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Mon père est vivant

Parc national du Djurdjura, Algérie (photo: Sabrina Abadli / unsplash.com).
Parc national du Djurdjura, Algérie (photo: Sabrina Abadli / unsplash.com).

Pour la première fois, je n’ai pas ouvert le magazine Le Verbe arrivé tout frais dans ma boite aux lettres. Il attend toujours dans son emballage, caché à dessein sous une pile de papiers. Depuis que je collabore au Verbe, c’est évidemment la première fois que ça m’arrive.

Je me revois d’ailleurs au lancement du dernier numéro sur le thème de la mort, tout heureuse de présenter Martine que j’avais interviewée pour un article sur le deuil. À ce moment, j’étais loin de savoir c’était quoi vivre un deuil; il est facile d’aborder ce thème quand il demeure abstrait et philosophique. J’étais encore plus loin de savoir ce que les prochains jours me réservaient.

Avant qu’elle entre dans ma vie de manière imprévisible, la mort était pour moi une étrangère.

Je n’aurais jamais cru que mon père nous quitterait comme ça.

Pas aussi vite. Pas de cette façon. Pas maintenant.

Il jouait encore au soccer deux fois par semaine et n’avait que 65 ans. Bien que la mort dégageait fortement l’odeur de sa venue, je ne pouvais pas l’imaginer si proche. Je la repoussais dans un avenir confus et lointain. À mes yeux, mon père ne mourrait pas avant 85 ans. Il allait s’en sortir.

Pourtant, depuis l’entrée de mon père à l’hôpital, je le voyais s’éteindre rapidement, à doses de 5-FU. Sa chimiothérapie préventive était en train de se retourner violemment contre lui et de momifier son corps encore vivant.

De nature volubile, il avait perdu la voix, ses muqueuses étant en inflammation aigüe. Son taux de globules blancs et de plaquettes sanguines avait chuté au plus bas. Il devait être nourri par un tube à la gorge, un germe ayant contaminé sa flore intestinale. C’est comme si un coup de soleil l’avait frappé au visage, laissant des taches brunes et des rougeurs sur son front. Les yeux boursoufflés, les joues creuses, la mine défaite, la posture affaissée, le moral abattu, on lisait sur ses traits la fin approcher.

Rapidement, on a compris qu’il était gravement intoxiqué.

Une déficience en enzymes le rangeait dans les statistiques du 1% des patients qui ne supportent pas la chimiothérapie. Il est en mort d’ailleurs, comme d’autres avant lui. Un scandale moral comme on l’a titré plusieurs fois dans la presse, puisque des tests auraient pu prévenir cet empoisonnement.

L’autre résurrection

C’est à ce stade de l’histoire que ma foi entre en scène.

La foi que cette tragédie soudaine et inacceptable a un sens malgré le vide laissé, l’injustice et la disparition de l’être qui m’a raconté des histoires, cajolé, connu, aimé et tout donné depuis que je suis née.

Pourtant, à ma stupéfaction, malgré le non-sens immédiat de la mort qui heurte le désir de la permanence, j’ai même encore plus foi et espérance dans une vie après la mort.

Je ne m’imaginais pas le moins du monde assister à la vigile pascale qui avait lieu deux semaines après le décès. M’exclamer «Christ est ressuscité!» pendant  qu’on m’exprime des vœux de sympathie?

Sans Pâques, mon épreuve perdait son sens. Cette fête était une consolation ultime dans ce drame.

J’y suis allée quand même, comme par grâce. À ce moment, j’ai saisi combien, sans Pâques, mon épreuve perdait son sens. Cette fête était une consolation ultime dans ce drame. Y a-t-il une autre religion dont le Dieu a fait de la mort le salut du genre humain en ressuscitant? J’étais au bon endroit.

