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Les attentes du regardeur : le cinéma selon Benoît Patar

Photo: Fotolia
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Benoît Patar, Belge immigré au Québec en 1967, est maitre-agrégé en philosophie, docteur en philosophie et lettres, et licencié en sciences économiques. Médiéviste de formation, il est l’auteur de nombreuses éditions critiques consacrées au XIVe siècle et de deux dictionnaires. Catholique pratiquant et vif cinéphile, il est également le fondateur de la prestigieuse revue de cinéma québécoise 24 images et auteur d’un essai sur le cinéma (Écrits sur le cinéma). À l’occasion de ce numéro sur le 7e art, nous lui avons posé quelques questions sur sa conception du cinéma.

Le Verbe : Benoît Patar, vous êtes d’abord un intellectuel de formation, mais vous nourrissez depuis longtemps une véritable passion pour le cinéma. Pouvez-vous nous expliquer dans un premier temps d’où vient cet intérêt et comment il s’est développé?

Benoît Patar : J’avais un condisciple de classe au secondaire qui me fit remarquer gentiment que j’étais un béotien de ne pas m’intéresser au cinéma. J’avais 16 ans.

Ensuite, j’ai subi, à l’Université catholique de Louvain (quand celle-ci était encore catholique), l’influence de mon grand ami, François Lebeau, mon frère, qui était aussi mon coloc, avec lequel j’eus de formidables discussions sur la bande dessinée et sur le cinéma. Il avait une connaissance du 7e art bien supérieure à la mienne. Il me fit découvrir les cinéastes de la Nouvelle Vague, puis, plus intensément, les grands maîtres du cinéma hollywoodien.

C’est en allant visionner Le Cardinal, d’Otto Preminger, où il m’avait envoyé, que j’ai compris ce qu’était le cinéma dans son essence profonde. Je suis ressorti de ce film bouleversé et illuminé.

Le Verbe: Ce film raconte justement le parcours d’un prêtre catholique qui devient finalement cardinal au bout de plusieurs épreuves et remises en question. Qu’est-ce qui vous a touché dans cette œuvre et en quoi diriez-vous qu’elle montre l’essence profonde du cinéma?

B.P : Je pense qu’il vous faudrait d’abord le voir et le revoir. Mais pour résumer, disons que les mouvements d’appareil dans ce film sont extraordinaires, le générique de Saul Bass époustouflant, et que l’interprétation de John Huston, Burgess Meredith, Tom Tryon (le héros) et Romy Schneider est d’une infinie délicatesse.

À cela il faudrait ajouter l’inventivité extraordinaire du directeur photo, Leon Shamroy, qui magnifie chacun des lieux évoqués. Le personnage qui se dégage de ce superbe scope couleurs est celui d’un prêtre traversé par le doute et, en même temps, gagné par la volonté d’être fidèle à l’Esprit-Saint. Mais, pour voir ce film, il faut d’abord se débarrasser de tous les tics et poncifs dont nous ont submergé depuis 25 ans le cinéma et la télé.

L’apport au milieu

Le Verbe : À votre arrivée au Québec, vous avez également fondé le Ciné-Club de Trois-Rivières, puis, deux ans plus tard, le Centre cinématographique Jean-Mitry du Cégep Édouard-Montpetit. Pouvez-vous nous parler un peu de cette période et de vos liens avec plusieurs intervenants du milieu du cinéma, même aux États-Unis ?

Benoît Patar : En arrivant à Trois-Rivières, j’ai constaté que l’activité cinématographique était assez restreinte. J’ai demandé à l’abbé Léo Cloutier, qui était la référence de ce milieu, s’il ne voulait pas créer avec moi un ciné-club pour passer des films plus variés et différents des éternelles productions commerciales. Il refusa, car il estimait – à tort – que la population trifluvienne n’était pas intéressée par ce genre de cinéma.

J’ai alors proposé à deux de mes étudiants de programmer un festival de dix jours où nous passerions du Hitchcok, un ou deux westerns, un policier, un film italien, etc. Nous y avons mis nos faibles économies, et, chose stupéfiante, cela a dépassé nos espérances. C’est ainsi que fut fondé le Ciné-campus, qui, paraît-il, existe toujours.

