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Normand contre les robots

Normand_Baillargeon_technologie
Photo: Wikipedia (cc)
Écrit par Patrick Ducharme

Philosophe de renommée mondiale, Normand Baillargeon a enseigné au Département des sciences de l’éducation de l’UQAM pendant des décennies. On lui doit des dizaines d’ouvrages, majoritairement sur l’éducation. Grand pourfendeur de la marchandisation de l’éducation et de l’intrusion massive des technologies dans les écoles, il plaide pour un retour de la raison scientifique dans nos prises de décisions.

Discussion avec un libre penseur qui ne se dit pas technophobe, mais qui espère une sérieuse révolution contre l’élargissement des écrans dans nos écoles.

Le Verbe : Comment peut-on décrire l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans nos écoles actuellement? Quelle est l’ampleur de leur utilisation?

Normand Baillargeon : Depuis une dizaine d’années, c’est plus présent, mais il n’y a pas d’enquête systématique sur leur utilisation. Quelques écoles généralisent l’utilisation du iPad, mais très souvent, ça dépend du prof. Il y a des applications comme Classe Dojo qui permettent à la classe d’être reliée au monde extérieur. La tablette permet d’avoir des manuels, des connexions sur Internet.

Il y a aussi les tableaux blancs interactifs, pour lesquels il n’y a pas de statistiques, outre le fait qu’ils ont couté très cher. Il faut aussi mentionner la classe inversée, où l’élève apprend à la maison sur son écran, puis le temps de classe est réservé à des exercices, à du travail en équipe; c’est le contraire du cours magistral.

Certaines écoles vantent les mérites des tablettes numériques et s’en servent pour attirer la clientèle vers leur établissement. Comment expliquer un tel attrait pour le fameux iPad?

C’est multicausal. D’abord, c’est très séduisant, on promet l’accès infini à l’information, c’est nouveau pour les enseignants aussi. Il y a certainement un attrait neurologique. Mais il ne faut pas oublier les intérêts financiers. De l’argent public est investi dans ces outils, et les montants ne sont pas à négliger.

Il existe une technophilie ambiante qui nous fait succomber à un abus de la technologie.

L’épisode des tableaux blancs interactifs est particulièrement triste au Québec; on a acheté ça d’un ami du régime libéral de l’époque [NDLR: en 2011, le Parti libéral du Québec dépense 240 millions pour les acheter auprès d’un ancien membre du cabinet de Jean Charest], sans pour autant former les enseignants. Il existe donc une pression économique. Mais c’est vrai que l’accès à l’information est intéressant; moi-même, je me sers d’Internet dans le cadre de mon travail. Mais il existe une technophilie ambiante qui nous fait succomber à un abus de la technologie.

Ce texte est tiré du numéro Éducation du magazine Le Verbe, automne 2019. Pour consulter la version numérique, cliquez ici. Pour vous abonner gratuitement, cliquez ici.

Ceux qui vous connaissent vous savent très critique envers l’utilisation des TIC en éducation. Vous avez consulté de nombreuses recherches à cet effet. Existe-t-il des études qui démontrent l’efficacité pédagogique des TIC?

La plupart des recherches sérieuses mettent en garde contre les dangers possibles des TIC. Ou alors, lorsqu’il existe des bienfaits, ils coutent cher et il convient d’être prudent! Encore une fois, je ne suis pas technophobe, mais je pose des questions : pouvons-nous regarder les données probantes, et pouvons-nous utiliser les TIC selon les preuves disponibles? J’ai des inquiétudes : les analyses indiquent que les bénéfices sont minces pour les couts impliqués.

Donc, les dangers des technologies en pédagogie sont supérieurs aux bienfaits?

De nombreuses recherches mettent en garde contre les dangers de ces outils; ils peuvent produire de l’anxiété chez les jeunes. Cela mériterait d’être écouté avant d’étendre les TIC à la totalité des écoles. J’observe aussi ce qu’on appelle un néoconformisme, soit le fait d’adhérer à des idées uniquement parce que les gens autour de nous y adhèrent. Internet accentue ce phénomène : il nous enferme dans des bulles de gens qui pensent comme nous, plutôt que d’encourager des débats d’idées variées. Même chose pour les jeux vidéos éducatifs : les recherches ne sont pas très positives, au contraire!

Je ne suis pas technophobe, mais je pose des questions.

J’aimerais rappeler que l’esprit humain n’a pas changé; on a une mémoire de travail très limitée, et ce n’est pas parce qu’on a accès à des milliers d’informations sur Internet et que l’on fait plusieurs tâches en même temps que l’on retient davantage de choses, loin de là.

Vous avez enseigné à l’UQAM entre 1989 et 2015. Comment les plus récentes générations d’étudiants, téléphone à la main, recevaient-elles vos discours?

La Conférence des recteurs du Québec a découvert récemment, à son grand étonnement, que les jeunes universitaires préfèrent les cours magistraux plutôt qu’un recours aux technologies en classe! Si nous sommes technophiles, ça nous étonnera. Mais moi, je ne suis pas surpris.

Je préfère Socrate live plutôt qu’un prof plate avec des technologies!

