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L’étrange parenté entre le progressisme et le christianisme

Photo: Clem Onojeghuo (unsplash.com).
Photo: Clem Onojeghuo (unsplash.com).
Écrit par Sylvain Aubé

Je suis frappé par une similitude inattendue entre le progressisme et le christianisme : une radicale quête de rédemption. Malgré l’incompatibilité de leurs normes morales et de leur métaphysique, cette similitude est fondée sur une vérité profonde de l’expérience humaine : nous cherchons à (re)trouver un état d’innocence.

Si les deux messages résonnent dans l’esprit humain, si les deux discours suscitent l’adhésion de gens condamnés par ces mêmes discours, c’est parce que, dans les tréfonds de notre conscience, nous savons que nous sommes coupables et nous souhaitons être disculpés. Nous désirons être émancipés de nos fautes. Nous aspirons à être libérés de cette charge morale qui nous ronge de l’intérieur. Voilà la quête de rédemption qui anime et tourmente le cœur humain.

Quand j’examine ma conscience, je vois le mal partout. Je précise : je ne crois pas être une personne spécialement mauvaise et je ne prône pas l’apitoiement. Je suis capable de faire le bien et je le fais souvent. Cependant, je souhaite être lucide face à moi-même et je ne veux pas rationaliser mes travers. Je reconnais donc que, dans toutes les sphères de ma vie, je tends à me prioriser aux dépens des autres et, en conséquence, je commets des injustices constantes.

Je commets des injustices envers les étrangers que j’abandonne, mais aussi envers mes proches que je néglige. Quand mes amis connaissent du succès, je dois lutter contre la jalousie qui monte en moi. Quand je suis chanceux, je dois rejeter l’orgueil qui m’incite à croire que je mérite ma chance. Quand je suis lâche, tout mon être me pousse à dévaluer ce pour quoi j’aurais dû être courageux.

Bref, ma vie intérieure est affligée par un désir constant de me valoriser par tous les moyens et d’occulter ce qui compromet mon mérite.

Les culpabilités modernes

Lorsque j’entends les discours progressistes, l’homme blanc que je suis n’est pas invité à se battre pour défendre ses intérêts contre les élites exploiteuses : je suis invité à renoncer à mes privilèges afin d’accorder plus d’importance aux intérêts d’autrui.

Je suis encouragé à prendre conscience que je bénéficie de privilèges que je n’ai pas demandés et que je n’ai peut-être pas remarqués, mais qui sont tout de même réels et qui pénalisent les personnes qui n’en jouissent pas.

Plus encore, j’entends qu’on m’accuse de perpétuer ce système de privilèges indus, ne serait-ce que par mon inaction qui se révèle être une approbation tacite. Ne rien faire est coupable, tolérer le statuquo est coupable, l’aveuglement volontaire est coupable. À moins de me repentir de l’usage de mes privilèges et de militer pour y mettre fin, je mérite d’être dénoncé. Si je persiste sciemment dans cette voie injuste, je mérite d’être condamné.

N’est-ce pas un message qui, dans sa structure de fond, est étonnamment chrétien?

Ce message est centré sur le fait que nous sommes tous coupables de fautes ancestrales et que, pour être absous de cette culpabilité, notre vie doit être transformée jusque dans nos pensées inavouées. Notre conscience est troublée par notre injustice et on nous offre une solution afin de nous détacher de nos torts. En dehors de la métaphysique, tous les éléments de la rédemption sont rassemblés.

Bien sûr, je distingue ici le progressisme et le socialisme. La gauche socialiste luttait contre la bourgeoisie afin de protéger les prolétaires. Elle luttait contre la minorité privilégiée au nom de la majorité exploitée. Par contraste, la gauche progressiste lutte en défense des minorités discriminées contre la majorité privilégiée.

La majorité populaire était la victime; elle est devenue la coupable.

Le féminisme, l’antiracisme, l’antispécisme et la cause LGBT sont les plus grandes illustrations de cette nouvelle gauche politique. De même, le mouvement écologiste place la société entière en position de responsabilité face à la crise climatique.

On assiste au renversement du rôle de la majorité populaire : elle était la victime, elle est devenue la coupable. Nous méritions d’être sauvés ; nous méritons désormais d’être condamnés.

Admirer ses adversaires

Les progressistes se battent pour des causes contraires à leurs intérêts individuels et ils admettent la culpabilité du groupe auquel ils appartiennent. Ce faisant, ils font preuve d’une abnégation admirable. L’ardeur des progressistes émerge du désir d’apaiser nos consciences coupables. À l’origine des meilleurs élans du progressisme, on trouve une quête de rédemption qui ne peut qu’être louée par les chrétiens.

