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Du CPE à l’université

Photo: Pixabay (jarmoluk - CC)
Photo: Pixabay - CC)

Réponse à l’article L’université n’est pas un lieu de culture par Michaël Fortier

Toute crise sociale prend, de près ou de loin, racine dans la famille. Ce premier lieu d’existence en société pour l’homme est le socle du plus haut lieu d’existence communautaire, la société civile. De cette crise, des incompréhensions, tantôt historiques et tantôt philosophiques s’en suivront allant jusqu’à modifier les principes qui régissent nos institutions.

Dans cet article, l’école du passé sera confrontée à l’école présente. Brassant les termes et les conceptions nous désirons donner un éclairage sur la crise universitaire actuelle.

Hadjadj « en-saigne »

Dans son dernier essai philosophique : « Puisque tout est en voie de destruction », Hadjadj remonte aux racines de l’éducation, de l’enseignement. En relevant les racines étymologiques d’éducation, E-ducere, qui signifie mener hors et d’enseigner, In-Signare, qui signifie mettre dans, l’auteur désire nous montrer comment nos écoles ont perdu le sens de leur vocation.

Si enseigner se définit par mener hors, il va de soi que ce qui est mené est déjà dans la personne. Nous parlons ici de vertus ou de talents, alors que pour éduquer on fait entrer dans la personne une chose nouvelle, les mathématiques, la grammaire et les sciences. Comment pouvons-nous, à partir de ces considérations, donner au gouvernement, le rôle maternel, de faire croitre en la personne ce qui y est déjà. Ne serait-ce pas le rôle du parent, de la famille ou encore… du curé de la paroisse? Car ce qui est en la personne oriente, comme un moule, ce qui sera mis dedans. C’est donc là que se pose le problème de la crise, car il s’agit d’une crise de l’éducation. Le terreau où devait être préparé l’avenir complet de l’étudiant en herbe est bafoué par un manque répétitif d’éducation au sein des familles. (1)

La « République » française de 1792 (jusqu’à nos jours) avait parié sur ce fait : en donnant à l’État le rôle d’éduquer à l’avenir national – que sont les enfants – on créera l’éternel souffle nécessaire au maintien de l’ordre démocratique. Il fallait que l’État se reproduise afin de transmettre « la-nouvelle-bonne-nouvelle » et ainsi ne pas perdre les « acquis » de la Révolution. Or, la transmission s’est faite au dépit d’une autre. Comme nous le dit Hadjadj : « L’espoir mondain devait suffire, l’espérance religieuse était un archaïsme. Celle-ci n’a rien à voir avec l’histoire et les forces du progrès ». L’État français a-t-il réussi? Le Québec qui a copié, tant bien que mal, le modèle français a-t-il réussi cette reproduction sociétale? (2)

La réponse que nous donnons à cette question est non. L’État ne peut jouer le rôle du parent, à moins que nous voulions vivre dans un monde orwellien. Redonner l’éducation aux parents nous direz-vous! Mais comment cela serait possible si, dès la petite enfance, les enfants sont confiés aux bons soins des CPE.

La vocation des universités

Il serait rapide de rejeter la faute sur les parents, ou sur l’État, et de passer à côté d’une pièce importante du problème. En donnant un accès universel aux universités, dans le sens que l’égalité des chances n’est pas normalement tributaire de facteurs monétaires, la société a fait le pari que tous, ou presque, réussiraient leur cursus. Suffit d’aller au cours, étudier (ou pas?), et passer l’examen. La culture collective ayant abandonné la transmission des grandes œuvres, des histoires, mais surtout des traditions, l’étudiant a oublié son devoir.

Nous parlons aujourd’hui en termes de droits, droits de scolarités, droit d’accès au savoir et droit d’accès aux salles de cours. Derrière chaque droit il y a un devoir qui donne l’essence au droit. Par exemple, le droit de propriété vient du devoir de survivre. Dans l’enseignement classique, on transmettait un héritage précieux : l’histoire d’un peuple dans toutes ses matières. Louise Bienvenue, à l’émission À la page animée par l’historien Éric Bédard, explique que le garçon, du collège classique, reçoit un legs qu’il doit faire sien, protéger et ensuite transmettre (3). L’enseignement est lié au devoir de protéger afin de transmettre.

Aujourd’hui c’est tout autre et la réforme scolaire des dernières années est l’effet de ce changement de perspective. L’enfant n’est plus héritier, mais créateur, il oriente lui-même son enseignement : apprendre par soi-même. Certes, apprendre par soi-même est un moyen plus qu’efficace pour arriver à un semblant de savoir, mais l’homo-ex-nihilo moderne est sans maitre, sans guide pour lui donner les bases, pour l’orienter.

La vocation des universités est perdue, elle n’est plus ce devoir, mais plutôt une préparation au savoir-faire, à l’application facile des données transmises. Nous découvrons donc une seconde cause à la crise actuelle : les universités ne transmettent plus, elles formatent des technocrates.

Il n’est pas étonnant de voir des étudiants réfractaires au Québec moderne, voulant rompre avec la tradition et de l’autre côté voir des réactionnaires dignes de Thrasymaque dans La République de Platon.

La conséquence de la démocratisation des mœurs

Dans son essai qui lui a valu sa notoriété : The Closing of the American Mind, l’élève de Léo Strauss, Allan Bloom, démontre que la transition de l’idée des droits naturels vers la démocratie a eu pour conséquence de niveler vers le bas les mœurs, les croyances, les idées… Avant, nous préférions nos enfants à ceux des autres et notre société aux autres, car nous y étions attachés, nous étions leur cause efficiente, sans nous ils n’étaient rien, et cela sans mépris pour les autres.

