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Félix, Meira, les Juifs et moi

Photo: Julie Landreville (tirée de Facebook)
Photo: Julie Landreville (tirée de Facebook)

Félix et Meira, du réalisateur Maxime Giroux, s’est attiré une pluie d’éloges tant ici qu’à l’étranger. À travers la critique que notre blogueuse Stéphanie Chalut fait de ce film, on peut lire une réflexion plus large sur la place des femmes dans la religion.

Les Juifs et moi

En 1996, alors que j’étais en première année de baccalauréat en arts visuels à l’UQAM, je m’étais mise dans la tête de réaliser un projet photographique sur les religions autres que la mienne. Allez savoir pourquoi, les seules que j’avais retenues au final étaient le bouddhisme et le judaïsme. Sans doute était-ce en raison de la facilité que j’avais eue d’entrer en contact avec les deux communautés. Le Centre socioculturel bouddhique Huyen Khong rue Rosemont à Montréal et une synagogue – également de Montréal et dont j’oublie le nom malheureusement – de la communauté juive séfarade, ont été en effet les deux premières à m’avoir répondu rapidement et favorablement.

Je fus particulièrement bien accueillie par les Juifs. L’homme qui m’a répondu au téléphone (Internet n’existait pas encore) s’est montré ouvert et enthousiaste face à ma proposition. S’exprimant dans un français impeccable (1), il m’a invitée à assister à une cérémonie de circoncision, rituel habituellement strictement réservé aux hommes. D’abord étonnée, je me suis aussi sentie très privilégiée. Le jour venu, j’ai eu droit au même accueil chaleureux: cet homme veillait à ce que je me sente à l’aise parmi ses frères et sœurs. Couronné d’une kippa, il n’était pourtant pas un Juif hassidique, puisqu’il portait un complet cravate. D’ailleurs, hormis quelques habits traditionnels masculins, la plupart des hommes présents étaient vêtus comme lui. Même chose pour les femmes: tailleurs, talons hauts, chevelures soignées sur le dos, elles avaient une allure très contemporaine.

J’étais désormais la seule personne de sexe féminin dans ce lieu sacré.

Je fus donc placée seule au jubé de la salle. Des prières et chants furent entamés. Juste avant la circoncision, toutes les femmes sont sorties de la pièce, attendant dans le hall d’entrée. J’étais désormais la seule personne de sexe féminin dans ce lieu sacré. J’ai pris quelques photos, mais pas comme je le souhaitais, car l’action se situait trop loin et le zoom de ma caméra n’était pas assez puissant.

Néanmoins, ce que je retiens de cette expérience, c’est le bonheur qui émanait de chaque personne et particulièrement des femmes après la cérémonie. J’ai été frappée de cela. Je ne m’y attendais pas, car, comme tout le monde qui ne connaît pas bien son sujet, j’avais des préjugés sur « cette religion qui sépare les femmes des hommes ».

La religion et les femmes

Presque vingt ans plus tard et après une reconversion à ma propre religion, le catholicisme, la question de l’épanouissement des femmes dans les confessions monothéistes me préoccupe, car ce bonheur, je le sais très possible. Je deviens facilement agacée par le préjugé automatique qui prétend que « les religions monothéistes sont toutes pareilles » et que, « de tout temps, elles ont fait reculer les femmes ». Si des inégalités évidentes ont cours dans certaines communautés, peut-on en dire autant pour toutes les dénominations?

Je n’ai pas l’intention d’élaborer ici sur les différentes théologies et pratiques, mais d’amener une réflexion sur l’importance des nuances à faire lorsqu’on s’avance sur ce terrain. Plusieurs ne le font pas, y compris certains journalistes et blogueurs réputés qui se délectent souvent à comparer notre passé québécois avec le Moyen-âge ou avec des conduites franchement obscurantistes. Ils préfèrent rester au niveau des amalgames entre les trois monothéismes. Tout cela se fait, disons-le franchement, dans un complaisant mépris de « la grande question de Dieu » et, surtout, des institutions officielles qui les portent. Avancer ces comparaisons et prétendre que « tout est pareil au fond » est d’un relativisme navrant. Cela prouve aussi l’ignorance abyssale de celui ou celle qui énonce ces énormités, et les limites de sa capacité à réfléchir. Pour les journalistes, c’est pire: il s’agit carrément d’un raccourci intellectuel qui fait honte à leur profession.