Mon père nous a quittés pendant que je participais à la messe des jeunes, le soir du 7 avril. On y lisait ce dimanche-là l’évangile de la résurrection de Lazare. Durant toute la célébration, le mot résurrection habitait mon cœur. J’espérais alors la guérison de mon père. Je ne savais pas à ce moment qu’il était déjà décédé. J’ai compris après coup qu’il allait ressusciter, mais de l’autre côté.

Tout ce que je ne lui ai pas dit avant son départ m’a lourdement déchiré le cœur à l’annonce du décès. Même si l’on sait qu’il faut se dire qu’on s’aime dans la vie, personne n’y est complètement préparé. Alors, j’ai tout dit à mon père du plus fort de mes tripes, et à ce moment-là, j’ai eu le sentiment qu’il l’avait entendu. Comment? Je ne sais pas. Mais ça a été le début d’un apaisement et d’une foi qu’il est là et n’est pas disparu et sans doute peut-être même plus proche de moi, en Dieu.

La providence

Après le décès, je ne peux dénombrer la quantité de personnes qui ont prié pour mon père et ont offert des messes. C’est dans les moments douloureux qu’on reconnait davantage l’importance d’appartenir à une communauté. J’y ai perçu la délicatesse de Dieu pour mon père, un homme juste qui a cherché Dieu toute sa vie.

Et maintenant, la messe trouve encore plus son sens. La liturgie met en communion les vivants et les morts toujours liés dans un même corps et dans un espace entre temps et éternité. Quel réconfort d’y participer!

On dit aussi que quelques jours après la mort d’un proche, il faut être attentifs aux signes. J’en ai reçu. Pure fabulation? Encore, tout ça relève du mystère. Mais pour moi, ce signe a été une autre touche divine au cœur de la déchirure.

À la coopérative funéraire, dans la salle d’attente, jouait une composition de Tchaikovsky.

Un vague souvenir me revient, par je ne sais quelle mémoire: le film Des hommes et des dieux qui raconte l’histoire des martyrs de Tibhirine en Algérie. C’était le morceau musical qui joue quand les moines partagent leur dernier repas avant leur enlèvement. Lors de mon dernier voyage en Algérie, j’étais allée au monastère de Tibhirine avec mon père. La découverte de ce lieu avait été très signifiante pour lui et moi – une visite que je rapporte d’ailleurs dans cet article.

Le dimanche suivant, lors de la messe télévisée que ma mère regardait, un père blanc officiait et a parlé de Tibhirine. Pour nous, ça a été un clin d’œil certain venu d’en haut.

Depuis le décès de papa, je peux dire que je me suis rapprochée du Ciel. Parce que mon père est vivant et heureux. J’en ai la conviction intime.

Je n’aurais pas pensé écrire un jour un témoignage dans le cadre d’un numéro sur la mort et être autant en résonnance avec la ligne éditoriale: malgré la souffrance, j’ai toute l’espérance que la mort est morte. Dans le deuil, c’est ce qui me tient. Maintenant, je le vis d’en dedans.

À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Fidèle rédactrice au Verbe, elle est toujours partante pour arpenter le terrain des histoires humaines où la foi en est le cœur. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

2 Commentaires

  • Votre témoignage, madame Bourihane, nous remplit le cœur. Vous nous faites goûter ce qui dépasse l’entendement et nous fait entrevoir la possibilité de la réconciliation outre-tombe avec les personnes qui nous sont chères. Il faut l’expérimenter, il y a des signes, des évènements qui nous parlent, qui nous interpellent. À nous d’être à l’écoute. Merci.

  • Merci beaucoup M. LaRose pour votre commentaire qui me réjouit le cœur. En effet, ils sont toujours vivants, à nos côtés, peut-être plus qu’on le pense. Oui il faut être à l’écoute car j’ai entendu beaucoup d’histoires allant en ce sens. Puis il y a ce qu’ils étaient qui continuent à exister en nous, surtout dans le cas des parents. Maintenant, je suis la seule héritière de ce que mon père était, et je le vis encore plus alors qu’il n’est plus là. Je sens sa force de résilience, c’est spécial.

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