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Notre sœur la mort

Photo: Fotolia
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La Rochefoucauld disait que « ni le soleil, ni la mort ne se peuvent regarder fixement ». Pourtant, alors que le mois des morts vient de se terminer, dans les médias on parle abondamment de la mort ces dernières années.

On n’a qu’à penser à la « Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité », ou encore au récent jugement de la Cour suprême du Canada demandant l’accès à l’euthanasie. Malgré les apparences, je crois que La Rochefoucauld a raison.

Aujourd’hui, dans nos sociétés modernes et sécularisées suivant les nouveaux dogmes laïques, la mort ne représente plus rien : que la fin, que la lumière qui s’éteint et puis c’est tout. En rejetant l’espérance chrétienne qu’il y a quelque chose après la mort, qu’au fond la mort n’est qu’une étape, qu’un passage, aujourd’hui, la mort fait peur et ne fait plus partie de la vie. On préfère l’ignorer, en espérant qu’elle disparaisse, qu’elle passe et nous oublie.

En ce sens, la mal nommée « Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité » est symptomatique du changement dans notre rapport collectif à la mort. Et ici je ne veux pas parler des implications morales de cette Commission – même si elles sont nombreuses et qu’il y aurait beaucoup à dire – mais plutôt de l’esprit dans lequel elle s’est déroulée.

Cachez cette mort que je ne saurais voir!

Au fond, le but de cette Commission, au-delà de cette mascarade de discussions soi-disant consensuelles, était de légiférer sur la mort. Je le redis, juste pour qu’on saisisse la grossièreté de la chose : légiférer sur la mort. Légiférer, c’est-à-dire encadrer, règlementer, délimiter, contrôler la mort. Une étape de plus dans le projet moderne du contrôle de la nature par la technique, pour s’en rendre « maitres et possesseurs », comme disait Descartes.

En attendant, vous pourrez continuer à vous occuper des vraies affaires, comme le prochain match du Canadien ou le prix des pneus d’hiver au Costco.

Mais pourquoi légiférer sur la mort? Pourquoi permettre le choix individuel de l’euthanasie? Parce qu’il y a quelque chose de rassurant à se faire croire que l’individu peut décider de tout, qu’en l’occurrence vous pourrez décider de l’heure, du lieu et de la manière dont vous mourrez dans la « dignité ».

En attendant d’être obligé de faire ce choix, vous pourrez continuer à vous occuper des vraies affaires, comme le prochain match du Canadien ou le prix des pneus d’hiver au Costco.

Et la mort, et toutes les questions qui l’accompagnent, celles du sens de la vie, du but de notre existence, de Dieu? Bof, on s’en fout, on verra rendu là, ça sert à rien d’y penser maintenant.

Notre société est donc bel et bien dans la modernité, en incarnant plus que jamais la maxime de La Rochefoucauld.

Cette mort, devenue absurde dans le monde sécularisé parce que ne signifiant plus rien que la fin, il vaut mieux la nier, la cacher, la repousser le plus loin possible de la vue. Et se faire croire naïvement qu’une fois rendu là on pourra procéder comme bon nous semble, sans douleur ni souffrance, hop une petite pilule et puis bonsoir la visite.

Dans cette rassurante certitude du contrôle absolu, on peut vivre paisiblement en oubliant jusqu’à le nier ce destin qui pourtant nous attend tous. Les yeux bien fermés, installé confortablement, l’homme moderne peut se laisser aller à jouir de l’existence sans trop se poser de question sur l’éternité.

Nul ne peut y échapper

Le problème dans cette logique, c’est qu’on ne peut pourra jamais entièrement légiférer sur la mort. Elle demeurera toujours cette inconnue, qui rôde et qui peut vous surprendre n’importe quand… D’où l’importance de veiller, car on ne sait ni le jour ni l’heure.

Nous sommes aujourd’hui bien loin, de plus en plus loin, du modèle chrétien et de son espérance au-delà de la mort, espérance qui a pu pousser François d’Assise à écrire dans son Cantique des créatures :

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper.

Désormais, plus que jamais, dans un monde où l’accès à l’euthanasie semble devenir la norme, l’homme moderne ne peut comprendre cette confiance joyeuse du chrétien face à la mort, car il ne peut comprendre la suite de la strophe franciscaine : « heureux ceux qu’elle surprendra faisant ta volonté, car la seconde mort ne pourra leur nuire ».