Heureusement, la curiosité et la bonne foi de certains sont payantes. C’est ce que j’ai constaté en visionnant le film très réussi de Maxime Giroux, Félix et Meira, qui met en scène l’amour impossible entre un Québécois de souche, célibataire sans repères, et une Juive hassidique de Montréal, mariée, qui étouffe dans sa communauté.

Félix et Meira

D’emblée, j’avoue que je craignais le contenu de cette œuvre qui semblait dire « voyez, comme les religions sont mauvaises, elles répriment les femmes ». Ayant vu le film israélien Kadosh (2), il y a plusieurs années au cinéma Ex-Centris alors que j’y travaillais – d’ailleurs, avec Alexandre Laferrière, le scénariste de Félix et Meira –, je m’imaginais un film sévère qui dévalorise les religions monothéistes.

Maxime Giroux a privilégié la nuance et nous l’en remercions. Avec son scénariste, il a passé deux ans à se documenter sur les Juifs hassidiques.

Or, Maxime Giroux a privilégié la nuance et nous l’en remercions. Avec son scénariste, il a passé deux ans à se documenter sur les Juifs hassidiques. La communauté mise en scène dans son film est celle des Satmar, une des plus ultra-orthodoxes qui existent. Il faut dire qu’à l’inverse des catholiques et des chrétiens de rite oriental (orthodoxes), les Juifs – comme nos frères protestants d’ailleurs – n’ont pas de magistère ecclésial définissant le contenu de la foi pour l’ensemble des fidèles. Il existe donc plusieurs branches hassidiques, et ce, même à Montréal. Du coup, une panoplie d’interprétations de la doctrine fondamentale est possible, laissant place à un inévitable risque de dérives sectaires. (3)

Pour plusieurs, la communauté Satmar – antisioniste et très fermée sur elle-même – est sujette à de telles dérives. À écouter les commentaires d’ex-membres de ce groupe, les règles sont extrêmement restrictives, tant pour les hommes que pour les femmes. Mais ce n’est pas le cas chez tous les hassidiques. Prenez les Loubavitch par exemple. Avez-vous vu ce documentaire sur les femmes de cette communauté? Mieux, avez-vous lu le fascinant témoignage du Français Jean-Marie Élie Setbon, juif ultra-orthodoxe converti au catholicisme (4), qui explique le fonctionnement de son ex-communauté? On y apprend entre autres qu’aucun mariage n’est forcé…

Revenons à Félix et Meira, film où l’action se développe tout en sensibilité, sans jamais montrer de scènes de brutalité contre les femmes. Certes, on voit bien Meira (bellement interprétée par Hadas Yaron, jeune actrice israélienne au jeu sobre et délicat) écouter de la musique soul en cachette et son mari qui la réprimande, mais les choix scénaristiques et la mise en scène évitent avec discernement le jugement grossier et le manichéisme. D’ailleurs, le personnage du mari (Luzer Twersky, une découverte… tellement qu’on reste sur notre faim après le film) est doux. Il aime sa femme d’un amour sincère et profond.

Les critiques récentes du film ont surtout insisté sur l’histoire romantique entre Félix et Meira et sur la libération de la femme. À cet effet, il nous a semblé que Meira n’était pas tant amoureuse de Félix que de la liberté qu’elle n’a jamais connue: elle projette son désir de liberté sur cet homme bohème en apparence libre. Mais voilà le hic: Félix n’est pas aussi libre qu’il en a l’air et c’est précisément la force du film que de montrer cet aspect tabou qui affecte notre société et dont on n’ose parler, à savoir le vide spirituel et moral des Québécois de souche. Ce constat d’échec, finement brodé, est amené avec grande délicatesse dans ce moment culminant du film: le face à face lourd de Félix et Shulem (le mari de Meira).

