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Le calvaire des chrétiens d’Orient

Photo: Église du monastère Sainte-Thècle-de-Maaloua
Photo: Église du monastère Sainte-Thècle-de-Maaloua
Écrit par Yves Casgrain

Chaque jour, les médias évoquent la situation catastrophique au Moyen-Orient. Le nombre de réfugiés ou simplement de déplacés au sein de leur propre pays donne le vertige (voir l’infographie  CNEWA_CA_MO_Déclin Mai 2015). Les frontières des pays occidentaux sont assaillies par une horde d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuient la violence. Parmi eux, nous retrouvons des chrétiens pris comme cibles par des rebelles islamistes qui profitent du chaos pour imposer et répandre une vision intolérante et violente de l’islam. Des témoins parlent ouvertement de génocide sectaire. En effet, des laïcs et des consacrés sont morts en véritables martyrs. Le Verbe s’est penché sur cette tragédie dont les racines plongent au cœur de l’Histoire.

«Ne nous oubliez pas!»

Voilà le cri du cœur que M. Carl Hétu, président de l’Association catholique d’aide à l’Orient (ACAO), a entendu le plus souvent sortir de la bouche des chrétiens qu’il a rencontrés. «Aujourd’hui, l’aide humanitaire se rend bien dans les zones pacifiées et dans les pays qui ont ouvert leurs portes aux réfugiés. Cependant, le conflit risque de s’éterniser. Il faut penser à les aider non seulement maintenant, mais aussi l’année prochaine», souligne M. Hétu.

Les réfugiés urbains

Et les besoins sont grands. «Les réfugiés sont désemparés, traumatisés! Ils vivent de graves problèmes psychologiques. Certains souffrent de dépression, de maladies mentales. Quand une personne vit des traumatismes extrêmes, quand les enfants ne vont pas à l’école, quand personne ne te veut, c’est dur pour le couple, pour la famille!», lance le directeur de l’ACAO.

Les difficultés vécues par les réfugiés chrétiens sont aggravées par leur identité religieuse. «Au Moyen-Orient, ton identité première vient de ta religion ou de ta tribu. Elle ne vient pas de ton pays. Quand tu deviens réfugié, cela te suit. Voilà pourquoi les chrétiens ne vont pas s’installer dans les camps de réfugiés musulmans. Ils vont se sentir isolés et perdus. Et pour cause! On ne commencera pas à célébrer la messe en plein milieu d’un camp de réfugiés musulmans.

« Ils deviennent alors des réfugiés urbains. Il y a des milliers et des milliers de réfugiés urbains à Aman, à Beyrouth et un peu partout. Ils se sont déplacés à Erbil qui est la troisième plus grosse ville d’Irak. On estime que 100 000 chrétiens sont partis des plaines de Nivive pour se réfugier dans la ville d’Erbil, dans le quartier chrétien d’Ankawa. Ils ont créé des camps de fortune. Ce n’est pas comme un camp des Nations-Unis», explique Carl Hétu.

Pour s’assurer que ces réfugiés reçoivent l’aide des Nations-Unies, l’Association catholique d’aide à l’Orient et les communautés religieuses partent à la recherche des familles afin qu’elles puissent figurer sur la liste des réfugiés aidés et protégés par les Nations-Unis.

Carl Hétu a pu lui-même se rendre compte de la situation lors d’un voyage en Jordanie. «J’ai visité une paroisse à Aman dans laquelle se sont réfugiées une trentaine de familles, toutes de rite chaldéen, de Mossoul en Irak. Elles vivent dans la même salle paroissiale. Elles ne sont séparées que par des murs de fortune. Là-bas, les réfugiés nous disent avec humour : “Nous savons qui sont ceux qui ronflent”».

