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Le kodak de mon arrière-grand-père

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Photo: Pamela Photographe
Écrit par Noémie Brassard

David B. Ricard avait 16 ans lorsqu’il a reçu en héritage le kit de cinéma amateur de son arrière-grand-père. Dans la boite : une caméra 8mm, un projecteur encore parfaitement fonctionnel (à son plus grand étonnement), quelques bobines poussiéreuses et une toile pour les projeter.

Pas de quoi sortir un adolescent de son cafard. Le jeune David accepte tout de même le cadeau, presque par orgueil : il va étudier en cinéma au cégep l’an prochain. C’est à lui que cela revient!

Quelques décennies plus tard, les projecteurs se pointent doucement sur ce même David, debout sur les planches de la salle intime du Théâtre Prospero.

Se tiennent à ses côtés, deux musiciens, acolytes improvisateurs hors pair. Les trois sont réunis dans un décor réussi qui nous rappelle un sous-sol sans raffinement. Les murs de celui-ci seront bientôt habillés par des projections, qui se feront tour à tour éléments de décor et personnages à part entière.

Le public s’apprête quant à lui à découvrir le contenu des bobines mystérieuses filmées par l’arrière-grand-père Ricard.

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Photo : Pamela Photographe

Une famille ordinaire comme la nôtre

À première vue, l’entreprise de David B. Ricard et son équipe peut nous paraitre sans intérêt. Ces films de famille sont en effet des plus communs.

On y retrouve les mêmes images que dans tous les autres tournés à cette époque : fêtes de Noël et de Pâques, vacances familiales, images de nouveau-nés, gros plans ratés, paysages surexposés, panoramiques trop rapides, etc.

C’est ce même David que nous avons eu beaucoup de plaisir à recevoir à On n’est pas du monde pour nous parler de son long métrage documentaire Surfer sur la grâce (2016). 

Loin d’ignorer le caractère banal des films qui lui ont été confiés, David B. Ricard le souligne. Nous sommes invités à approcher le matériel à travers son regard.

C’est avec les yeux du même ado que l’on s’étonne devant les multiples scènes de bisous-sur-la-bouche-intergénérationnels. La mamie qui embrasse son gendre, le petit qui embrasse sa marraine, le fils sa mère et alouette.

Peu à peu, on sent que cette famille est la nôtre : ordinaire, plate, choquante, fascinante. Et on s’y intéresse.

 « Est-ce qu’on fait ça, chez vous? », nous demande sincèrement David. Une jeune femme dans la salle opine discrètement, gloussant de gêne. « Y’a pas juste chez nous qu’on faisait ça? Non, mais c’est juste pour savoir! On juge pas! On juge pas, han, les gars? » Les musiciens hochent la tête à leur tour.

Peu à peu, on sent que cette famille est la nôtre : ordinaire, plate, choquante, fascinante. Et on s’y intéresse.

Cette histoire qui nous est contée est à la fois profondément personnelle et solidement universelle. L’envie nous prend de la connaitre sous toutes ses coutures. C’est ce même désir qui pousse le jeune David à visionner en boucle les bobines de son arrière-grand-père afin d’en extirper le plus de sens possible.

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Photo : Pamela Photographe

De père en fils

Le performeur nous raconte qu’adolescent, sa soif de communion profonde avec ses proches était inassouvie. « C’est comme si mes parents m’avaient déjà tout dit et que moi, je n’avais plus rien à leur dire. »

Et pourtant, ce legs de quelques pieds de pellicule créera une brèche dans cet apparent cul-de-sac relationnel.

David est tombé sur une bobine contenant un secret de famille subjuguant. Au contact de celle-ci, tout change. Les questionnements s’enchainent. Est-ce que les blessures se transmettent de père en fils? Qu’est-ce qui se transmet malgré les non-dits? A-t-on le contrôle sur ce qu’on lègue à nos enfants et aux leurs?

David est tombé sur une bobine contenant un secret de famille subjuguant.

Une scène des plus touchantes est celle où David nous invite dans la Jetta de son père, roulant vers le nord, un soir étrange au ciel rougeâtre. L’éclairage, la musique et les projections nous donnent l’impression d’être vraiment calés dans un siège en cuir.

Tour à tour, le performeur interprète son propre rôle et celui de son père. Ce dernier, mal à l’aise au possible, s’adresse en vérité à son fils pour la première fois.

Ce moment de communion maladroit et profond, on le vit comme s’il était nôtre.

On se retrouve ainsi complètement immergés dans cette création hybride entre le théâtre-documentaire, le cinéma, la performance et le spectacle musical (eh oui, tout ça en même temps!).

De manière habile, le créateur et ses comparses interrogent les générations passées. Les bras et les cœurs grands ouverts, ils sont prêts à accueillir tout ce qu’elles voudront bien leur transmettre. (« On juge pas! On juge pas, han, les gars? », entend-t-on répéter).

Ici, on préfère la sinuosité du lien filial à la stérilité du silence.

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Photo : Pamela Photographe

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Le kodak de mon arrière-grand-père

Théâtre Prospero, Montréal

22 octobre au 2 novembre 2019

Idéation et performance : David B. Ricard

Composition et performance musicale : Andrew Beaudoin et Roger Cournoyer

Dramaturgie et mise en scène : Valery Drapeau

Scénographie : Justine Bernier-Blanchette

À propos de l'auteur

Noémie Brassard

Noémie est actuellement étudiante à la maîtrise en cinéma à l'Université de Montréal. Ses recherches portent sur les films réalisés par les religieuses au Québec. Elle a préalablement réalisé deux courts métrages documentaires ayant voyagé plus qu’elle-même. Elle est notre responsable des communications et siège sur notre conseil de rédaction.

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