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Pour dépasser la confrontation gauche-droite

Photo: Yeshi Kangrang (unsplash.com).
Photo: Yeshi Kangrang (unsplash.com).
Écrit par Francis Denis

L’été approche et, comme à chaque année, les travaux parlementaires cesseront durant la période estivale. Bien que la société, elle, ne prenne pas de vacances, il est heureux que les politiciens et les citoyens puissent s’arrêter un moment pour faire le point sur le travail accompli, pour faire des projections et, on l’espère, pour réfléchir sur les différentes tendances lourdes auxquelles le pouvoir législatif doit apporter de sages solutions, dans les limites de ses compétences.

De fait, nous vivons à une époque de profondes transformations.

Les axes politiques sur lesquels se positionnent les partis doivent donc toujours être réévalués. Rien ne serait moins efficace qu’un gouvernement refusant de se prononcer sur une question d’intérêt général. Pour un catholique, il importe donc de s’interroger sur ces points pivots de notre vie politique afin de trouver les réponses les mieux adaptées.

Vers un nouvel axe ?

Au Québec, on a beaucoup parlé du glissement de l’axe « souverainiste-fédéraliste » vers l’axe « gauche-droite ».

Malgré la pérennisation de l’enjeu « identitaire » qui semble redonner une nouvelle légitimité au souverainisme (particulièrement en Europe), le gouvernement Legault semble vouloir remettre l’économie au centre des préoccupations politiques.

En ce sens, la grande visibilité du débat autour de la laïcité et des querelles avec Ottawa me semble d’abord être motivée par un pragmatisme d’efficacité économique plutôt que par une vision civilisationnelle.

Ainsi, contrairement à ce qu’on pourrait croire, on assiste à l’ancrage du clivage « gauche-droite ».

D’anciennes questions reviennent donc dans l’actualité. Être chrétien implique-t-il nécessairement être « de droite » comme certains commentateurs le laissent croire…

Ou est-ce plutôt l’inverse, comme la réalité des choix historiques des catholiques nous le laisse penser? Quels sont donc les éléments fondamentaux de ce clivage d’un point de vue chrétien?

Qu’est-ce que la droite et qu’est-ce que la gauche ?

Une réalité nous saute d’abord aux yeux : les contours du clivage gauche-droite ne sont plus aussi clairs qu’avant.

Comme beaucoup de nos repères, il est lui aussi en pleine redéfinition. Par exemple, on remarque que les partis traditionnellement qualifiés « de droite » sont actuellement beaucoup plus sensibles aux intérêts des classes moins aisées tandis que les partis dits « de gauche » tendent à devenir les partis de la bourgeoisie.

À vouloir aider les pauvres d’hier on participe à l’enrichissement des bourgeois d’aujourd’hui.

On assiste donc à un véritable retournement de sens qui exige un rééquilibrage conceptuel. À vouloir aider les pauvres d’hier on participe à l’enrichissement des bourgeois d’aujourd’hui.

Plusieurs définitions de la gauche et de la droite existent. Elles dépendent en grande partie des histoires nationales et des soubresauts de l’actualité culturelle d’un pays. On peut néanmoins dégager certaines constantes.

Un clivage sociologique

D’un point de vue sociologique, la gauche et la droite étaient traditionnellement constituées de représentants des classes prolétaires pour la gauche et des classes bourgeoises pour la droite.

Tant dans les partis de gauche que dans ceux de droite, on se souciait des problématiques et enjeux auxquels ces classes étaient respectivement confrontées. Cela explique grandement les liens étroits que la gauche et la droite ont pu développer avec d’autres institutions comme le patronat ou les syndicats. On appelait « lutte des classes » la confrontation plus ou moins explicite entre ces deux groupes.

De ce regroupement d’intérêts surgissait deux visions du monde et surtout deux morales opposées; en d’autres termes, deux idéologies. C’est ainsi que, dans leur forme paroxystique, marxisme et capitalisme se sont fait compétition, malheureusement, jusqu’aux armes parfois.

Au Québec cependant, de part et d’autre, gauche et droite ont presque toujours accepté la légitimité de l’autre camp, croyant, sans jamais se l’avouer, à l’équilibre jaillissant de la confrontation policée de l’arène parlementaire.

Un clivage psychologique

D’un point de vue psychologique, la gauche et la droite peuvent être perçues comme deux versants du même besoin idéosyncrétique entre l’ordre et le chaos. Cette vision apolitique, popularisée récemment par Jordan B. Peterson, permet de sortir de la bêtise idéologique du combat entre les gentils et les méchants. Cette perspective fut, à son époque, bien explicitée par Jacques Maritain qui affirmait :

« À droite le pur cynisme, à gauche le pure irréalisme…Le pur homme de gauche déteste l’être, préférant toujours et par hypothèse, selon le mot de Jean-Jacques [Rousseau] : Ce qui n’est pas à ce qui est; le pur homme de droite déteste la justice et la charité, préférant toujours, et par hypothèse, selon le mot de Goethe, l’injusticeau désordre. Un beau type d’homme de droite est Nietzsche; un noble et beau type d’homme de gauche, Tolstoï ». (Le paysan de la Garonne, p.39)

Selon le raisonnement de Jordan B. Peterson (à 4:09 min), toute civilisation cherche à se dépasser en créant des hiérarchies selon le principe de compétence. Dans une société juste, plus une personne excelle dans son domaine, plus elle est récompensée. Seule une hiérarchie sociale bien constituée peut permettre, par exemple, d’avoir des chirurgiens compétents et fiables.