Les martyrs

Tous les chrétiens n’ont pas eu la chance d’échapper à la fureur sectaire des islamistes de l’État islamique. Marc Fromager, directeur de l’association Aide à l’Église en détresse de France, a rencontré au mois d’aout dernier une famille qui a assisté au martyre de ses proches. «Ma visite à Maaloula, en Syrie, a été pour moi un moment marquant. Dans cette cité, des chrétiens ont vraiment été martyrisés en haine de la foi. »

Il poursuit :

Parmi eux, trois hommes qui étaient apparentés, des cousins ont été abattus, car ils refusaient de se convertir à l’islam. La question leur a été précisément posée par les rebelles. Ils étaient tous ensemble dans la cour de leur maison. Devant leur famille, ils ont été abattus les uns après les autres. Nous nous sommes rendus dans cette maison. Nous avons rencontré la famille et le père de l’un d’entre eux. Nous avons prié avec eux.

Tous ne sont pas appelés au martyre. Cependant, l’ensemble des chrétiens vit son lot d’épreuves qui finit par détruire toute envie de vivre. «À la fin d’une messe à laquelle nous avons assisté, raconte M. Fromager, une femme est venue me parler dans un anglais approximatif. Elle pleurait à moitié. Elle me disait qu’à Homs tout était fini. “Je ne me plains pas pour moi-même, car mon mari et moi nous avons un travail. Au milieu de ce chaos, nous sommes des gens privilégiés. Je continue à travailler pour mes enfants, pour qu’ils puissent être éduqués.”

Photo: Cathédrale de Homs, Syrie

Photo: Cathédrale de Homs, Syrie

« Elle a fini par me dire que, dès que ses enfants auront terminé leurs études, elle allait se laisser mourir! Elle tenait encore pour eux, mais elle a trop vu, trop souffert. Espérons que d’ici là, si les choses s’améliorent, elle réussira à dépasser ce sentiment.»

«J’ai quitté mon pays en larmes»

D’autres, plus chanceux, ont réussi de justesse à échapper aux horreurs de la guerre. Parmi eux, des Syriens qui ont réussi à quitter leur pays grâce, entre autres, à leur double nationalité.

Catherine Elian, médecin anesthésiste à Alep, en Syrie, est venue s’établir au Canada parce qu’elle avait, des années avant le conflit, obtenu sa citoyenneté canadienne. «Au commencement du conflit, soit en 2012, je suis allée voir ma fille qui s’était installée au Canada. Je n’y suis pas retournée dans mon pays, sauf pour chercher quelques affaires. Déjà, Alep était divisée en deux parties. Je ne suis restée dans ma maison que sept jours.

Ni plus, ni moins. J’ai quitté le pays en larmes. Ce n’est pas facile. J’ai laissé une femme qui avait tout perdu s’établir dans ma maison. Aujourd’hui je ne sais pas ce qui se passe dans ma maison puisque des réfugiés s’y installent. Nous ne pouvons pas les laisser dans la rue. Les gens passent avant ma maison, avant mes biens.

– Catherine Elian, médecin anesthésiste à Alep

Confortablement installé dans un bar à café où se déroule notre entretien, j’écoute Catherine Elian me parler de la vie dans son pays avant ce conflit. J’ai du mal à l’imaginer tant ce qu’elle me raconte est à mille lieues de cette poudrière qu’est devenue Alep.

«Je suis née dans cette ville, dit-elle. J’ai toujours travaillé dans ses hôpitaux. En Syrie, les femmes sont très respectées. Elles ont le droit de vote depuis avant la Deuxième Guerre mondiale. Depuis la fin du régime ottoman, les femmes ont des droits. Il y a des députées au Parlement. Le Président a une femme comme première conseillère. Elle est sunnite. Il y a beaucoup de chrétiens qui se sont intégrés dans la société et la vie politique. La ville était prospère. Nous avons vécu aussi des hauts et des bas avant le conflit. Oui, le pays était mené par une main de fer, mais au moins nous étions en sécurité.»

Sa sœur, Nour Elian, abonde dans le même sens. «Avant les conflits, les différentes communautés d’Alep se parlaient entre elles. La ville était prospère. Les femmes en jeans et les femmes voilées de la tête au pied se côtoyaient sans difficulté. Les gens étaient ouverts d’esprit, tolérants. La Syrie n’a pas la mentalité de l’État islamique», me raconte celle qui est installée au Québec depuis 20 ans.