Quand, trois ans plus tard, j’ai été engagé comme professeur de philosophie au Cégep Édouard-Montpetit, j’ai recommencé. J’ai mis de l’argent de ma poche et je me suis fait aider par une dizaine d’étudiants dévoués. Grâce à ce ciné-club, que j’ai dirigé pendant près de dix ans, j’ai pu faire la connaissance d’un grand nombre de distributeurs québécois et même européens voire étatsuniens, dont j’ai pu apprécier le professionnalisme. Ce fut fascinant.

Le Verbe : Plus tard, vous avez aussi fondé et dirigé pendant 10 ans la revue 24 images, un magazine spécialisé qui fait autorité dans le milieu cinématographique québécois. D’où est venu ce désir et quels ont été les grands coups de ce périodique sous votre direction?

Benoît Patar : Dans les années 1970, il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent en français. La revue Séquences, à cette époque, était dépourvue de moyens, malgré les efforts courageux de son fondateur le frère Léo Bonneville. Ma collaboratrice me proposa de lancer une nouvelle revue pour remédier à la situation. Je saisis la balle au bond. Par la suite s’ajoutèrent des collaborateurs.

Au point de départ, 24 Images se voulait une revue couvrant à la fois l’actualité et l’histoire du cinéma. Elle évolua, grâce à son rédacteur en chef, Claude Racine, qui, courageusement, après une bonne vingtaine de numéros, prit la direction du magazine et lui donna l’impulsion que l’on sait. Pour ma part, je renonçai, car je devais m’occuper de ma thèse de doctorat, tout en enseignant. Je lui cédai les rennes avec gratitude.

Quels furent les meilleurs coups? Disons que se faire accréditer à plusieurs au Festival de Cannes durant cinq ans ne fut pas un mince exploit. Nous avons réussi aussi quelques interviews hautes en couleurs avec Carole Bouquet, Denys Arcand, Carole Laure, Mohammed Lakhdar-Hamina, Miklós Rózsa, pour n’en citer que quelques-uns.

Le Verbe : Vous avez été l’ami du grand historien du cinéma Jean Mitry, également membre fondateur de la Cinémathèque française, que vous considérez comme un maitre. Quelles ont été ses influences sur votre appréciation du 7e art?

Benoît Patar : Pas énormes, car nous sommes devenus amis trop tard. Il avait 73 ans et moi 41. Nous avions une conception du cinéma très différente. Il appartenait à un âge où l’on vénérait Eisenstein, l’expressionnisme allemand et ses ténors Pabst, Murnau, Lang, voire les grands Nordiques comme Benjamin Christensen ou Carl Dreyer. Nous avons eu des discussions extraordinaires, car il avait une mémoire stupéfiante et un jugement non conformiste. C’était un homme libre. Il détestait les intellectuels français comme Metz, Barthes, Bourdieu, qui péroraient beaucoup sans bien savoir de quoi ils parlaient. J’étais et je suis toujours de cet avis.

Le langage du cinéma

Le Verbe : En 2012, vous avez publié un ouvrage intitulé Écrits sur le cinéma aux éditions Les Presses Philosophiques. Vous énoncez ce qui selon vous, fait un bon film en insistant à raison sur l’aspect visuel et le montage: le cadrage, la luminosité, la succession des plans et la succession des séquences. Or, pour beaucoup de néophytes, le cinéma se résume à l’histoire, au propos qui est raconté ou alors, à l’inverse, aux effets spéciaux accrocheurs.

Le cinéma emprunte en effet beaucoup au langage des arts visuels et notamment à la peinture, mais il fait aussi appel au récit et à l’élément sonore. Quelle est votre vision de cette conjugaison?

Benoît Patar : Selon moi, le cinéma est d’abord une histoire qui se raconte par la photographie et le son. Un de ces trois éléments peut faire défaut. Je voudrais ajouter que, pour bien discerner l’aspect plastique de la photo, il faut avoir une certaine culture picturale et avoir le sens des éclairages et des complémentaires. Aujourd’hui, le problème se situe à trois niveaux: la médiocrité des producteurs; l’ignorance filmique des directeurs photo formés à la télé, où tout est vite et sans consistance; le manque total d’inspiration des scénaristes, qui écrivent plus souvent qu’à leur tour pour des ados attardés.

