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Populisme ou la vie en jaune

Photo: Olivier Ortelpa (Wikimedia Commons).
Photo: Olivier Ortelpa (Wikimedia Commons).
Écrit par Maxime Couture

Alors qu’en France la mobilisation des  « gilets jaunes » se poursuit depuis près de quatre mois, le Royaume-Uni avance divisé et sans filet vers une sortie de l’Union européenne. La politique, sur le Vieux continent comme sur le Nouveau, semble être aux prises avec un problème « inédit » : le peuple. Pour le meilleur selon certains, pour le pire selon d’autres.

Les gouvernements ou les mouvements qualifiés aujourd’hui de « populistes » présentent des traits distincts qui rendent difficile une définition claire. Certains groupes sont plus proches de l’anarchisme et avancent une critique radicale de l’État comme institution illégitime. Parmi eux, l’imaginaire assorti à des évènements tels que la Révolution française ou la Commune de Paris (1871) est prégnant. Les barricades dans la rue, dont certains gilets jaunes ont fait usage, sont emblématiques de cette mouvance.

D’autres sont plus pragmatistes et insistent sur une plus grande justice dans la distribution des ressources et des charges financières. La majorité des gilets jaunes semblent adopter cette ligne. C’était d’ailleurs le motif originel du mouvement : contester la hausse des taxes sur le carburant qui les touche particulièrement en tant qu’habitants des banlieues. Des partis politiques comme la Ligue du Nord et le Mouvement Cinq Étoiles en Italie, dont les ennemis désignés sont les financiers et autres « technocrates » de l’Union européenne, peuvent être associés à cette approche plus modérée. Le mouvement pro-Brexit au Royaume-Uni s’y rattache aussi.

On peut aussi identifier un populisme plus résolument à droite, qui s’appuie généralement sur une tradition culturelle majoritaire. En France, le Front national de Marine Le Pen (renommé Rassemblement national depuis 2018), bien que n’ayant pas tenté de récupérer officiellement le mouvement des gilets jaunes (judicieusement, selon les sondages), n’a pas manqué d’appuyer plusieurs des revendications de cette « France des oubliés », notamment sur la fiscalité ou le pouvoir d’achat.

Le Fidesz de Viktor Orban, parti qui gouverne actuellement la Hongrie, est un autre exemple de ce populisme plus à droite.

Le peuple, la brute et les truands

Au-delà de ces différences, on retrouve dans le populisme d’aujourd’hui un trait caractéristique qui peut le définir: une conception quasi manichéenne de la politique, qui distingue d’un côté la part saine, originelle et sans tâche sur laquelle est fondé le pouvoir légitime (les « gens ordinaires », les « travailleurs », les « payeurs de taxes »), et de l’autre côté la part corrompue, les élites, qui exploitent le peuple pour mieux favoriser leurs intérêts et ceux des riches. « Peuple » exclut donc ici une partie de ce tout qu’on a parfois l’habitude de nommer aussi « peuple ».

Cette ambigüité de la notion de peuple n’est pas nouvelle. Elle provient en grande partie de la Révolution française : le nouveau pouvoir démocratique, s’élevant contre celui du roi, a alors fondé sa légitimité non pas sur Dieu ou sur la tradition, mais sur « la nation ». L’innovation fut alors non seulement d’associer le peuple à une entité prépolitique (mais étrangement déjà constituée), la nation, mais également d’identifier la nation à une partie seulement du peuple, soit le tiers-état [i], la partie la plus pauvre et la moins privilégiée, au sens littéral du terme (sans privilèges).

Jésus, populiste?

Cette idée de la partie pauvre du peuple comme source et destinataire de l’autorité légitime, forgée au sein de nations chrétiennes, aurait-elle une saveur évangélique?

Les pauvres et les petits ne sont-ils pas, comme l’affirme Jésus lui-même, les premiers dans le Royaume des cieux? Et n’est-ce pas à eux qu’il vient d’abord? D’ailleurs, l’Église catholique met encore aujourd’hui de l’avant, dans sa doctrine sociale, une « option préférentielle pour les pauvres ».

La politique est avant tout une forme humaine de communion, une communauté. Elle n’est donc pas fondamentalement divisée entre bons et mauvais.

La comparaison n’est peut-être pas sans fondements. Mais une différence majeure subsiste. Pour le christianisme, tous sont égaux devant Dieu. Le corollaire est que la responsabilité du bien commun est partagée, même si elle revient davantage aux gouvernants. La politique est avant tout une forme humaine de communion, une communauté. Elle n’est donc pas fondamentalement divisée entre bons et mauvais, ou entre exploitants et exploiteurs.

Ainsi, les pauvres ne doivent être que les premiers destinataires de l’action sociale ; la dignité humaine, révélée par l’Incarnation, exhorte en effet à ne laisser personne indigent.

Quel avenir?

Plusieurs mouvements populistes peinent à trouver une cohérence d’action et d’image – c’est le cas des gilets jaunes – ou à définir leur rapport aux institutions – comme le montrent les difficultés du Brexit. Ils échappent aux catégories actuelles : demandant à la fois des mesures fiscales de gauche et prônant avec la droite la réduction de l’État.

Cette originalité est à la fois une force et une faiblesse.

Il restera à voir si l’énergie pourra être canalisée à long terme au sein de partis, d’institutions, et de politiques publiques, et si les slogans d’affrontement comme d’apaisement pourront faire place à de la bonne volonté. Une chose est certaine : si la France voit jaune, c’est que certains ont vu rose trop longtemps.

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Note:

[i]     Voir notamment l’ouvrage important de l’abbé Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le tiers-état? (1789).

À propos de l'auteur

Maxime Couture

Maxime est doctorant en philosophie politique. Fort de son parcours académique et de divers engagements communautaires, il analyse l'actualité au prisme des grands enjeux sociaux et intellectuels de notre temps. Il est membre de notre conseil de rédaction.

1 commentaire

  • Merci Maxime, encore une fois, de nous éclairer sur les enjeux sociaux actuels et de faire un lien intelligent et compréhensible avec la foi et l’Église.

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