L’origine du mal

Alors, d’où vient ce conflit? L’ensemble des intervenants s’accorde pour dire qu’il provient de l’extérieur. Bien qu’il soit très complexe, «une macédoine» dit Nour Elian, ce conflit est loin d’être une guerre civile.

Selon Carl Hétu, « depuis une trentaine d’années, il y a une volonté de redéfinir l’islam. Une certaine branche a décidé d’être plus radicale. La révolution arabe a créé une brèche en Égypte et en Syrie. Cette brèche a été fermée en Égypte. En Syrie, elle demeure ouverte, ce qui profite aux groupes extrémistes. L’État islamique a émergé dans tout ce magma. Il a bénéficié de l’aide financière, des armes d’autres groupes islamiques, et surtout des sunnites d’Irak. »

Marc Fromager confirme cette vision du conflit. « Les chrétiens sont des victimes collatérales d’un conflit qui les dépasse. La guerre a permis l’émergence de l’État islamique. Dans ce conflit, il y a des intérêts économiques très importants, dont le gaz. Ce sont donc des histoires économiques et régionales qui sont derrière cela. De plus, il y a une radicalisation de l’islam, ce qui ajoute aux difficultés des chrétiens d’Orient. Ce qui fait que, sur les territoires qui sont conquis par ces groupes rebelles islamistes, il n’y a plus de place pour qui que ce soit d’autre. »

Il n’y a plus de place pour les Yézidis, il n’y a plus de place pour les musulmans modérés qui ne souhaitent pas vivre sous le joug de l’État islamique.

– Marc Fromager

Les Maristes en bleu

Devant ce véritable bourbier sanglant, les chrétiens d’ici voudraient faire quelque chose pour aider les populations déracinées parce conflit. C’est unanimement que les personnes interviewées dans ce reportage encouragent les Canadiens à donner de l’argent à des œuvres catholiques qui aident à la fois les chrétiens et les musulmans.

Nour Elian a mis sur pied un organisme qui collecte des fonds afin de financer une œuvre des Frères maristes, surnommée les Maristes bleus, nom donné aux jeunes bénévoles chrétiens et arabes qui viennent en aide aux réfugiés en Syrie. Pour se faire reconnaitre, ils portent un chandail bleu. L’AED et l’Association catholique d’aide à l’Orient récoltent des fonds pour que des communautés religieuses et des prêtres puissent poursuivre leur mission auprès des réfugiés.

Photo: Nour Elian, Syrienne réfugiée au Canada

Photo: Nour Elian, Québécoise d’origine syrienne

Outre les dons, Carl Hétu invite les chrétiens à prier pour leurs frères d’Orient et pour les musulmans. «Il ne faut pas sous-estimer la puissance de la prière dans ces moments», dit-il.

Enfin, l’implication politique des chrétiens du monde entier est souhaitée par l’ensemble des intervenants afin de faire cesser ce conflit politique, économique et sectaire.

Autre composante importante pour que cesse un tel massacre; le pardon. Catherine Elian croit qu’il est essentiel. Sa sœur est du même avis. Nour Elian souligne que des démarches de réconciliation sont présentement en cours dans les zones syriennes qui ont été libérées par l’armée gouvernementale.

La ville d’Alep, dont le nom, selon certains, vient de l’expression «Abraham trait le lait», est encore en danger, tout comme l’ensemble du Moyen-Orient. Cependant l’espoir est permis. Pour Carl Hétu, «il est certain que les chrétiens d’Orient vivent de grandes épreuves. Mais Dieu est présent et leur donne la force pour les traverser.»

Pour aller plus loin :

Association catholique d’aide à l’Orient

Aide à l’Église en détresse

Les Maristes bleus

Marc Fromager, Guerre, pétrole et radicalisme. Les chrétiens d’Orient pris en étau, Éditions Salvator, 2015.

Luc Adrian, «Chrétiens en Syrie. Voyage au pays de la Croix», Famille Chrétienne, no1964, du 5 au 11 septembre 2015.

L’auteur tient à remercier Mme Marie-Claude Lalonde, présidente de l’association Aide à l’Église en détresse (Canada) pour sa précieuse collaboration.

 

À propos de l'auteur

Yves Casgrain

Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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