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La quête à travers l’art

Photo: Pixabay (CC)
Photo: Pixabay (CC)
Écrit par Stéphanie Chalut

L’art visuel contemporain paraît vide et dénué de sens aux yeux de plusieurs, particulièrement chez les croyants. À l’inverse, la recherche de sens existentielle vers une transcendance et le témoignage de foi chrétien par l’art sont vus comme suspects  – voire inquiétants – aux yeux des habitués du milieu.

Au Québec, toute démarche créative en ce sens est quasi de facto disqualifiée. On donne par contre la chance à l’occasion à certains artistes non-croyants d’aborder ces questions, pour autant que leurs œuvres  – et surtout leur démarche en général – ne prennent pas trop parti pour la religion. Stéphanie Chalut nous en présente ici quelques-uns.

 

Si vous êtes bouddhiste ou versé dans l’univers de l’ésotérisme, on risque fort de vous écouter et de vous encourager (c’est le cas de Massimo Guerrera par exemple, honoré à maintes reprises). Mais si vous êtes un croyant monothéiste – et à plus forte raison, chrétien – on portera forcément un regard suspicieux sur vous et votre travail.

Si vous voulez en parler dans vos œuvres, il faut idéalement critiquer et détourner le christianisme, ou encore mieux, s’en moquer avec talent. Mais surtout ne pas faire de l’adoration ou de la récitation de chapelet un pilier de votre démarche créative, comme Guerrera le fait avec la méditation bouddhiste ou transcendantale… Les spiritualités orientales ou «nouvel-âgeuses», reçoivent ainsi carte blanche, alors que les spiritualités monothéistes, sont persona non grata.  Car c’est bien connu, Dieu est mort (et de toute manière, il était un sale macho paternaliste oppressant les femmes et les minorités de tout acabit). Nietzsche l’a décrété du haut de sa chaire au 19e siècle. Et si Nietzsche l’a dit, c’est qu’il a raison!

On attend donc le jour où le Québec (et l’Occident) aura soigné son blocage psychologique face à l’Église (1) pour voir (ré)apparaître des démarches qui intègrent et honorent avec originalité  l’héritage sacré dont nous sommes les héritiers.

Entre temps, certains créateurs athées ou agnostiques s’y risquent à l’occasion, avec bonne foi et sincérité. C’est le cas du cinéaste Bernard Émond (La Neuvaine, La Donation) très préoccupé par les questions de sens ; c’est aussi le cas de deux artistes visuels qui ont réalisé de magnifiques intégrations à l’architecture, à la cathédrale de Saint-Jérôme, à la demande du Musée d’art contemporain des Laurentides en 2012 et 2013 (Au commencement était le Verbe, de Barbara Claus, et Le deuxième jour, de Normand Forget).

Et plus récemment, Emmanuelle Léonard, artiste pratiquant la photo et la vidéo d’art, a également abordé le sujet dans deux œuvres filmiques. Ces deux monobandes ont été projetées l’automne passé, au Musée d’art contemporain de Montréal, dans le cadre de la Biennale de Montréal qui avait pour thème L’avenir.

Paysages existentiels

Tandis que plusieurs artistes adoptaient un ton engagé et revendicateur à travers leurs œuvres pour aborder le sujet imposé, d’autres – et trop peu – ont choisi de donner voix à des préoccupations plus existentielles ou métaphysiques.

C’est le cas des deux vidéos d’Emmanuelle Léonard montrées en boucle dans deux petites salles obscures.  Deux morceaux dignes d’intérêt par le fait qu’ils creusent des questions essentielles sur le futur de l’Occident, sur le sens de l’existence, la fin de vie et la possibilité d’un prolongement dans un avenir… éternel.

Dans Postcard from Bexhill-on-Sea (description ici ; extrait , malheureusement sans sous-titres), l’artiste montre des images de bord de mer d’une station balnéaire anglaise, pendant que des voix-off de couples âgés répondent à la question : comment voyez-vous le futur ?

Si certains affirment qu’ils veulent profiter du peu de temps qu’il leur reste à vivre ici-bas, le sentiment général qui se dégage en est un de nostalgie et d’inquiétude. Nostalgie d’une époque ancienne, où les manières et les mœurs étaient plus respectueuses de soi et d’autrui ; inquiétude devant la perte des repères identitaires, nationaux et spirituels,  à une époque où tout le monde devient quasi interchangeable et anonyme ; inquiétude pour les plus jeunes, inquiétude devant la mort qui approche, etc.

Avec de longs plans fixes sur le paysage d’une beauté froide et d’une gravité certaine, plans enchevêtrés à des moments de silence méditatif où seul le bruit des vagues se fait entendre, le spectateur y lit en filigrane la sous-question : et après cette existence terrestre, qu’y a t-il ? Un anéantissement dans le vide ou une autre vie ?

Riches mémoires oubliées

Dans la même veine, on retrouve dans La Providence (description ici, extrait ici), quelques Sœurs de la Charité de Montréal, plus communément appelées Sœurs Grises, (la congrégation fondée par Sainte Marguerite d’Youville à l’époque de la Nouvelle-France).

Assises dans les pièces impersonnelles de leur nouvel immeuble (leur bâtisse ancestrale a été vendue il y a quelques années faute de relève), elles nous parlent de leur vie de religieuses, de leur foi en Christ et en Dieu le Père Éternel (la dévotion particulière de Mère d’Youville), de leur espérance, de la vie après la mort.

