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Le jugement de la Cour supprime

Photo: Wikimedia - CC (Taxiarchos228)
Photo: Wikimedia - CC (Taxiarchos228)
Écrit par Alex La Salle

Il supprime quoi? Les dernières traces institutionnelles d’une des plus nobles traditions intellectuelles de l’Occident. Cette tradition concevait les rapports de l’Église et de l’État sous l’angle de l’autonomie respective des sphères politique et religieuse en même temps que sous celui de leur collaboration nécessaire, pour le bien intégral des personnes et des peuples [1].

En empêchant les instances municipales d’invoquer l’ordre divin et d’appeler la bénédiction du Très-Haut sur les affaires de la cité (2), les juges du plus haut tribunal du pays creusent un peu plus le fossé qui sépare les pouvoirs spirituel et temporel, et risque en même temps d’accentuer le divorce déjà tragique de la culture occidentale et de la religion chrétienne.

Sans la religion chrétienne, notre civilisation est condamnée à plus ou moins longue échéance :

  • au morcèlement religieux qui consacrera l’amenuisement radical de l’influence qu’exerce sur nous, depuis deux millénaires, la sagesse évangélique.
  • à la déraison postmoderne, déplorable et consternante idiotie d’un temps qui a troqué le syllogisme pour le slogan (3).
  • au néopaganisme ésotérique, qui ressort les vieilles brimbales occultes du placard et encombre désormais les rayons des librairies de ses élucubrations magiciennes et spirites.
  • au néopaganisme athée, attendu qu’on se fabrique des dieux (à partir de la boue ou de la lumière du siècle – ou en mélangeant les deux) surtout quand on croit qu’on n’en a plus. (4).

Les juges en exercice à la Cour suprême n’ont évidemment pas pour vocation de propager le message du Christ (tâche religieuse qui incombe aux croyants adonnés à l’évangélisation), non plus que de fonder en raison l’idée de Dieu (exercice philosophique à la portée de l’Homme rationnel) ; mais ils n’ont pas non plus intérêt à faire fi d’une vérité philosophique capitale (Dieu existe), ni à faire litière de l’apport inestimable du christianisme à la société canadienne depuis ses origines (5).

C’est pourtant ce qu’ils ont fait en interdisant que la suprématie de Dieu soit reconnue publiquement en conseil municipal, puis en jugeant attentatoires et discriminatoires l’exercice de la prière et le choix d’une prière chrétienne.

En effet, selon les juges, le choix d’une prière chrétienne par le conseil municipal de Saguenay est un acte discriminatoire qui contrevient au principe de neutralité religieuse de l’État, car il revient à privilégier une religion particulière au détriment des autres. Et un règlement municipal qui stipule qu’il faut faire une prière en début de conseil est en soi une disposition règlementaire attentatoire, car, affirme la Cour, il impose aux non-croyants d’assister à une pratique religieuse qui les heurte dans leurs convictions et qui les marginalise socialement.

Le chrétien et le multiculturalisme

Dans un contexte social contrastant avec le monolithisme ethnoculturel du Saguenay, le maire musulman de Calgary avait permis que six confessions différentes laissent monter leur prière en ouverture de conseil municipal, pour parer à toute discrimination. C’était une solution loisible, compte tenu du caractère multiculturel de cette ville.   Aux yeux de la Cour suprême, cette pratique demeure toutefois discriminatoire et attentatoire, car, soutient-elle, elle marginalise et donc offense les athées dans leur dignité (6).

Si les chrétiens peuvent généreusement abandonner les prérogatives et l’exclusivité dont ils bénéficiaient jusqu’ici du fait de leur rôle historique de majorité fondatrice, s’ils peuvent honnêtement prendre en compte l’évolution culturelle et religieuse du Canada et privilégier désormais, dans la charité et par égard pour les fidèles de toutes les religions, l’expression plurielle des croyances au moment de la prière du conseil, on voit mal ce que l’interdiction de toute prière aurait de rationnelle, puisque la philosophie la plus rigoureuse enseigne :

  • qu’un Dieu créateur et provident est à l’origine du monde, et qu’il est le premier principe et la loi éternelle ordonnant toute chose selon sa nature et sa fin (7);
  • que ce Dieu a fondé l’ordre du monde d’après sa sagesse, et qu’à travers l’ordre humain naturel qui en est la composante la plus élaborée la raison humaine discerne une loi morale naturelle, fondement de tout droit (8);
  • qu’il est donc naturel à l’homme de reconnaitre Dieu et de se placer sous son autorité pour exercer à son tour l’autorité qui lui revient, y compris dans l’ordre temporel, où il est appelé à développer le droit par l’élaboration de lois dites positives.