Cependant, je crois que le mal identifié par les progressistes est partiel.

La souffrance infligée aux minorités ethniques et sexuelles n’est pas pire que maintes autres souffrances tout aussi généralisées. L’injustice est commise dans toutes les relations et dans toutes les sphères sociales.

En accordant l’essentiel de leur attention aux minorités discriminées, les progressistes tendent à oublier l’ampleur et la profondeur du mal.

Aucune réforme politique ne pourra confronter le fond de toutes les injustices.

La racine du mal ne se trouve pas dans les systèmes sociaux ou les codes culturels: elle réside dans le cœur humain. Les plus puissants ont abusé des plus vulnérables depuis l’aube de l’humanité, et nous n’avons aucune raison pour espérer que ces abus cessent alors que le cœur humain demeure le même.

Une quête de rédemption commune

Nous voulons cesser d’appartenir aux fautes de nos ancêtres. Nous voulons nous détacher de cet héritage coupable. Aucune réforme politique ne pourra confronter le fond de toutes les injustices : seule une remise en question existentielle le pourra.

C’est dans cet esprit qu’on accueille la rédemption en Christ.

Lorsque les chrétiens s’opposent aux progressistes sur des enjeux moraux ou métaphysiques, ils peuvent mieux apprécier l’humanité de leurs adversaires en honorant cette quête de rédemption commune.

À propos de l'auteur

Sylvain Aubé

Sylvain Aubé est fasciné par l’histoire humaine. Il aspire à éclairer notre regard en explorant les questions politiques et philosophiques. Avocat pratiquant le droit de la famille, son travail l’amène à côtoyer et à comprendre les épreuves qui affligent les familles d’aujourd’hui.

9 Commentaires

  • Bonne analyse approfondie qui mérite plusieurs lectures pour bien la comprendre. À première vue cependant, je dirais que ce qui distingue la foi catholique, c’est le don de soi. Et comme le dit la parabole des talents, plus tu as reçu plus tu dois redonner. par ailleurs, dans tout les discours des Social Justice Warriors (que tu nommes progressistes), je ne retrouve pas cet appel au don de soi mais plutôt une tendance aux récriminations sans fin: ”J’ai droit à ceci, j’ai droit à cela” . D’accord, mais tu as le devoir de donner aussi. Que donnes-tu?

  • Merci pour ce texte qui tente d’aller chercher la vérité. Je suis tenté à répondre à plusieurs points que tu abordes pour nous différencier des progressistes au lien de nous en approcher. C’est un thème auquel j’ai beaucoup réfléchi et lu parce qu’il existe bel et bien un piège de se rassembler avec les forces de la gauche bien pensante. Je vais m’en restreindre à un ou deux. Premièrement, l’esprit de la gauche actuelle s’en prend aux privilégiés de la société et tous ceux qui peuvent le devenir. L’homme blanc de souche catholique en est un. J’ai un problème majeur avec cet argument qui traverse tout l’Occident. C’est l’homme blanc catholique qui a construit avec la femme blanche catholique le Québec moderne. C’est un fait indéniable. Maintenant, ce même homme fait partie du patriarcat discriminateur. Il faut lire Aurel Kolnai sur le sujet (philosophe catholique qui a passé à ULaval). Ce renversement est la stratégie de la gauche pour empêcher des personnes soupçonnées d’être des privilégiées de se surpasser au plan des vertus. Le progressisme libéral n’est qu’une étape du socialisme. La majorité privilégiée fait beaucoup pour l’homme et la femme québécoise et ceci est occulté de leur vision. Mais c’est certain, c’est l’État qui sauvera le peuple des classes privilégiées. Et tu as raison de dire qu’on ne regarde pas au bon endroit la cause de ces injustices. C’est le cœur humain qui s’aime plus qu’il n’aime Dieu et son prochain. L’ego. Les analystes culturels même de gauche avouent que les progressistes ont tendance à se désaffilier des personnes pauvres lorsqu’ils prennent le pouvoir (même s’ils disent le contraire avec nos paroles). C’est ça ce qu’ils recherchent. Jordan Peterson a vécu cette situation à même le mouvement progressiste, je pense en Saskatchewan. On est en plein Carême. Je pense que la solution catholique passe par l’aumône, la prière et le jeûne. Que les privilégiés en Christ, riche ou pauvre, homme ou femme, suivent cette pratique de justice pour le bien commun. Voici un christianisme fort dans sa faiblesse, et non un socialisme bien pensant venant d’en haut.