Shulem et Félix

Dans un geste d’indifférence qui trahit un manque affectif et des blessures évidentes, Félix est sur le bord de brûler la lettre posthume que son père lui avait dédiée avant de mourir, sans jamais l’avoir lue. La sonnette de son appartement retentit alors: c’est le mari de Meira qui veut lui parler. Les deux hommes s’assoient. La conversation est basse et grave. Shulem confie à Félix les sentiments qu’il éprouve pour sa femme tout en acceptant de la laisser partir. Puis, s’apercevant de la présence d’une lettre sur la table, il demande si celle-ci le concerne. Félix répond par la négative en expliquant qu’elle a été écrite de la main de son père et qu’il allait la brûler sans en connaître le contenu. Heurté par ces paroles, Shulem répond « C’est absurde. Puis-je vous la lire? »

Et là se dévoile l’autre face du film, où se dessine la perte de la transmission des valeurs familiales, la perte de sens, d’autorité et de transcendance. bref la question de la filiation et donc, par ricochet, de manière lointaine, des repères chrétiens qui ont construit notre identité québécoise. Et est-ce un hasard si cet héritage nous vient en grande partie du judaïsme justement? L’effet miroir de cette scène est frappant, d’autant qu’il est porté par deux acteurs sublimes. Martin Dubreuil (Félix) montre toute la sensibilité et l’intériorité dont il est capable. Du grand cinéma!

Maxime Giroux et l’Église

Pour terminer, je cite le réalisateur Maxime Giroux : « Je suis parti avec la même naïveté que la plupart des Québécois par rapport à la communauté juive hassidique: je pensais qu’ils étaient des gens fermés et austères… C’est tout à fait le contraire! Il s’agit d’une religion où la joie prédomine et c’est bien moins austère que le catholicisme » (5). Eh bien, certainement que les préjugés envers sa propre religion tomberaient aussi s’il découvrait de l’intérieur en quoi consiste vraiment l’Église?

C’est avec un «sourire-clin d’œil» cordial que je l’invite à (re)lire d’abord les Évangiles, ensuite à découvrir les écrits de Vatican II et ceux de Charles Péguy, des autres penseurs catholiques et des Pères de l’Église, à visiter les moines de Saint-Benoît-du-Lac, les Fraternités monastiques de Jérusalem dans le Plateau Mont-Royal, et à venir dans les rencontres du Renouveau charismatique, notamment dans la Communauté de l’Emmanuel à Québec. Peut-être pourrait-il même réaliser éventuellement un documentaire sur les dynamiques sessions de Paray-Le-Monial, en France?

Cette invitation à défaire les préjugés tenaces envers notre propre religion, je la lance avec joie à tous mes compatriotes « de souche » qui n’ont pas encore fait la paix avec leur passé. Ils verront quelque chose qu’ils ne connaissent pas et qui n’a rien à voir avec le jansénisme qui a sévi dans certains milieux ecclésiaux au Québec avant 1960. Répétons d’ailleurs qu’aux yeux de l’Église, cette forme austère de pensée est une hérésie qui n’a pas sa place au sein du catholicisme.

Donc, bienvenue chez toi cher Maxime !

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(1) Venant du Maghreb, les Juifs séfarades du Québec parlent français pour la plupart, contrairement à leurs frères ashkénazes qui choisissent souvent l’anglais comme langue seconde.

(2) Kadosh du réalisateur Israélien Amos Gitaï (1999), dépeint la réalité de deux femmes hassidiques malheureuses à Jérusalem.

(3) Qu’on me comprenne bien : en affirmant cela, je ne dis pas qu’il ne peut pas y avoir de déviations au sein de l’Église catholique – d’ailleurs, il y en a eu au cours de son histoire ; l’hérésie cathare au Moyen-Âge et le courant janséniste figurent parmi les plus connues, mais on pourrait également citer l’actuel regroupement Civitas en France, considéré comme intégriste et schismatique par rapport au Saint-Siège –, mais le fait de ne pas bénéficier d’une autorité doctrinale centrale augmente les chances de s’éparpiller à gauche et à droite.

(4) Jean-Marie Élie Setbon, De la kippa à la croix : conversion d’un Juif au catholicisme, Salvator, 2013.

(5) Maxime Giroux, entrevue accordée à Marie-Hélène Mello, Revue Ciné-Bulles, Volume 33, numéro 1, hiver 2015, p. 5.

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis englobe surtout le dessin, mais depuis son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé un retour vers le 7e art. www.stephaniechalut.com

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