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Le décor des églises est-il la «Bible des illettrés»?

Le Souper à Emmaüs (Le Caravage, National Gallery, Londres).
Le Souper à Emmaüs (Le Caravage, National Gallery, Londres).

Pour bien des gens, le décor des églises anciennes serait une espèce de « Bible pour les illettrés » puisqu’il illustre divers épisodes narratifs de l’histoire sainte. Selon les historiens de l’art, rien n’est moins certain.

Cette appellation de « Bible des illettrés » est apparue pour la première fois sous la plume de l’historien de l’art français Émile Mâle (1862-1954) qui l’utilise pour qualifier les décors historiés des tympans des façades des cathédrales gothiques médiévales.

Une prédication muette?

Toute personne ayant visité une église catholique, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, se rend compte dès l’instant où elle pénètre dans le bâtiment que les églises sont des lieux où l’image domine le décor. Les représentations figuratives sont partout, fresques, mosaïques, tableaux, statuaires, icônes, crucifix, etc.

Ainsi l’art serait une forme de prédication muette destinée aux masses analphabètes. En somme, le décor des églises serait conçu comme une traduction visuelle des écrits provenant des divers livres chrétiens comme la Bible, les récits hagiographiques ou les textes apocryphes.

Mâle avance donc tout bonnement que l’image narrative peut remplacer le texte. Il se base pour se faire sur une mauvaise interprétation des écrits du pape Grégoire 1er, dit le Grand (vers 540-604).

Peut-on peindre Dieu?

Il faut d’abord mentionner que ce texte papal à propos de l’image est le résultat de plusieurs siècles d’interrogation de l’Église face à l’utilisation de cette dernière. Pour les premiers chrétiens, il y a matière à débat à savoir si l’utilisation de l’image est licite ou si elle relève de l’idolâtrie.

Il faut garder en tête que les premiers chrétiens, qui vivent sous l’Empire romain, baignent dans un milieu où il y a une forte culture religieuse de l’image. On retrouve dans tous les temples romains des statues représentant l’Empereur et diverses divinités païennes. L’un des points centraux de la pratique religieuse romaine est par conséquent de se rendre au temple pour faire des offrandes à ces représentations.

Quoi qu’il en soit le texte de Grégoire 1erexpose, après plusieurs siècles de réflexion au sein de l’Église, une position officielle définitive de Rome en faveur de l’image narrative et dévotionnelle.

L’argument principal de la pensée chrétienne en faveur de l’image relève du dogme de l’Incarnation selon lequel le Verbe s’est fait chair dans le Christ. Dieu devient ainsi visible pour les hommes, ce qui donne pleine licence à ces derniers pour représenter le divin, puisqu’il s’est lui-même volontairement rendu visible aux hommes.

Un Dieu incarné

La pensée patristique, notamment via Augustin d’Hippone (354-430), parle d’ailleurs de l’image chrétienne comme découlant du principe de manifestation divine. La manifestation divine, ou l’Incarnation font en sorte que toute représentation du Christ doit être perçue comme à la fois une représentation de l’Homme et de Dieu, ce qui se réfère à la double nature du Messie.

Grégoire le Grand prend bien soin de mentionner que l’image ne peut être comprise adéquatement que si l’on connait le texte.

Grégoire le Grand insiste dans son argumentaire sur cette fonction transcendante de l’image, à la suite de la pensée patristique, pour en justifier l’utilisation. Il prend cependant bien soin de mentionner que l’image ne peut être comprise adéquatement que si l’on connait le texte, et ce, justement afin d’éviter tout risque d’idolâtrie.

En somme il faut être connaissant du texte, de la révélation, pour être en mesure comprendre que l’image figure le divin, mais n’est pas le divin en elle-même.

Or Mâle interprète mal la position du docteur de l’Église, en énonçant que l’image remplace le texte. Les écrits d’Émile Mâle vont être très largement diffusés dans les milieux universitaires et dans les académies artistiques. Ce qui va faire en sorte que l’idée de l’image remplaçant le texte, au service d’une population largement illettrée, va faire son chemin jusque dans les milieux catholiques et dans le grand public. Il faudra attendre beaucoup plus tard pour que d’autres historiens d’art, tel Lawrence Duggan en 1989 et Jérôme Baschet en 2008, déboulonnent cette fausse conception tenace.

Quand l’image ne vaut pas mille mots…

En conclusion, si vous persistez à croire que Mâle avait raison je vous propose un petit exercice.

Rendez-vous dans l’église de votre quartier avec une personne non catholique, qui n’est pas un historien d’art formé pour reconnaitre l’iconographie, et essayez de lui faire identifier les thèmes iconographiques représentés par les tableaux, fresques, mosaïques, etc. Il y a fort à parier que sans une connaissance préalable du texte cette personne sera complètement incapable d’identifier correctement le thème le plus commun.

Le même phénomène risque également de vous arriver si vous visitez un lieu de culte d’une autre tradition religieuse que la vôtre. Par exemple, si vous êtes chrétien et non formé en iconographie, il y a fort à parier que vous seriez complètement incapable d’identifier une scène de la vie de Krishna si vous visitez un temple hindou!

L’image narrative peut certes pousser à la curiosité afin d’en apprendre sur le texte, mais elle ne le remplacera jamais complètement!

À propos de l'auteur

Emmanuel Lamontagne

Emmanuel est présentement candidat à la maîtrise en histoire de l'art. Il se spécialise en art et en architecture religieuse.

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