Le Verbe : Cela me rappelle, il y a quelques années, que le cinéaste Louis Bélanger, lorsqu’il donnait des formations à l’INIS, se désolait de constater que plusieurs jeunes aspirants réalisateurs/trices, n’avaient aucune culture générale et cinématographique. Ce qui les intéresse, c’est l’aspect «showbiz» du médium.

Bernard Émond abondait un peu dans le même sens dans ses deux ouvrages La perte et le lien : entretiens sur le cinéma, la culture et la société (2009) et Il y a trop d’images (2011). Mais, dans le déluge de productions tape-à-l’oeil, il se fait tout de même des œuvres de qualité qui ne visent pas d’abord les critères commerciaux de l’industrie cinématographique.

Quels sont les cinéastes actuels, au Québec et ailleurs, qui selon vous proposent une vision unique, que l’on pourrait qualifier de véritables artistes?

Benoît Patar : Quiconque veut jouer à l’artiste est dans une impasse. Il suffit de voir Xavier Dolan, cet artiste « incompris », qui n’a qu’une chose en vue: se déballer. Je n’ai rien contre le cinéma commercial, bien au contraire. Le problème n’est pas à ce niveau. Comme je l’ai signalé il y a quelques minutes, les carences actuelles tiennent surtout à l’absence de dimension spirituelle et de recueillement. Le cinéma québécois, pour ne prendre qu’un exemple, est d’une tristesse insondable.

Il y a, bien sûr, Bernard Émond, Léa Pool, Philippe Lesage, André Forcier, mais c’est peu. Denys Arcand a renoncé depuis longtemps. Ailleurs, disons que le cinéma italien a presque disparu de la carte. Le cinéma français résiste un tantinet, mais c’est bien peu. Quant au cinéma américain, il s’est lancé à corps perdu dans les blockbusters tout azimut. La situation est grave, mais pas désespérée !

Cinéma chrétien

Le Verbe : Vous êtes également un catholique assidu, très au fait de la théologie et de la doctrine chrétienne. Qu’est-ce qui distingue un film chrétien d’un film qui ne l’est pas? Et partant des principes esthétiques que vous avez explicités, quels sont selon vous les meilleures œuvres cinématographiques à caractère chrétien?

Benoît Patar : Je dirais, pour paraphraser l’Évangile, que ce ne sont pas ceux qui disent «Seigneur, Seigneur !». Il ne suffit pas qu’un film soit rempli de bons sentiments religieux ou que l’on fasse appel à une histoire évoquant le Christ, les Apôtres ou un saint, pour que le film soit religieux et élève l’âme.

Un film religieux obéit aux mêmes règles que tout autre long métrage. Ce n’est pas parce que Risen parle de la résurrection du Christ et de la probable conversion d’un centurion que cela en fait un film religieux réussi. La photo, totalement en contre-effets, en scènes spectaculaires, est d’une laideur indépassable. Quant au récit, il est d’un infantilisme à faire frémir, typique de certaines productions évangéliques. On pourrait en dire autant du film gore (pour reprendre les termes du cardinal Lustiger) que fut la Passion du Christ de Mel Gibson.

Le Verbe : Je devine par ces propos que c’est la complaisance dans le dolorisme qui vous a dérangé dans La Passion du Christ de Mel Gibson? Quelle est la manière la plus juste de montrer le mal à l’écran?

Benoît Patar : Avec retenue. Trop montrer, c’est restreindre la portée de ce que l’on exprime. Par ailleurs, Gibson n’a aucun sens de ce qu’est un cadrage filmique. Tout ce qui l’obsède, c’est le spectacle et la mise en scène provocatrice.

Le Verbe : Croyez-vous qu’un effet de beauté peut être possible en utilisant une juxtaposition des contraires dans le but d’ouvrir la porte à la réflexion sur le bien et le mal et finalement élever l’âme du spectateur dans ce qui est universel?

