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La frustration de l’impuissance

L'ÉI aurait mis la main sur environ 3000 Humvee américains en Irak (photo: Cpl. James L. Yarboro, U.S. Marine Corps — United States Department of Defense gallery)
L'ÉI aurait mis la main sur environ 3000 Humvee américains en Irak (photo: Cpl. James L. Yarboro, U.S. Marine Corps — United States Department of Defense gallery)
Écrit par Sylvain Aubé

Lorsque je prends connaissance des horreurs commises par l’État islamique, je ressens un désir impérieux d’agir afin d’y mettre fin. Les égorgements filmés en série, l’esclavage sexuel normalisé par la théologie et la destruction d’un patrimoine historique millénaire font partie des crimes auxquels cette déviation de l’islam nous habitue. Les attentats du 13 novembre à Paris ont exacerbé ce désir d’action.

L’immoralité de l’État islamique est telle que même Al-Qaïda le dénonce.

Aussi légitime soit-il, je me demande s’il est sage de se laisser guider par un tel désir d’action. Au courant des derniers mois, j’ai plaidé avec ferveur pour une intervention militaire vigoureuse contre l’État islamique. Il me semblait que l’inaction militaire face à une telle menace ne pouvait qu’être injustifiable.

Néanmoins, suite aux débats auxquels j’ai participé, je suis devenu beaucoup moins certain à ce sujet.

L’inaction militaire est soutenue par quelques mauvaises raisons. Certains craignent les répercussions pour notre pays, mais cela n’est qu’une lâcheté évidente. D’autres estiment que le Canada est peu important et qu’il vaut mieux laisser d’autres nations assumer les sacrifices, mais cela n’est qu’un égoïsme rationalisé.

D’autres encore affirment qu’il est illégitime pour nous d’intervenir par la force dans un pays étranger, mais cela est une forme d’idéalisme pacifiste. Si nous sommes réellement solidaires des peuples étrangers, de telles raisons ne devraient pas nous dissuader de frapper contre l’État islamique.

Inaction stratégique

Cependant, l’inaction militaire se justifie aussi en termes stratégiques. Toutes nos interventions militaires récentes – Afghanistan, Irak et Libye – ont causé des augmentations de la violence locale et du danger international.

L’État islamique lui-même est une conséquence du vide laissé par l’effondrement du régime de Saddam Hussein en Irak. Puisque le djihadisme est une idéologie internationale, et qu’il ne dépend donc pas du contrôle sur une région particulière, il est périlleux d’espérer qu’une victoire militaire saura garantir la paix et la sécurité dans l’avenir.

Chaque intervention militaire de l’Occident est utilisée à des fins propagandistes par les recruteurs djihadistes.

Pire encore, chaque intervention militaire de l’Occident est utilisée à des fins propagandistes par les recruteurs djihadistes. Peu importe que nos fins soient justes et que nous prenions de grands moyens pour éviter les morts innocentes, chaque civil tué par nos armes devient un outil pour ceux qui recrutent des militants enragés contre l’Occident.

Une victoire militaire peut ainsi devenir une défaite idéologique.

L’inaction militaire est donc une option qui se justifie bien en dehors des mauvaises raisons. Nous devons envisager que l’État islamique est peut-être la principale manifestation d’un djihadisme invulnérable à la force militaire puisqu’il peut toujours renaitre au sein d’un nouveau foyer de désordre après avoir été vaincu ailleurs. Il est peut-être un ennemi qui se nourrit de la violence et de la haine, incluant celles qui sont dirigées contre lui.

En gris, les territoires contrôlés par l'ÉI (Haghal Jagul - wikimedia - CC https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat_islamique_%28organisation%29#/media/File:Syria_and_Iraq_2014-onward_War_map.png)

En gris, les territoires contrôlés par l’ÉI (Haghal Jagul – wikimedia – CC )

L’impuissance est la source d’une grande frustration, mais il est plus sage de l’admettre avec prudence que de foncer dans le tas les yeux fermés.

Mais que faire alors?

Abandonner le Moyen-Orient aux mains des fanatiques conquérants les plus sanguinaires que le monde a connus depuis les nazis? Cela est inadmissible.

Si l’action militaire est exclue, il est difficile d’imaginer des moyens concrets pour lutter contre un ennemi aussi terrible. C’est pourquoi, si j’ai perdu la conviction qu’une intervention militaire s’impose, je n’ai pas adopté la conviction inverse: il ne me semble pas évident que le Moyen-Orient et le monde se porteront mieux sans intervention militaire de l’Occident.

La force de l’accueil

Je termine avec l’autre grand enjeu d’actualité: la crise des réfugiés syriens. Au-delà du devoir humanitaire – qui me semble incontestable –, un accueil généreux de ceux qui fuient la guerre est notre meilleure arme contre l’offensive idéologique menée par les djihadistes.

Si l’Occident cesse d’être un pourvoyeur de morts innocentes pour devenir un refuge des familles qui fuient les persécutions des djihadistes, il deviendra beaucoup plus difficile pour ceux-ci de recruter la jeunesse du Moyen-Orient parmi ses rangs.

Le statut de réfugié n’est pas utile pour un terroriste potentiel.

Pour ceux qui craignent que des djihadistes soient infiltrés parmi les réfugiés, il importe de savoir que le statut de réfugié n’est pas utile pour un terroriste potentiel. Les fanatiques qui veulent se faire exploser parmi nous peuvent traverser nos frontières à titre de touristes. Les exemples de réfugiés utilisant leur statut afin de commettre des attentats sont presque inexistants.

Il peut sembler absurde d’accueillir les réfugiés en grands nombres alors que nous limitons nos moyens pour mettre fin à la menace qu’ils fuient. Il semblerait ainsi plus efficace de lutter contre l’État islamique dans l’espoir que les Syriens ne soient pas obligés de s’expatrier.

Le problème de cette vision est qu’elle occulte les considérations idéologiques que je mentionne plus haut. Fermer nos frontières aux victimes d’une guerre à laquelle nous participons risque fort de nous faire perdre la guerre idéologique.

À propos de l'auteur

Sylvain Aubé

Sylvain Aubé est fasciné par l’histoire humaine. Il aspire à éclairer notre regard en explorant les questions politiques et philosophiques. Avocat pratiquant le droit de la famille, son travail l’amène à côtoyer et à comprendre les épreuves qui affligent les familles d’aujourd’hui.

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