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Il faut être absolument chrétien

Photo: Fotolia
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Au terme de sa saison en enfer, dans son poème Adieu, se trouvant face à l’automne qui s’avance, et appréhendant la venue du confortable hiver,

Arthur Rimbaud s’exclame : « Il faut être absolument moderne ».

Sentence que bien des gens ont prise, à tord et à travers, pour slogan, et dont je ne peux me targuer d’en comprendre vraiment le sens. Mais j’en ai du moins tiré ici une inspiration.

En ce jour de la Toussaint, me retrouvant face à la bienheureuse assemblée céleste, cette myriade de myriades toute de blanc drapée, formée de ceux qui viennent de la grande tribulation, de ceux qui ont blanchi et lavé leurs robe dans le sang de l’Agneau (Ap 7,14); ces saints de tous les temps qui sont tels des piliers sur lesquels reposent l’humanité, je comprends mieux l’instance et l’insistance de notre vocation chrétienne.

Chrétienté et christianisme

Nous vivons dorénavant dans une ère de conversion. Une ère qui rappelle drôlement les premiers temps de l’Église. Aujourd’hui, et cet aujourd’hui ne date déjà plus d’hier, il faut pour être chrétien, c’est-à-dire pour vivre l’Évangile du Christ dans son acceptation totale, l’imitatio Christi, se confronter à un monde néopaganisant fortement séducteur et mensonger. Le chrétien est constamment appelé à témoigner, à vivre le martyre sous toutes ses formes.

La chrétienté occidentale et byzantine est morte et elle ne se relèvera plus de son tas de cendres. Par contre en Orient, et spécialement au Liban, ce feu n’est pas encore éteint. « Bonne nouvelle! », diront certains. Je n’en suis pas si sûr, car la « chrétienté » au niveau sociétaire tend à amollir le chrétien, à le rendre confortable. Il est posé comme un vieux meuble et non planté et enraciné comme un arbre vigoureux.

Dans son ouvrage Religion et Culture, Jacques Maritain insiste sur le rôle vivificateur du christianisme sur la culture, tout en précisant bien qu’il n’est pas lui-même culture ou relevant d’une culture. En effet, Jésus le Nazaréen n’a pas désiré étendre les mœurs et coutumes galiléennes à toutes les nations. Il a plutôt envoyé ces disciples évangéliser et baptiser, ce qui n’est pas,à strictement parler, la même affaire.

Culture et christianisme

Ainsi, le christianisme en soi n’incluait pas nécessairement la chrétienté. Et pour me défendre de toute attaque un tant soit peu traditionaliste, je tiens à souligner que je suis quand même l’un de ceux qui sont constamment tiraillés par la nostalgie d’entendre un saint Thomas d’Aquin enseigner en chaire ou de contempler la majesté de la basilique Sainte-Sophie à l’époque justinienne.

Poursuivons avec l’analyse de Maritain:

Il [le christianisme] forme la civilisation, il n’est pas formé par elle. Il se nourrit des fruits de la terre, car il habite sur la terre, mais il n’est pas de la terre, et il a une nourriture essentielle qui n’est pas d’ici-bas.

On pourrait employer les mêmes termes en parlant du Christ, et ce serait tout aussi vrai. Lui, le Messie, il a bien formé de manière indirecte diverses civilisations, mais là n’était pas l’essentiel, ce qu’il voulait c’était par-dessus tout parler au cœur de l’homme. Jésus nous rencontre, nous illumine et nous appelle à sa suite.

J’ai dit plus haut que nous vivons dès lors dans un temps de conversion, où le rendez-vous christique ne se fait plus à l’école ou en public. Pire, à grand coup de tolérance activiste, on interdit les crèches et même les sapins de Noël, on rebaptise la Saint-Jean-Baptiste (pléonasme sordide) et on ne fête plus la Pâques, mais bien la fin de l’hiver ou le retour du printemps.

Cependant, quel est le problème d’un microcosme de tradition chrétienne comme on le retrouve au Liban?

Surement celui de prendre une des conséquences pour la cause première. Ce qui, dans la pratique concrète, nous fait oublier quelle était déjà la Cause que l’on a substituée.

Conversion et confession

Si en Occident le chrétien contemporain vient d’une conversion existentielle, sans cesse répétée, ici il vient d’une confession. Là-bas on n’est pas chrétien, mais on le devient, tandis qu’ici on nait chrétien, druze, chiite, etc. L’appartenance et le culte identifient extérieurement une personne, d’ailleurs jusqu’à récemment la confession des Libanais était immatriculée sur leur carte d’identité, mais cela reflète-t-il quelque chose de la vie profonde et intime de l’âme?

