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L’État peut-il aimer?

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Photo: Rikki Chan / Unsplash
Écrit par Francis Denis

Dans mon précédent billet, nous avons cherché à comprendre ce que signifient de nos jours les concepts de « gauche » et de « droite ». Si l’État se fait aujourd’hui le garant du filet social, interrogeons-nous cette fois sur le type de positionnement que l’Église pourrait porter dans l’avenir.

S’appuyant sur des principes à la fois spirituels (la Révélation) et naturels (sa tradition philosophique et juridique), l’Église ne pourra se repositionner qu’en conformité avec ceux-ci.

Sacrifier la charité sur l’autel de la justice

Dans son encyclique deus caritas est, Benoît XVI offre des réflexions profondes sur l’exercice de la politique, donnant une perspective théologique sur une confusion désormais centenaire.

Une critique longtemps adressée à l’Église affirmait qu’« au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus besoin des œuvres de charité » (#26).

De fait, n’était-il pas légitime de reprocher à l’Église de perpétuer les « injustices sociales » en qualifiant son action de « charité » ? Le mot « charité » ne diminue-t-il pas le fait que le manque de ressources matérielles dû à toute personne soit une injustice?

Pour le pape émérite, « cette argumentation [contient] du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs » (#26). Dans l’histoire du Québec, on peut voir à l’œil nu les conséquences qu’a pu avoir cette critique.

En effet, l’éducation et les soins de santé ont longtemps été considérés comme des œuvres de charité. Or, c’est pendant la Révolution tranquille qu’on a opéré ce changement de perspectives. L’éducation et les soins de santé n’allaient plus être considérés comme des « œuvres de charité » mais exclusivement comme des « droits fondamentaux » à pourvoir.

Ainsi, puisque le rôle de l’État est de garantir les droits de chacun, il n’a fallu que peu de temps pour accaparer tout l’espace en ces domaines.

Une confusion encore dommageable

Tel que nous l’avons vu, nous sommes passés de la prédominance de l’Église à celle de l’État. C’est que nous n’arrivons pas à bien concevoir la distinction entre le spirituel et le temporel, dont la limite se situe exactement dans le domaine social; ce que l’Église conçoit comme de la « charité », l’État le perçoit comme le « droit à protéger ». Comme le dit Benoît XVI :

Nous n’avons pas besoin d’un État qui régente et domine tout, mais au contraire d’un État qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide. L’Église est une de ces forces vives : en elle vit la dynamique de l’amour suscité par l’Esprit du Christ (#28).

Il est normal que chacun voit la réalité selon ses propres concepts. Le problème vient lorsque l’un ou l’autre croit épuiser l’ensemble du réel.

À deux époques différentes, c’est exactement ce que l’Église et l’État ont fait à tour de rôle. Or, la limite du champ de compétence de l’action de l’État se situe là où il croise l’action caritative de l’Église. Comment se fait-il que la majorité des pays du monde aient hôpitaux, écoles, universités catholiques alors qu’il ne reste presque plus rien sur ce territoire que les prélats romains nommaient autrefois « petit Vatican » ?

Mettre fin au monopole clérical était une bonne chose. Et une meilleure collaboration entre l’Église et l’État en ces domaines était nécessaire. Toutefois, la perte de la quasi-totalité de nos institutions était une erreur. Nous devons le reconnaître et retrouver les moyens pour remettre en acte, en ces matières, cet « amour préférentiel pour les pauvres » (#42).

Une disparition inconcevable

Nous ne percevons pas encore toutes les conséquences qu’un tel renversement philosophique a pu avoir sur la société. Il est clair que l’action de l’État dans les domaines que nous avons mentionnés est loin d’être sans reproche. Seul un utopiste pourrait en être surpris. Toutefois, est-il sain de toujours concevoir ces œuvres que d’un point de vue politico-juridique?

Il n’y a aucun ordre juste de l’État qui puisse rendre superflu le service de l’amour.

Les moyens dont dispose l’État sont incapables de combler l’essentiel des besoins humains. L’homme est fait pour plus que la simple justice :« Il n’y a aucun ordre juste de l’État qui puisse rendre superflu le service de l’amour » (#28). Il est donc erroné de croire que la lutte pour la« justice sociale » soit suffisante et même prioritaire.

Pour les catholiques, «ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1 Cor, 13,13).

Dans les décennies à venir, nous assisterons à la disparition de la plupart des communautés religieuses au Québec.

Bien qu’elles ne soient plus directement impliquées dans les œuvres de charité à travers lesquelles leurs fondateurs avaient trouvé un chemin de sanctification, elles étaient néanmoins toujours actives dans leur milieu et faisaient la différence. Leur présence silencieuse, efficace comme la Grâce, laissera un grand vide dans la société. Nous devons nous y préparer.

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À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

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