La très joyeuse et sympathique Sœur Réjeanne Fortin est particulièrement attachante avec ses sourires contagieux.  Emmanuelle Léonard pose un regard empreint de tendresse, d’écoute et de respect sur ces femmes. Et encore une fois, en filigrane, elle fait ressortir un enjeu : celui de l’avenir de la culture québécoise, de son patrimoine, de son identité enracinée dans le christianisme. Que restera-t-il de cette mémoire dans l’avenir, compte tenu du fait que les jeunes gens ne se bousculent plus aux portes des séminaires et des couvents? (La maison mère des Sœurs de la Charité de Québec a elle aussi été vendue récemment).

Emmanuelle Léonard a le sens du cinéma documentaire. Elle pourrait très bien réaliser des longs-métrages. Je reconnais d’ailleurs dans sa sensibilité, du moins dans ces deux derniers opus, une proximité avec le cinéaste Bernard Émond : la ligne est parfois mince entre la vidéo d’art et le cinéma traditionnel.

Oui, il se fait de bonnes choses en art contemporain!

_________________

Note :

(1) Il n’est pas question ici de nier les actes mauvais que certains membres du clergé ont commis dans l’histoire du catholicisme. Le courant janséniste (une hérésie, on le rappelle) a fait beaucoup de mal à l’Église au Québec. Mais il arrive un temps où la réconciliation et le pardon doivent arriver. Tout homme est pécheur, y compris les hommes de la hiérarchie. La guérison intérieure est essentielle pour quiconque veut avancer dans la vie. C’est d’ailleurs là que réside la signification profonde du christianisme : par la mort de Jésus sur la croix, en prenant toutes nos fautes et en nous offrant une vie nouvelle par sa résurrection.  Ce don d’amour gratuit est constamment renouvelé par le sacrement du pardon et par l’immense miséricorde du Père.

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis englobe surtout le dessin, mais depuis son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé un retour vers le 7e art. www.stephaniechalut.com

2 Commentaires

  • Une pluie d’articles sur l’art contemporain assaille Le Verbe dis donc !

    Je peux comprendre que les artistes qui font de la méditation bouddhiste leur processus de création soient acclamés par tous : c’est tellement culturel, tellement profond.

    Les Québécois ont une réelle dent contre la foi catholique et a) bon nombre ne savent pas que la méditation n’est pas un trait typiquement bouddhiste ou oriental b) qu’il existe des moines catholiques finalement c) que ces moines méditent. Ce qui fait que le Québécois qui a soif de spirituel, de transcendance va aller chercher dans d’autres spiritualités ne connaissant même pas la sienne (du moins celle qui fait partie de son patrimoine). J’évoque des généralités connues de la plupart des lecteurs du Verbe, enfin.

    Simplement, au lieu de lancer sur un ton un peu « obviously il y a de bonnes œuvres contemporaines », il faudrait y aller pas à pas et éduquer ce québécois qui cherche et qui va s’approprier une spiritualité déphasée avec le mode de vie d’ici.

    Je marche sur des œufs, ce n’est en aucun cas pour démolir les autres religions, c’est simplement pour susciter la compassion pour ces gens qui se laissent prendre dans l’ésotérisme : parce que pour eux le catholicisme n’est pas une option.

    Merci de nous présenter des artistes qui cherchent à évoquer le peu de pratique qui reste au Québec.

    • Chère Stéfany, merci pour ton commentaire.

      En effet, je parle beaucoup d’art contemporain, puisque c’est mon domaine premier et les sujets me viennent plus aisément. Le cinéma, le patrimoine et la muséologie font aussi partie de mes intérêts.

      Sinon, tu as tout à fait raison: il existe bel et bien une forme de méditation dans notre religion. Mais, remarque, il ne s’agit pas de la méditation orientale ou transcendantale qui elle, vise l’abrogation du sujet (du «je» personnel) par une technique physique de concentration. Il existe certes la «méditation chrétienne» inspirée de ces méthodes, mais elle est loin de faire l’unanimité au sein de notre Église… Car la vraie méditation chrétienne est une prière où le «je» personnel entre en relation avec une autre personne: Dieu. Il n’y a donc pas de «vide» à faire dans le cerveau. Au contraire, nous sommes en présence de notre Créateur. Nous faisons le «plein» de cette Présence. Pour plus de détails sur la différence entre les deux sortes de méditation, voir les ouvrages et vidéos du Père Joseph-Marie Verlinde, expert sur les questions de spiritualités orientales, d’ésotérisme et d’occultisme.

      J’ai aussi de la compassion pour les personnes des autres confessions. Comme le Père Verlinde le dit: «il ne faut pas cracher sur les autres traditions, car l’homme cherche le Dieu transcendant et personnel à travers elles». Et le Magistère d’ajouter qu’il y a une part de vérité dans les autres religions. Cela va de soi.

      Par ailleurs, dans mon blogue, je m’adresse autant à mes frères et soeurs dans la foi qu’à mes collègues et amis athées et/ou hostiles à cette foi (mes lecteurs viennent des deux horizons). J’essaie donc d’y aller «pas à pas» à chacune de mes interventions (lire mes deux autres textes d’avant), de manière à être compréhensible pour chacun des deux côtés! Ma mission relève un peu de la médiation (que je connais bien pour en avoir fait beaucoup en tant qu’animatrice spécialisée). D’une part, faire connaître et donner le goût de ré-apprivoiser l’Église à ceux qui la méconnaisse et, d’autre part, faire connaître «l’art qui se fait maintenant» à ceux qui crachent automatiquement dessus. Des deux bords, je m’emploie (en tous cas j’essaie) à défaire les préjugés! 😉

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