Loin de moi l’idée de critiquer le confessionnalisme politique du Liban. Je suis bien trop peu spécialiste pour en avoir même une opinion valable. Je cherche seulement à pointer un leurre qu’il rend possible : celui pour le chrétien d’oublier d’où il vient, vers où il tend et à quel prix. À savoir du Christ, vers le Royaume des Cieux, au moyen de la croix.

Paul Claudel disait que le grand besoin de l’homme moderne est la prière.

Cette menace nous guette tous, moi le premier, et le seul remède qui vaille est de témoigner avec foi de l’Espérance qui nous soutient. Pour celui ou celle qui marche d’un pas décidé derrière les traces du Christ, les grâces ne sauraient faire défaut. Paul Claudel disait que le grand besoin de l’homme moderne est la prière. Ainsi, s’il faut être absolument moderne comme chrétien, il serait bon de prendre le temps de prier avec conviction.

Sauver les chrétiens d’Orient?

Avis final à tous ceux qui désirent viscéralement sauver les chrétiens d’Orient. Si le christianisme disparait ou pas de son berceau d’incarnation, je ne crois pas que ce sera dû à quelconques moyens humains, qu’ils soient amis ou ennemis, mais bien selon l’action et la volonté impénétrables de la Providence.

Et s’il a vécu, prospéré et survécu pendant plus de deux milles ans, nous avons toutes les raisons de croire qu’il y restera jusqu’à la seconde venue du Christ, car le sang des martyrs reste le témoignage le plus fécond.

Paradoxe qui vise l’Essentiel.

Beyrouth, Liban

1er et 2 novembre 2015,

écrit quelque part entre les saints et les défunts

À propos de l'auteur

Emmanuel Bélanger

Emmanuel Bélanger quitte Québec en 2013 pour une année d’étude en Israël. Après quelques mois en Terre Sainte, il joint le Séminaire Redemptoris Mater du Liban. Depuis, sa formation se continue autant académiquement, au Liban, que pastoralement, avec une expérience missionnaire qui passe par le Caire, Alexandrie, Fray Casiano (Costa-Rica) et Laval. Lorsque l'étude de l'arabe lui laisse un peu de temps libre, il aime bien s'adonner à la recherche de la vérité et à la contemplation du mystère de l'Histoire, dont Dieu est le Maître et le Christ la clef de voûte.

2 Commentaires

  • En poursuivant sur Maritain, si la civilisation se coupe de sa culture originelle, c’est-à-dire le christianisme, sur quelle base peut-elle construire son monde? Quelle est sa pierre nouvelle d’angle?

    • Il est important de préciser, ce que j’ai essayé de faire dans cet article, que le christianisme n’est pas une culture, mais qu’il peut bien être source de la culture. C’est-à-dire que le christianisme, de par l’Incarnation, donne un bagage immense et incommensurable à l’humanité, ainsi les cultures reçoivent beaucoup de ce don, mais celui-ci les dépasse. En ce sens, on pourrait dire que le christianisme transcende la culture. Telle serait sans doute la position de Maritain. Je t’invite à lire ce petit ouvrage qui n’est pas âpre et vainement érudit, il donne de bonnes matières à réflexion.
      Sinon, pour ce qui est des fondements chrétiens d’une culture spécifique, tel que la notre, je crois qu’il convient de remarquer avec dépit qu’elle ne tient désormais plus sur grand chose, si ce n’est que sur les pseudo-vertus de la mondialisation et du relativisme individualiste. C’est comme un vieil arbre qui se meurent parce qu’on lui a coupé ses racines. Au niveau sociétaire nous sommes à l’ère de l’homme médiocre, comme dirait l’autre.
      Une culture est vivante quand elle se transmet, quand elle fait mémoire (comme les plaques de char) de son passé et qu’elle tend avec espérance vers l’avenir. Une culture est vivifiante quand elle repose sur la vérité, quand elle a le courage de ses ambitions.
      La culture fleurie quand l’homme est homme, dans tout ce que cela implique. Elle s’épanouit avec lui, donc ce n’est pas étonnant qu’en ce siècle d’outre-modernité et de trans-tout-rien (transhumanité, transgenre, etc.) qu’elle se trouve mal dans sa peau.

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