Le facteur dominant — et les études le démontrent depuis 50 ans —, c’est la qualité du professeur. À la fin de ma carrière, les jeunes étaient même lassés du recours aux technologies. On me disait : « On est tannés des PowerPoint! »

Vous savez, j’ai été un grand lecteur de Kant, et dans ses traités de pédagogie, il écrivait que le but premier de l’école n’était pas d’abord l’apprentissage, mais de s’assoir et d’écouter. Alors aujourd’hui, les TIC font qu’on a de la difficulté à s’assoir et à écouter.

Un des meilleurs antidotes devant les possibles dangers des technologies, c’est une solide culture générale.

Donc, les élèves saisissent plus de choses sur la pédagogie que l’on ose se l’imaginer?

J’aimerais insister sur un point pour vos lecteurs : je ne suis pas technophobe, mais un des meilleurs antidotes devant les possibles dangers des technologies, c’est une solide culture générale. C’est ce que l’école doit transmettre systématiquement : des savoirs dans un grand nombre de domaines.

Certains professeurs pourraient vous rétorquer : « J’utilise les TIC et ça fonctionne, mes élèves ont de bons résultats! » Que répondez-vous à cela?

Je respecte ça. Probablement que vous en faites un usage sain, modéré, intelligent. Toutefois, la science médicale nous a appris qu’il existe une certaine gradation de la preuve, et le premier niveau, c’est l’anecdote : je l’ai essayé sur un patient et ça a marché! Ce n’est pas méprisable, mais ça demeure une anecdote.

Le professeur qui utilise les TIC, eh! bien, il est possible qu’il soit terriblement charismatique, ou que son groupe soit particulièrement intelligent, ou qu’il soit très bien préparé avant utilisation. Donc, plusieurs facteurs peuvent expliquer un succès.

En science, ce qu’on demande, ce sont des avis d’experts (le 2niveau), puis des expérimentations avec contrôle des variables, ensuite il faut faire un grand nombre d’études, pour finalement les analyser toutes. Arrivé là, on a un niveau plus solide de preuves.

En vous écoutant, on entend constamment le discours scientifique, la méthode… Mais les ministres de l’Éducation que vous avez vu passer au fil des ans s’intéressent-ils au discours des scientifiques?

C’est une excellente question. Dans plusieurs domaines, c’est tragique. Personnellement, je me suis battu contre le renouveau pédagogique des années 2000, en raison de l’absence de données probantes : je ne pense pas m’être trompé.

Inversement, les scientifiques n’ont-ils pas eux-mêmes une responsabilité quant à la façon dont ils communiquent auprès du public?

C’est un excellent point. Je vois deux aspects. Le premier, c’est la communication scientifique. Plusieurs font un travail formidable. Pensons ici à Hubert Reeves ou à Québec Science. Ou encore, Carl Sagan, qui a été un modèle de communication scientifique aux États-Unis, déplorait le fait que tous les journaux avaient une rubrique astrologique quotidienne, mais qu’aucun ne traitait de science tous les jours. Mais je vous le concède, c’est insuffisant.

Le second aspect, c’est le manque de culture générale des gens de sciences. Charles Percy Snow, chimiste et romancier britannique, faisait remarquer en 1959 que les gens des humanités et ceux des sciences de la nature ne se mêlent pas les uns aux autres. Ceux-ci ne connaissent rien à la littérature, et ceux-là sont presque fiers d’avouer qu’ils sont nuls en mathématiques. Ce sont deux cultures enfermées.

Si les scientifiques avaient une culture générale plus vaste, leur communication serait plus riche, plus attrayante. Et c’est à l’éducation de transmettre ça.

S’il y avait une réforme de l’éducation, si vous la dirigiez… disons une Réforme Parent 2.0, et vous êtes le nouveau Mgr Alphonse-Marie Parent! Vous faites quoi?

À cause de la technophilie ambiante, on devrait appeler ça la commission Parent 5G! Mais je vais vous faire un aveu… À la suite des États généraux sur l’éducation dans les années 1990, aucun comité scientifique n’a été mis sur pied. C’est donc le jeu politique entre les facultés et le ministère qui a pris toute la place. La réforme n’était pas basée sur des données probantes.

Alors dans mon cas, il n’y aurait aucun compromis possible. Si j’étais là, je créerais un comité crédible, au courant de la recherche scientifique en éducation.

Comme l’éminent sociologue Guy Rocher, présent lors de la réforme Parent des années 1960…

Guy Rocher est un de mes héros, c’est un homme extraordinaire. Il a mené une carrière scientifique brillante tout en intervenant dans les affaires publiques.

Finalement, disons que le lecteur de cet article est justement en train de chercher pour ses enfants une école dans laquelle on utilise les iPad… Que lui diriez-vous?

Je ne suis pas absolument opposé à ça, si c’est une école qui possède une bonne réputation. Je surveillerais l’usage qu’on en fait, je m’interrogerais sur la quantité de temps passé là-dessus, la nature des activités. Je m’assurerais aussi que mes enfants lisent des livres en abondance! Je chercherais à connaitre le type de pédagogie lié à la tablette, le programme scolaire. Qu’est-ce qu’on essaie de transmettre à nos enfants?

Les TIC, ce ne sont pas une panacée ni une catastrophe absolue, mais ça demande de la part des parents un regard attentif. Il faut investir de son temps.

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À propos de l'auteur

Patrick Ducharme

Patrick Ducharme est sociologue de formation. Il enseigne au niveau collégial dans la région de Québec depuis 2010, tant en Sciences humaines qu’en Soins infirmiers et en Travail social. Il est père de deux enfants, et fier de l’être.

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