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Notre avenir mérite d’avoir un passé

Réfection d'une façade dans le Vieux-Québec, Québec (photo: Florence Landry / unsplash.com).
Réfection d'une façade dans le Vieux-Québec, Québec (photo: Florence Landry / unsplash.com).
Écrit par Alexandre Poulin

L’incendie de Notre-Dame de Paris a fait rejaillir à la face du monde que l’âme des nations s’incarne dans des symboles. La France redécouvre ses racines chrétiennes, l’importance de la continuité et, une fois de plus, la fragilité de sa personnalité collective. La cause exacte de l’incendie, toujours inconnue, est peut-être d’un intérêt relatif : l’embrasement de la célèbre cathédrale, en pleine Semaine sainte, est à l’image des sociétés occidentales qui peinent à porter leur héritage.

En un clin d’œil, les fortunes françaises ont sorti leur chéquier pour aider à la reconstruction de Notre-Dame.

Alors même qu’un soupir de soulagement s’en est suivi, des cris d’orfraie ont été poussés : tout cet argent devrait venir en aide aux moins nantis ! Comme si la générosité n’était valable qu’en certaines circonstances.

Ces réactions avaient quelque chose de révélateur en ce qu’elles témoignent de l’éclatement symbolique de nos sociétés. Même les plus grands symboles ne parviennent plus à rassembler sans équivoque ni mauvaise conscience. Plus rien, au fond, n’est gratuit : la grandeur et la beauté dont jouissent les uns existeraient au détriment de la pauvreté matérielle des autres. La permanence de la nation n’a pas de prix, mais ceux qui fustigent sa légitimité ne connaissent aucun répit.

Ce que l’histoire révèle

À travers leurs drames, les nations sont confrontées à leur dimension historique. Elles s’en passent, il est vrai, la plupart du temps. Mais l’histoire ne tourne pas le dos aux choses qu’elle a enfantées. C’est elle qui nous a faits tels que nous sommes ; elle est là pour nous révéler la marque de notre identité.

Par leurs épreuves, les nations se remémorent qu’elles ne sont pas qu’une association d’individus et qu’elles englobent aussi le monde des morts. Le monde précède l’individu, celui-ci s’insère dans un déjà-là. Renier ce fait ne le rend pas moins réel.

Sans le vouloir, une certaine gauche fait alliance avec les tenants de la rationalité instrumentale.

Pour les uns, l’oppression symbolique peut se retrouver partout et doit être effacée pour le bien de tous. Pour les autres, le critère économique prime et doit être embrassé pour le bien chacun.

Dans les deux cas, le résultat est le même : plusieurs symboles en pâtissent.

Des statues sont déboulonnées pour épurer l’espace public de toute trace d’oppression ; des livres d’histoire sont réécrits à l’encre du multiculturalisme, quitte à gommer l’exactitude historique, pour ne pas créer un sentiment d’exclusion ; des beautés architecturales, le plus souvent liées au christianisme, font face à la destruction.

Effacer les symboles collectifs, c’est s’en prendre à notre propre diversité intérieure, celle que nous procure l’altérité temporelle du passé.

La course aux droits, qui caractérise notre époque, ne devrait-elle pas réserver une voie à la gratuité? Gratuité de l’existence et continuité historique : une convergence vers elles devrait s’opérer pour que la vie en société s’accorde avec son expression humaine.

L’heure, nous dit-on, est à la diversité. Effacer les symboles collectifs, c’est pourtant s’en prendre à notre propre diversité intérieure, celle que nous procure l’altérité temporelle du passé.

Panser notre rapport au passé

L’avenir des collectivités n’est pas plus inscrit dans leur passé qu’il ne l’est ailleurs. Leur origine ne programme pas leur destinée ; elle leur renvoie plutôt une certaine idée d’elles-mêmes. Le point de départ n’est pas l’arrivée : il n’en demeure pas moins que partir de nulle part est impossible.

Pour les chantres du progressisme, nous devrions nous éloigner toujours davantage d’un passé jugé honteux pour nous approcher d’une société réconciliée avec elle-même, délivrée des tensions qui la constituent ; nous devrions tendre, en somme, vers une société pure. L’idéologie progressiste, qui s’est faufilée dans toutes les sphères de nos sociétés, nous propose une telle vision. L’arriération serait derrière nous, mais elle nous guetterait toujours. C’est ainsi que la vigilance serait de mise pour ne pas sombrer dans de tristes passions.

Au Québec, l’évocation de la figure de Maurice Duplessis suffit pour mettre en garde contre « un retour en arrière ». Les gouvernements passent, l’ombre de Duplessis reste. Nos fixations sont parfois des obsessions. Et s’il fallait retourner en arrière pour se donner un élan ?

L’opposition entre le passé et l’avenir est fausse. Renier le passé, c’est appauvrir l’avenir.

Dans ce contexte, qui n’est pas tout à fait nouveau, la compagnie intellectuelle de Simone Weil devrait s’imposer. L’opposition entre le passé et l’avenir est fausse. Renier le passé, c’est appauvrir l’avenir.

« L’avenir ne nous donne rien, ne nous apporte rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner, il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés et recréés par nous »[1], écrit la philosophe française.

La difficulté qu’ont les sociétés d’aujourd’hui à porter leur héritage se double heureusement d’une profonde envie de donner un avenir à leur passé. La montée du conservatisme en Occident n’exprime pas autre chose.

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Note:

[1] Simone Weil, L’enracinementPrélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain. Paris, Gallimard, coll. « Folio/essais », 1949, p. 71.

À propos de l'auteur

Alexandre Poulin

Alexandre Poulin détient un baccalauréat et une maitrise en science politique de l'Université du Québec à Montréal. Outre Le Verbe, il a collaboré à L'Agora et a fait paraitre des textes dans plusieurs quotidiens québécois, dont La Presse et Le Devoir.

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