Le jugement de la Cour suprême du Canada entre en contradiction directe avec le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés, qui stipule que « le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit ». Il entre donc aussi en contradiction avec la vérité principielle sur laquelle cette référence à Dieu repose, ainsi qu’avec l’expérience spirituelle quotidienne de millions de Canadiens qui vivent une relation à Dieu fondatrice de leur personnalité et de leur manière d’être au monde (et donc d’être Canadiens).

Le jugement du plus haut tribunal du pays va donc à contrecourant de l’expérience commune et de la raison, en plus de faire l’impasse sur ce que la Charte reconnait d’entrée de jeu comme l’origine et la source de tout droit, à savoir Dieu, principe suprême et fondement ultime de l’ordre moral et politique.

La Cour contre la Charte?

Est-ce que la Cour suprême ira un jour jusqu’au bout de sa logique en amendant la Charte canadienne des droits et libertés? Ira-t-elle, pour complaire aux athées qui peut-être se sentent exclus d’une communauté politique qui reconnait explicitement la suprématie de Dieu, jusqu’à effacer la référence qu’on lit dans le préambule? Si jamais elle a l’outrecuidance de se rendre jusqu’à cette extrémité, si jamais la Cour suprême supprime d’un trait de plume le Dieu suprême, elle se constituera de facto comme source ultime du droit, et par conséquent comme instance suprême autorisée à décider du bien et du mal. En théologie, c’est ce qu’on appelle le péché d’orgueil. Ce n’est pas un péché très original, mais c’est un péché très originel (9). De lui, découle le désordre du monde et des esprits.

D’ici là, on n’empêchera pas les hommes politiques et les citoyens chrétiens de prier avant, pendant ou après les assemblées municipales, en faisant par exemple un acte d’offrande à Dieu, dans le secret de leur cœur.

Et comme les chrétiens sont spirituellement équipés pour faire de leur travail même une prière, une prière en acte, vécue en esprit de justice et de service pour la gloire de Dieu et le salut du monde, on ne se laissera pas émouvoir outre mesure par l’interdiction qui émane de la Cour suprême. Jamais elle ne pourra supprimer la volonté des chrétiens de vivre « en éclairant et en gérant les réalités temporelles selon Dieu (10). », c’est-à-dire en ordonnant toutes choses selon l’amour et la vérité, et en gardant toujours à l’esprit qu’ « aucune activité humaine, fut-elle d’ordre temporel, ne peut être soustraite à l’empire de Dieu (11). »

_____________

Notes :

[1] Une des expressions les plus abouties de cette tradition, quoi que datant évidemment un peu, se trouve dans trois documents pontificaux signés par Léon XIII à la fin de xixe siècle : Diuturnum illud (1881), qui traite de l’origine divine du pouvoir civil (« Que si l’on veut déterminer la source du pouvoir dans l’État, l’Église enseigne avec raison qu’il la faut chercher en Dieu. » [n°681]) ; Immortale Dei (1885), qui aborde entre autres sujets la question du culte public (« …autant au moins que l’individu, la société doit rendre grâce à Dieu… » [n° 706]) ; et Au milieu des sollicitudes (1892), qui explicite l’attitude de l’Église face aux diverses formes de gouvernement (« …les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en vertu de ce qu’aucune de ces formes sociales ne s’oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne. » [n° 887]). Cette riche tradition de théologie politique s’enracine dans quelques textes de l’Écritures (parmi lesquels on trouve la parole du Christ transmise en Lc 20, 25) et insiste sur la distinction à maintenir entre les pouvoirs civil et religieux : « Alors rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

(2) On peut discuter de la forme et du contenu de la prière (théiste, confessionnelle, œcuménique, interreligieuse, etc.) tout en s’entendant sur le principe d’un légitime appel propitiatoire lancé vers le Ciel.

