fbpx
Blogue

Pour faire le pont

Photo: Creative commons (Pixabay)
Photo: Creative commons (Pixabay)
Écrit par Alex La Salle

Pour faire le pont entre le passé et le présent, le nom de Champlain est irremplaçable. Pourtant, le gouvernement fédéral prévoit changer le nom du pont Champlain en le renommant pont Maurice-Richard.

 

La difficulté d’être, la difficulté d’être à nos propres yeux, c’est-à-dire d’exister pour nous-mêmes au plan symbolique et d’apparaître à l’horizon de notre propre conscience nationale – la conscience collective québécoise – ; puis la difficulté subséquente de retenir notre propre attention et de nous reconnaître nous-mêmes, à travers notre histoire, notre littérature, notre patrimoine matériel comme pôle d’humanité, de signification et de valeur méritant que nous nous y référions et nous en nourrissions constamment pour mieux cheminer dans l’histoire ; en clair la difficulté de nous connaître et de nous aimer, voilà la donnée primordiale qui explique (pour une large part) la réaction patriotique dont nous sommes témoins, ces jours-ci, à propos de l’éventuel changement de nom du pont Champlain en pont Maurice-Richard.

Car ceux pour qui l’appartenance à la nation québécoise est une évidence pour ainsi dire ontologique n’ont aucune peine à comprendre comment ce changement accentuerait l’écart qui existe déjà entre nous-mêmes et nous-mêmes, c’est-à-dire entre le Québec et sa mémoire, entre une nation et son passé, entre notre réalité présente et nos anciennes trajectoires.

Déracinement

Déjà, la perte de contact avec notre passé, occasionnée par l’ignorance, le travestissement idéologique ou le report dans les marges académiques de nos cours d’histoire a réduit à trop peu de chose notre sens de l’histoire (en particulier de l’histoire nationale), tout comme notre attachement à nos origines françaises et notre sentiment d’appartenance à la civilisation chrétienne et française – je dis chrétienne parce que sans le christianisme il n’y aurait pas eu de France, et je dis française parce que sans la France il n’y aurait pas eu de Québec.

Tout ça au profit d’un individualisme autocratique insolemment claquemuré dans le culte du présent et qui, plus bête qu’un certain christianisme qui crut longtemps que le monde avait commencé il y a 6000 ans, pense que le monde commence avec lui.

 

Déjà, donc, l’amnésie collective est profonde, la transmission et la mémoire extrêmement lacunaires, voire résiduelles, et certains croient opportun, pour des raisons de basse politique, de pousser un peu plus loin l’expérience d’oblitération du passé en rebaptisant le pont Champlain pont Maurice-Richard.

Les couches superficielles de la mémoire nationale – je veux dire les couches les moins anciennes – étant beaucoup plus imprégnées du souvenir de Maurice Richard que de la mémoire de Samuel de Champlain, on pourrait croire que le changement proposé n’est que justice. À certains moments de l’histoire d’un peuple, il peut être légitime en effet de réaménager nos références communes en fonction de l’évolution des mentalités ou des développements de l’histoire récente. Mais il y a actuellement, au cœur de la nation, un besoin plus pressant que celui de mieux refléter la conscience historique québécoise telle qu’elle est dans son état actuel : c’est celui de la préserver, et de la préserver d’abord dans ses couches les plus profondes, les plus anciennes et les plus vénérables.

Rien contre Maurice, mais…

Maurice Richard est un nom précieux, qui symbolise la reconquête de la fierté nationale par les Canadiens-français à un moment précis de l’histoire où le déficit symbolique dont nous souffrions était énorme. On ne s’aimait pas beaucoup, au fond… Avec Maurice Richard, grâce à lui et par son souvenir, nous avons appris, compris et nous nous rappelons chaque jour que l’échec et l’aplatissement ne sont pas consubstantiels au fait d’être québécois. C’est beaucoup. C’est énorme. Hommage soit donc rendu à Maurice Richard.

Mais Samuel de Champlain symbolise quelque chose d’encore plus grand que la reconquête d’une certaine estime de nous-mêmes : il représente, par sa vie de dévouement, d’efforts acharnés, d’obstination invincible, notre naissance comme peuple. Il représente notre apparition dans l’histoire et donc notre existence même. Samuel de Champlain est une des très rares figures de notre histoire qui, lorsqu’on les évoque, rappellent au monde que, sans elles, il n’existerait pas, sur Terre, un peuple de plus. Se rappeler d’avoir été portés sur les fonts baptismaux de l’histoire par Champlain, et marquer notre volonté collective de nous souvenir du père de la Nouvelle-France en conservant au pont son nom actuel n’est certainement pas un luxe par les temps qui courent – des temps de décomposition spirituelle et d’étiolement identitaire.

Le Québécois qui, tous les jours, baigne dans une atmosphère d’américanité aux arômes de hot-dog et de Hummer et celui à qui l’on vante les vertus d’un universalisme inclusif englobant la planète entière (pour mieux qu’il s’oublie lui-même) bénéficient tous deux, grâce au pont Champlain, d’un rappel journalier. Ce pont, en effet, par le nom qu’il porte, leur susurre à l’oreille : « tu viens de quelque part. » Et pris dans un bouchon de circulation, il est chaque jour loisible aux automobilistes contraints à l’immobilité de se poser trois petites questions : 1) Qu’est donc précisément que ce quelque part d’où je viens? 2) Qui suis-je, compte tenu de ce passé qui m’a fait ce que je suis ? 3) Et où devrais-je aller, moi à qui il incombe d’assumer cet héritage?

En somme, le bulletin de circulation avec Yves Désautels peut, avec un coup de pouce de la grâce (et quelques lectures roboratives), tourner à la prise de conscience historique et nationale, au lieu qu’elle risque maintenant, si Denis Lebel* passe à l’action, de nous enfermer dans l’horizon d’une mémoire qui n’ira pas plus loin que deux ou trois générations en arrière.

Halte, donc, à l’expulsion, hors de nos mémoires, du récit de nos origines.

Sur l’acte de nommer

Un dernier mot. Dans la Bible, le fait de pouvoir nommer un être ou une chose symbolise et manifeste l’ascendant que l’on a sur cet être ou cette chose. Ainsi, Adam se voit accorder par Dieu la prérogative de nommer “toute bête des champs et tout oiseau du ciel” en Gn 2, 19, mais il ne s’est pas nommé lui-même et longtemps Dieu refusera de révéler son Nom à l’homme, c’est-à-dire qu’Il refusera de laisser l’homme avoir prise sur Lui et avoir accès à Son coeur, à Son identité profonde.

Placée sous cet éclairage biblique, la polémique autour du nom du futur pont s’éclaire d’une signification nouvelle et l’on comprend combien le fait de pouvoir (se) nommer n’est en rien chose anodine. Le pouvoir (ou l’impossibilité) de nommer est le reflet, au plan symbolique, de notre emprise (ou de notre absence d’emprise) sur le monde et sur nous-mêmes.

* Le ministre Denis Lebel a finalement annoncé, le 6 novembre 2014, qu’à la demande de la famille de Maurice Richard, le nouveau pont ne portera pas le nom du célèbre joueur de hockey. Cependant, il n’a pas confirmé que la future construction aurait le même nom que l’actuelle. La réflexion n’est pas terminée, prétend-il.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

Laisser un commentaire