Donc, puisque toute société juste a besoin d’ordre pour s’assurer que la hiérarchie de compétence soit respectée, toute société a besoin d’une droite politique.

Toutefois, puisque l’équilibre est toujours difficile à atteindre, bien qu’ordonnée, une société peut devenir corrompue et produire de l’exclusion sociale d’où la nécessité d’un parti de gauche.

Plus soucieuse de comprendre la complexité du monde et des besoins psychologiques du développement humain, cette vision donne une nouvelle légitimité tant à la gauche qu’à la droite. Elle tant également à apaiser le climat de montée des extrêmes qui empêche dialogue et compromis.

Un clivage éthique et pragmatique

Selon les critères de la Doctrine sociale de l’Église, la gauche et la droite représentent la nécessité de respecter deux principes à la fois éthique et pragmatique. Tandis que la première milite pour l’application du principe de solidarité, l’autre met l’emphase sur la subsidiarité.

En effet, depuis la première révolution industrielle, ce qu’on appelle « la gauche » a cherché à défendre les intérêts des moins nantis par une mise en commun et redistribution de plus en plus grande des richesses.

De ce point de vue, le principe de solidarité est compris « avant tout dans sa valeur de principe social ordonnateur des institutions, en vertu duquel les « structures de péché » […]doivent être dépassées et transformées en structures de solidarité, à travers l’élaboration ou la modification opportune de lois, de règles du marché ou la création d’institutions » (no193).

L’Église est donc bien consciente des limites des hiérarchies politiques, économiques et culturelles d’une société et de leur tendance à dégénérer en corporatisme et inertie de la protection des privilèges.

Mais le principe de solidarité est également nécessaire en ce qu’il rend possible de grands projets au bénéfice de tous, irréalisables pour chaque citoyen pris isolément. La gauche a donc, d’un point de vue éthique et pragmatique, toute sa légitimité.

D’un autre côté, la Doctrine sociale de l’Église propose également le contrepoids à la solidarité qui ne saurait se suffire à elle-même.

En effet, malgré les bonnes intentions, tout État est à risque de se corrompre et devenir lui-même ce qu’il prétend combattre. Dans toute société, est nécessaire un respect proportionnel du principe de subsidiarité selon lequel « les corps sociaux intermédiaires peuvent remplir de manière appropriée les fonctions qui leur reviennent, sans devoir les céder injustement à d’autres groupes sociaux de niveau supérieur, lesquels finiraient par les absorber et les remplacer et, à la fin, leur nieraient leur dignité et leur espace vital » (no186).

Sans l’apport des familles, des églises, des entreprises, etc., le développement tant économique que culturel et social n’est pas possible.

Sans l’apport de l’ensemble des institutions de la société civile telles que les familles, les églises, les entreprises, etc., le développement tant économique que culturel et social n’est pas possible. Il revient donc au pouvoir politique de toujours prendre garde à ne pas être un obstacle au bien commun de sa nation en s’ingérant là où il ne devrait pas. Par conséquent, d’un point de vue éthique et pragmatique, la droite a toute sa légitimité.

Dans ce contexte, quel est le rôle de l’Église en tant qu’institution ? Où doivent se situer l’engagement et l’assentiment des citoyens catholiques ?

Le glissement à la fois vers un axe gauche-droite et sa propre redéfinition nous poussent à reconsidérer ses positionnements, l’angle d’application de son enseignement et sa mission sociale directe.

Nous nous pencherons sur cette question la semaine prochaine.

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

1 commentaire

  • Merci Francis pour ce texte. Gauche, droite….

    Je dirais d’emblée que cette fracture s’est réalisée par deux façons ou même plus. D’abord, les papes du début du 20e siècle ont réfléchi à ne pas cautionner un parti politique. C’est l’héritage de catholiques tels que Lammenais et Lacordaire. La papauté a retiré son assentiment à des projets tels que l’Action française et le parti italien de Luigi Sturzi (Mussolinni en a profité dans ce dernier cas).

    Puis, c’est le duo Maritain et Pape Pie XII qui ont encouragé le projet de la démocratie chrétienne ouvert au pluralisme religieux et à la séparation du temporel et du spirituel. L’Église ne devait avoir aucune influence directe dans la société, seulement de l’indirecte. Les associations formées par des personnes catholiques ne devaient jouer qu’une influence au plan des valeurs et un contre-poids à l’État (à la possibilité qu’il devienne tyrannique).

    L’Église appuyait la droit avant, bien elle était repliée dans la bourgeoisie capitaliste. L’Action catholique était censée remplacée cet attachement politique à la droite. Mais on sait ce qui est venu par la suite (Gauvreau).

    Je pense que comme catholique, pour dépasser ce clivage gauche-droite, qui n’est que l’apparat d’un dilemme de la sécularisation des idées chrétiennes (Milbank), il faudrait revenir à l’Église comme véritable corps social et accepter que l’Église joue un rôle direct dans la politique sans pour autant avoir des prêtres politiciens. Le seul hic avec cela, c’est que je ne sais pas à quel point l’establishment est conscient de son erreur dans sa participation active dans la laïcisation.

    La fête de Corpus Christi augure bien.

    Bien à toi,

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