(3) Voir sur ce thème le brillant essai de Thierry-Dominique Humbrecht, assez curieusement intitulé selon moi L’Évangélisation impertinente. Guide du chrétien au pays des postmodernes, Parole et Silence, 2012. En fait, le sous-titre en dit plus que le titre sur le contenu de l’ouvrage. Sur le thème de la postmodernité, voici un passage éclairant (p. 22) : « Dans la postmodernité, sous le rapport des idées : 1) La raison se fissure, l’esprit postmoderne ne croit plus guère à la force d’un argument ni à l’universalité de la vérité ; c’est l’ère de la « déconstruction », de la démolition des valeurs valables pour tous, au profit de la promotion du droit à la différence et des marginalités ; faute de raison, se répand la primauté du sentiment, expression désordonnée de la subjectivité ; le relativisme en découle, qui n’est pas une négation de toute vérité, ni même un scepticisme qui se refuse à se prononcer, mais une conception évolutive de la vérité ; celle-ci se fonde non plus sur la nature des choses mais sur la subjectivité collective et individuelle, sur la rencontre des circonstances et du consensus du moment ; le relativisme est donc un nihilisme à façade respectable, tout souci des fondements n’est pas exclu, ce sont les critères qui ont changé… »

(4) Thierry-Dominique Humbrecht : « À la perte de crédit de l’autonomie de la raison répond le retour désordonné, irrationnel, sous-cultivé et inattendu du sentiment religieux, de pair avec un bric-à-brac occidentalisé des religions importées. (L’évangélisation impertinente…, p. 23.)

(5) En regard de l’histoire ancienne et contemporaine, le Canada ne doit-il pas autre chose à la tradition religieuse du christianisme qu’un égalitarisme juridique qui fait totalement abstraction du poids de l’héritage reçu? La question se pose. Pourquoi, en effet, les bienfaits apportés par le christianisme (en santé, en éducation, en économie, dans le domaine du savoir et de la culture, pour ne rien dire des bienfaits proprement spirituels), ne pourraient-ils pas 1) lui mériter considération de la part des pouvoirs publics et 2) permettre le maintient de certaines coutumes là où la communauté citoyenne le souhaite? Il faudrait bien sûr pour cela que le souvenir et la gratitude modelassent davantage l’attitude des élites à son égard. Et comme cela constituerait une forme de discrimination positive assumée, il va de soit qu’on devrait la pratiquer dans des limites raisonnables et sans porter préjudice à la liberté de conscience des personnes (éprouver un certain désagrément devant une manifestation de religiosité n’est pas un préjudice observable et mesurable). Les nouveaux arrivants, provenant de pays plus religieux que le nôtre, trouveraient certainement cela plus normal en tout cas que de se retrouver au beau milieu d’une nation qui s’adonne à l’automutilation symbolique.

(6) Suffirait-il de donner un temps de parole aux athées, au début ou au terme du temps de prière, de manière à leur permettre d’exprimer leurs souhaits, pour que le sentiment désagréable de l’exclusion leur soit épargné? Ce serait à eux de répondre, mais la solution est plus qu’envisageable. Une chose est d’attendre des élus et de l’appareil judiciaire de gouverner et de rendre des jugements conformément à la saine raison en ne niant pas l’existence d’un premier principe, autre chose est d’attendre de tout citoyen qu’il admette des vérités philosophiques auxquelles il refuse d’adhérer en conscience.

(7) Sur l’existence de Dieu, voir en introduction Fernand Van Steenberghen, Dieu caché. Comment savons-nous que Dieu existe?, Publications universitaires de Louvain, 1966. Sur Dieu identifié comme « loi éternelle », voir Patrick de Laubier, La loi naturelle, le politique et la religion, Parole et Silence, 2004, p. 12.

(8) Sur la loi naturelle, voir l’ouvrage de Patrick de Laubier mentionné à la note 7, et À la recherche d’une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle, un ouvrage profond et clair, écrit par la Commission théologique internationale (Vatican) et paru en 2009.

(9) Oui, jeu de mots facile, je sais, je m’en confesse. J’attire par ailleurs l’attention sur le fait qu’il faut comprendre l’adjectif « originel » non pas tellement dans son acception temporelle (le début de l’histoire), que dans son acception ontologique (au fondement de l’être). Ceci pour qu’on m’épargne l’accusation de croyance naïve en des mythes babyloniens recyclés par quelque Israélite déporté en Mésopotamie au vie siècle avant J.-C.

(10) Compendium du catéchisme de l’Église catholique, n° 188.

(11) Constitution Lumen Gentium, n° 36.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

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