comment tu te sens dans tes travaux », ai-je toujours envie d’ajouter dans la marge. Mais je me retiens, heureusement pour leurs sentiments.

Quel est le lien entre la nécessité d’achever une souris qui agonise et mes accès d’impatience dans mes palpitantes séances de correction? Je pense qu’il s’agit de la différence entre un être humain et un animal.

L’essence de l’être humain est-elle dans le sentiment?

L’essence de l’être humain est-elle dans le sentiment? Si oui, s’il a un inconfort, spécialement s’il est grand et présente peu de chances de se résorber, il faudrait abréger ses souffrances, au même titre que la souris de la salle de bain.

Qui peut s’imaginer une mère qui, paniquée, appelle son mari parce que le bébé s’est fait mal en déboulant les escaliers. Son mari lui répondra-t-il : « Alors il faut en finir avec le bébé, chérie. » ? À deux ans ou quatre-vingt-deux ans, malade ou en santé, un être humain est un être humain. Toute tentative de le réduire à ce qu’il ressent, aussi vrai et réel soit-il, est une insulte à son intelligence et à son cœur.

L’être humain est le seul être vivant qui soit capable de donner ou de trouver un sens à ses souffrances. Il est le seul qui puisse les offrir pour un autre. Jamais une petite souris, aussi mignonne soit-elle, ne pourrait transcender ce qu’elle ressent physiquement. D’où le réflexe d’abréger ses souffrances.

Des souris et des hommes

Le gouvernement canadien arpente le même chemin tracé par le gouvernement québécois et la Cour suprême. Ils nous disent : « Si vous souffrez, vous ne valez pas plus que de la vermine. Il n’y a rien à faire. Finissons-en ».

On nous insulte en réduisant notre humanité à une question de sensations physiques ou psychiques. Il ne nous donne pas les moyens de leur faire face.

Le projet de loi sur le suicide assisté est un fléau qui se présente sous les traits d’une innovation. C’est un comprimé de cyanure recouvert du sucre de la compassion mal comprise. Et à ceux qui objecteraient à notre révolte devant l’injustice d’un État qui tue ses citoyens, nous répondrons que nous nous opposons au projet de loi non pas au nom d’une idéologie ou d’une croyance quelconque, mais au nom du respect de notre humanité.

À propos de l'auteur

Estelle Cloutier

Intéressée par les arts et passionnée par les enjeux sociaux, Estelle est une étudiante aux cycles supérieurs.

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