    • J’ajouterai que la parenté est une déviation de son but. Le progressisme tire son existence du christianisme, mais fait dévier ses objectifs vers le mieux-être humain au détriment de la construction du Royaume de Dieu sur la terre.

      • Ce serait bien pour l’auteur de l’article de faire partie de la conversation, de rechercher ensemble la vérité. Or, je comprends que des trolls pourraient compromettre cette tâche nécessaire, quoique ardue, de parfaire ensemble vers cette vérité-là. En tout cas, c’est une invitation champêtre que je lance.

    • Bonjour Mathieu! Je précise que je ne propose pas aux chrétiens de s’allier avec les progressistes. Mon premier et mon dernier paragraphes soulignent que nos désaccords moraux et métaphysiques sont irréconciliables. Mon dernier sous-titre invite à admirer nos « adversaires ». Alors vraiment, je n’évoque pas une alliance concrète dans les moyens et les objectifs politiques.

      Mon texte se veut plutôt une réponse à des sentiments souvent exprimés par des chrétiens, dont moi-même, à l’effet que les intentions des progressistes seraient foncièrement illégitimes. Je pense que, en gardant à l’esprit cette parenté dans la recherche de rédemption, nous pouvons avoir une meilleure opinion d’eux. Et idéalement, nous pouvons leur révéler qu’ils sont meilleurs qu’ils pensent l’être… et qu’ils sont dignes de la rédemption en Christ!

      En suite à ton commentaire à l’effet que la parenté est due à déviation, je citerais Chesterton (avec continuité!) à l’effet que « Les vices modernes sont des vertus chrétiennes devenues folles » !

  • L’article fait réellement réléchir mais j’ai une difficulté avec l’affirmation selon laquelle “les progressistes se battent pour des causes contraires à leurs intérêts individuels et ils admettent la culpabilité du groupe auquel ils appartiennent.” Si on une femme, on est du côté des opprimés. Si on est “racisés”, on est du côté des opprimés. Si notre genre ou notre orientation sexuelle est différente de celle de la masse, également. Si on omet les écologistes, dans le groupe de ceux qui se battent contre leurs propres intérêts, je n’identifie que les hommes blancs hétérosexuels et je me demande s’ils sont les plus nombreux parmi les progressistes militants.

    • Dans une version antérieure (beaucoup trop longue) de ce texte, j’élaborais plus en détail au sujet de la distinction que vous identifiez ici. En effet, les progressistes qui appartiennent aux groupes défavorisés ne sont pas concernés par mon propos : ils sont comme les classes populaires qui luttent pour le socialisme. C’est-à-dire qu’ils défendent leurs propres intérêts.

      Mais dans la mesure où le progressisme exerce une emprise politique sur les sociétés occidentales, on peut déduire qu’une part importante de la majorité populaire y adhère, ainsi que des gens qui exercent une grande influence. Même si les catégories sont mêlées, il y a une jonction significative entre les gens qui occupent des positions privilégiées et les gens qui militent contre les privilèges.

      Finalement, je distinguerais les causes. Par exemple, quand une femme blanche hétérosexuelle milite pour une cause progressiste autre que le féminisme, elle ne milite pas en faveur de ses intérêts personnels.

      En bref, ces nuances sont tout-à-fait pertinentes mais je ne pense pas qu’elles invalident le point que je tente de souligner.

  • Excellent thème! Par contre, les discours progressistes sécularisés ne se réfèrent pas à la faute, ce n’est pas dans leur registre de langage. Leur visée est l’émancipation de toutes les formes d’oppression (ce qui a des consonances bibliques). Le féminisme vise plus spécifiquement l’émancipation par rapport au pouvoir patriarcal, quoique les objectifs du féminisme soient multiples et mériteraient d’être explicités, comme la lutte pour la reconnaissance des droits. D’un point de vue historique, les droits ne se sont universels qu’en théorie, car les femmes, les personnes non blanches, etc n’étaient pas titulaires des mêmes droits avant que ne s’organisent dès mouvements sociaux les revendiquant.

  • La mouvance progressiste, socialiste, communiste, anarchiste, etc. ne m’impressionne plus par ses discours. Elle est foncièrement révolutionnaire et je ne suis pas. Son ennemi est l’Occident chrétien. Alors il lui faut combattre tout ce que cet Occident prône et promouvoir tout ce que son ennemi rejette, tel que la responsabilité individuelle. Leurs discours sont trop souvent de beaux efforts de manipulation de masse. Je ne me sens pas coupable d’appartenir à une des sociétés les plus riches de la planète. Elle fut construite par mes ancêtres. L’Occident traverse une très grave crise. Ce n’est pas en détruisant la Chrétienté que la crise va disparaître. Le Mal est planétaire.

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