À propos de l'auteur

Jean-Philippe Brissette

Fasciné depuis toujours par l'humain et son rapport au divin et à l'autre, Jean-Philippe Brissette a complété des études universitaires en science politique, en éducation ainsi qu'une maitrise en philosophie. Depuis quelques années, il enseigne la philosophie au collégial.

5 Commentaires

  • J’ai toujours trouvé si ironique que les gouvernements qui légifèrent en faveur de l’euthanasie se basent sur une certitude qu’ils ne pourront jamais démontrer, à savoir qu’après la mort il n’y a plus de souffrance. Néant ou paradis immédiat pour tous présuppose l’homme moderne. Et si après l’injection létale nous découvrions une souffrance plus vive encore? Comment les médecins peuvent-ils assurer leurs patients de mettre un terme à leur malheur en leur donnant ce qu’ils ignorent? Pour ma part, je vais attendre les résultats des essais cliniques!

    • Je me préoccupe de ce qui se passera à la mort du médecin qui aura donné la mort. Comment peut-on s’assurer qu’ils ne souffriront pas ou qu’ils n’auront pas à se repentir pour leur geste.

  • Plusieurs diront que tant que le débat reste une idée, une opinion et ne nous touche pas personnellement; les gens ne peuvent pas comprendre. Pour ma part, ce débat sur l’aide médicale à mourir est venu heurter ma famille. Mon père souffre depuis plusieurs années d’emphysème et sa qualité de vie en est affectée au point où il ne trouve plus de sens à sa vie et il ne se sent pas utile. Il préfèrerait la mort à la vie qu’il mène. Sa souffrance ne fait aucun sens pour lui. Comment est-ce que je pourrais vivre en paix avec une telle décision? Je ne peux pas accueillir cette décision sans me faire de reproches…sans me dire que j’aurais pu le soutenir davantage… sans me dire que j’aurais pu l’écouter davantage et être plus présent… Le problème d’aujourd’hui, c’est que la souffrance est un mal qu’on ne sait plus utiliser pour un plus grand bien. Je m’explique…

    Mère Thérèsa disait : “Seigneur, quand je suis affamé,
    donne-moi quelqu’un qui ait besoin de nourriture. Quand j’ai soif, envoie-moi quelqu’un qui ait besoin d’eau…”

    Ainsi, nos souffrances nous permettent d’ouvrir les yeux pour voir les souffrances des autres et devenir plus compatissant envers les autres. Les joies et les souffrances peuvent devenir une prière pour ceux que nous aimons. Je ne fais pas l’éloge de la souffrance, je dis simplement qu’une souffrance qui n’a aucun sens est plus lourde à porter que lorsqu’on lui donne un sens. Peut-être avons nous perdu l’habileté à faire tout concourir au Bien.

    En plus, de nos jours, les gens peuvent choisir de cesser l’acharnement et recevoir tous les soins pour éviter les pires douleurs. À mon avis, c’est plutôt un choix de société que nous avons à faire : voulons-nous soutenir financièrement les personnes en fin de vie? Comment voulons-nous vivre les derniers instants de notre vie?

  • Denis Arcand faisait la promotion du suicide-assisté dans le film les Invasions Barbares. Il s’est affiché ouvertement en faveur de l’aide médicale à mourir dans une émission de Second Regard. Mais, son discours ne tient pas la route puisqu’il place la liberté au-dessus de la vie. Quand on en vient à sacraliser la liberté comme il le fait, cela revient à légitimer des actes comme le suicide ou le meurtre. Or, notre société condamne ces actes. Comment alors expliquer la contradiction que nous avons dans nos lois quand : d’une part, nous soutenons le droit au suicide-assisté (sous l’euphémisme d’aide médicale à mourir) et que, d’un autre côté, il soit interdit à une personne de tenter de se suicider sans quoi elle devra être suivie en psychiatrie?

    Pour terminer, il a été souvent question de dignité humaine dans ce débat… Qu’est-ce qui amène une personne à être atteint dans sa dignité? Est-ce la maladie ou la manière dont on s’occupe de la personne?

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