Benoît Patar : Comme le disait Claudel, le mal ne compose pas. Montrer des horreurs, même sous le prétexte de leur opposer un idéal, laisse des traces dans l’âme et le cœur du spectateur. Il y a une limite que le sens moral du réalisateur doit toujours prendre en considération. Il n’y a pas de place pour l’érotisme ou le morbide dans un film à caractère religieux.

J’oserais même ajouter pour tout film qui cherche à enchanter l’esprit. Il va de soi que la mièvrerie est tout autant à exclure, et il n’est pas rare qu’elle envahisse l’art religieux, comme c’est le cas d’un grand nombre de cantilènes que l’on chante… à la messe!

Le Verbe : Certains créateurs, particulièrement ceux qui privilégient l’art conceptuel (art souvent hermétique que l’on retrouve parfois en vidéo d’art et en cinéma expérimental), évitent la beauté, car, selon eux, la notion de beau a été disqualifiée avec l’arrivée de la modernité artistique. Qu’en pensez-vous?

Benoît Patar : Saint Thomas d’Aquin définissait la beauté comme la splendeur du vrai. Quiconque rejette la beauté s’en prend à la vérité et à la justice. Tout art sérieux cherche à émouvoir par l’élévation de l’âme. La pseudo-modernité, et la postmodernité, sont des vocables ridicules qui ne correspondent à rien. Les générations ultérieures s’esclafferont quand elles liront certains de nos esthètes actuels.

Le cinéma, tout comme la peinture ou la sculpture, doit être beau et produire du sens. Les trente dernières années n’ont pas été florissantes dans le domaine des arts, y compris celui du 7e art.

Le Verbe : Mais des œuvres à caractère chrétien continuent de voir le jour et méritent notre attention. Je pense entre autres au très beau Thérèse de Alain Cavalier, à Ida de Paweł Pawlikowski, à Calvary de John Michael McDonagh, à Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvois, à Cristeros de Dean Wright, à L’Apôtre de Cheyenne Carron, à La Mante religieuse de Natalie Saracco, à La Neuvaine et La Donation de Bernard Émond, etc. Le festival international du film catholique du Vatican Mirabile Dictu, propose une sélection annuelle d’œuvres contemporaines chrétiennes de qualité.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce que vous pensez de ce cinéma actuel et quel avenir vous y voyez ?

Benoît Patar : Je ne suis pas sûr qu’être recommandé par le Vatican soit nécessairement un avantage dans le cas qui nous occupe. Le film sur les Cristeros, sans être génial, est touchant. Bernard Émond est un cinéaste admirable. Je pense du bien de Cheyenne Carron, même si son dernier film, Patries, n’est pas ce qu’elle a fait de mieux. Quant au film de Xavier Beauvois, il est dans ma dvdthèque, mais je n’ai pas encore eu le courage de le visionner. Je crains le pire.

Vous auriez pu ajouter La Passion d’Augustine, qui est un chef-d’œuvre en son genre. C’est bien la preuve qu’un(e), cinéaste qui n’est pas un pilier d’église, peut réussir un film religieux de haute valeur.

En revanche, certains metteurs en scène catholiques font patate, par exemple, le réalisateur Henry King, catholique pratiquant, avec David et Bethsabée, ou d’obédience catholique comme Bresson, avec des navets insupportables tels que Les Anges du péché et Le Procès de Jeanne d’Arc, ces films jansénistes, ou Rossellini, avec les Onze fioretti de saint François d’Assise.

Le Verbe : Et les films bibliques classiques que l’on connaît comme Jésus de Nazareth ou Les Dix commandements, quels rôles jouent-ils pour vous ? Ont-ils bien vieilli?

Benoît Patar : Les films bibliques sont rarement réussis. Il faut tout d’abord disposer d’un très bon scénario, puis d’une capacité de mise en images hors du commun. Les Dix Commandements est un chef-d’œuvre, une des rares réussites de Cecil B. DeMille. Certains films bibliques sont inregardables comme La Bible, de John Huston. Mais la Bible, et particulièrement l’Évangile sont d’une telle transcendance qu’il n’est pas facile de les adapter au cinéma. La musique, celle des grands maîtres, y parvient davantage.

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis englobe surtout le dessin, mais depuis son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé un retour vers le 7e art. www.stephaniechalut.com

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