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La course contre la mort

Photo: Pixabay (CC).
Photo: Pixabay (CC).
Écrit par Maxime Couture

Pâques est un temps de paradoxe. D’un côté, on se prépare tranquillement à célébrer la résurrection (du Christ ou du cocothon, selon les allégeances). De l’autre, on continue de s’engager communément dans une véritable course contre la mort.

On ne peut éviter la mort pour toujours? Soit! Nous la rattraperons et la battrons au chrono, le temps d’une piqure ou d’un gel cryogénique. Étrange évolution de notre rapport à la mort, qui a pourtant longtemps été considérée comme une alliée pour les plus hauts desseins de l’humanité.

Les Anciens et la mort

Qui aujourd’hui peut se dire familier avec le cri d’Achille, héros grec de la guerre de Troie, devant sa mort prochaine? « Ô ma mère, puisque tu m’as donné une si courte existence, le dieu de l’Olympe, Jupiter, qui tonne au haut des cieux, devait au moins m’accorder quelque gloire ! » (L’Illiade, chant 2)

Les héros païens ne craignaient pas tant la mort que la mort sans gloire. L’immortalité s’acquiert par la gloire et la gloire par la mort au combat. La mort glorieuse est le seul passage qui puisse combler la distance entre les faibles mortels et les dieux immortels, jaloux de leur statut.

Dans le monde grec, Socrate révolutionnera le rapport à la mort. L’immortalité n’est plus l’œuvre du combat, de la grandeur dans la guerre, mais de l’âme, qui doit en cette vie se dépouiller de ses attaches terrestres.

Socrate, condamné par Athènes, boit librement le poison de la cigüe, en conversant avec ses amis, loin des tracas de la guerre et de la politique, confiant en une destinée éternelle : « je ne resterai pas près de vous, mais […] je m’en irai vers les félicités des bienheureux. » (Phédon 64, 115d).

Cette destinée, le célèbre philosophe ne la doit à aucun dieu, mais à sa propre vie, consacrée entièrement à la recherche de la vérité et de la justice.

La vie nouvelle des martyrs

Ces deux conceptions de la mort seront en quelque sorte réunies à la suite d’un évènement inattendu : la résurrection d’un corps, la Bonne Nouvelle de Pâques, dont témoigneront plusieurs générations de martyrs chrétiens, de Jérusalem à Rome.

Le martyr possède la fougue d’Achille et la modération de Socrate. Il sait que la mort violente le couronnera de la gloire éternelle. Mais cette gloire n’est pas la sienne, elle est celle de Dieu et c’est pour Lui que le martyr fait offrande de sa vie. Au contraire de Socrate, le martyr chrétien ne se donne pas la mort; il connait trop la valeur de la vie créée. Mais comme Socrate, il s’engage dans une lutte tranquille pour la vérité et espère la béatitude des Cieux.

La situation actuelle est inédite dans notre rapport à la mort: le danger ne se présente plus seulement à l’individu, mais à la planète entière.

La situation actuelle est aussi en quelque sorte inédite dans notre rapport à la mort. Le danger de mort ne se présente plus seulement à l’individu, mais à la planète entière. Aujourd’hui naissent les premières générations à savoir que l’humanité n’existera pas toujours, qu’une crise écologique est imminente.

Vivre sa Pâque

Or, face à cet enjeu commun, les réponses possibles restent les mêmes, à la différence que l’idée de la vie éternelle nous est devenue plus étrangère qu’elle ne l’était pour Achille, Socrate ou saintes Félicité et Perpétue. Il peut alors être facile d’accueillir un sentiment de désespoir et de se lancer tête première dans une vie de plaisirs sensibles (au grand découragement de Socrate!).

Les célébrations des jours prochains nous montrent une autre voie. Le Jeudi saint nous rappelle la valeur du sacrifice. L’amour dont nous aurons fait preuve sur cette terre demeurera dans le cœur même de nos amis, de notre famille, de nos enfants et petits-enfants.

Le Vendredi saint met devant nous l’injustice de la mort. Il nous apprend à crier vers Dieu, comme Jésus sur la Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Matthieu 27, 46).

Le Samedi saint nous fait contempler le vide et le silence de la mort qui, étrangement, peuvent nous mener à une certaine paix et à l’acceptation d’une vie condamnée à la mort, comme l’a récemment écrit Jean-Philippe Trottier.

La mort est morte

Finalement, le dimanche nous ouvre à l’espérance véritable : la mort est morte et Dieu est vivant. La mort redevient une alliée, elle donne naissance à une vie nouvelle. Le dimanche de Pâques vient montrer de façon visible, éclatante, la source jusque-là inconnue de ce désir humain d’éternité.

À plusieurs égards, notre politique moderne est fondée sur la peur de la mort et de la souffrance. L’édifice étatique et l’édifice de la science nous permettent aujourd’hui de retarder la mort et de la rendre plus douce. Heureuse nouvelle.

Profitons du long congé de Pâques pour vivre ce décentrement de soi auquel nous appelle la mort.

Mais en même temps, cette conception technique ramène l’individu à lui-même et le rend seul devant sa mort. C’est le paradoxe : on veut se rendre auto-suffisant, contrôler la mort, alors que la mort est fondamentalement un « échec à l’autarcie, une impossibilité de se donner soi-même consistance », comme l’a écrit Joseph Ratzinger (La fille de Sion, Parole et Silence, 2002, p. 86).

Profitons ainsi du long congé de Pâques pour vivre ce décentrement de soi auquel nous appelle la mort, et ce, non dans une attitude de désespoir cynique, mais dans la joie de l’espérance. Et, plutôt que la cigüe amère des Anciens, buvons le vin suave de la nouvelle Alliance.

À propos de l'auteur

Maxime Couture

Maxime est doctorant en philosophie politique. Fort de son parcours académique et de divers engagements communautaires, il analyse l'actualité au prisme des grands enjeux sociaux et intellectuels de notre temps. Il est membre de notre conseil de rédaction.

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