Bloom, comme Tocqueville, propose que la démocratie mène tôt ou tard vers un égalitarisme, une forme vicieuse de la véritable égalité humaine. Cet égalitarisme touchera toutes les formes possibles de la société, notamment l’enseignement.

En interprétant la valeur égale de tous de manière à ce que tout, absolument tout, soit de même valeur, on en est venu à croire que les connaissances sont aussi tributaires de cette logique. Soit Aristote a la même valeur (d’un point de vue intellectuel et non de dignité humaine) que Judith Butler, soit ni Aristote ni Judith Butler n’ont de valeur. Pourquoi alors se nourrir des Anciens, des grandes œuvres de notre culture, des histoires comme celle de Dollard des Ormeaux, ou tout simplement réfléchir aux questions de la justice, de la vérité et du beau? Il n’y a plus de raison, on abandonne toute recherche et l’on se dirige vers un nivèlement par le bas.

Toujours selon Bloom, il y a eu deux manières d’enseigner. La première faisait des hommes ouverts, c’est-à-dire aptes à la découverte du monde et de son histoire et surtout capables de poser un jugement de valeur (une vraie valeur) sur les évènements et sur les idées. La seconde éducation fait des hommes qui ne sauraient poser un tel jugement, d’abord car on enseigne que Dante et J. K. Rowling ont la même valeur, et ensuite car on leur dit que ces valeurs sont personnelles. (4)

Ainsi, la dérive égalitariste a mené à un rabaissement de la dignité du savoir et à une perte de la valeur de notre héritage.

Le Certificat sur les œuvres marquantes

Le Certificat sur les œuvres marquantes de la culture occidentale est probablement le dernier village gaulois.

Certaines personnes croient que le Certificat sur les œuvres marquantes est une blague, un pseudo intellectualisme se voulant garant d’un héritage classique. Pourtant, c’est là que le professeur joue un rôle de maître, il guide ses étudiants de manière à ce qu’ils prennent conscience des œuvres qui ont formé notre société.

Par la philosophie, les sciences, la littérature, l’histoire ou encore la théologie, les étudiants reçoivent dans ce programme un véritable héritage. Ce n’est qu’en se mettant face à ceux qui on fait notre monde, en les confrontant, en cherchant ce que ces nombreux auteurs ont voulu nous transmettre, que les étudiants de ce programme s’émancipent de ce que sont devenu aujourd’hui nos universités. Tout ce qui a été dénoncé dans l’article de Michaël Fortier comme cause de la crise actuelle se trouve, au sein de ce cursus, épargné. C’est là que l’étudiant se tait et écoute ce qu’on lui a transmis pendant des siècles.

Le collège classique a en quelque sorte survécu aux réformes scolaires grâce à ce certificat. C’est bien là la raison pour laquelle il est accusé de parts et d’autres par les élèves des autres programmes, ainsi que par leurs professeurs, puisque l’étudiant y est perçu comme un héritier et non un innovateur, on y enseigne les vertus et le sens de la famille, et cela sans que nous tombions dans une nostalgie.

De la nature de l’université               

L’université participe à l’édification de la société, les grands maitres qui y passent influencent directement leur environnement culturel et politique. Il suffit de penser à l’influence des idées de la Sorbonne sur la Révolution française, aux influences de l’École de Francfort sur la construction de l’État post-URSS en Allemagne ou encore à Charles de Koninck et Jacques Maritain qui ont influencé non seulement l’histoire de l’Église et la pensée philosophique, mais la fameuse revue Cité Libre dont Pierre Trudeau est l’un des fondateurs. (5)

Puisque la connaissance vraie et active est l’adéquation entre ce qui est, et ce qui est dans l’intelligence, le savoir ou la connaissance ne peut être dissocié, de celui qui intellige. S’il y a science, c’est qu’il y a un être rationnel pour la faire sienne. Ainsi, nous ne pourrions affirmer la séparation entre le savoir et la personne et puisque ce qui est dans la personne et qui est partagée par d’autres relève directement ou accidentellement d’une forme de culture (culture entendue comme «choses communes») l’université, lieu de savoir, participe à la culture de son milieu.

Enfin, cet article peut se terminer de deux façons. Soit ces idées relèvent d’une douce nostalgie, voire de l’utopie, donc d’une construction de pensée qui est par nature inutile, soit les principes tendent vers une idée du juste, du vrai et du bon et espérons-le, pourrait devenir réalité.

 

Par Raphaël Giguère, pour l’Observatoire Justice et Paix

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Notes :

(1) Fabrice Hadjadj, Puisque tout est en voie de destruction, Le passeur, Paris, 2014, p. 128.

(2) Ibid., p. 138.

(3) Émission À la page, de la semaine du 23 mars 2015, http://matv.ca/montreal/mes-emissions/a-la-page/videos/4098250500001.

(4) Allan Bloom, The closing of the American mind, The National Review, Chicago, 1987, Introduction et chapitre 1 à 3.

(5) Pour compléter l’information sur Trudeau, Maritain et de Koninck, se référer aux premiers chapitres (1 à 4) de Pierre Elliott Trudeau : l’intellectuel et le politique par André Burelle.

À propos de l'auteur

L'Observatoire Justice et Paix

L’Observatoire Justice et Paix est un regroupement de citoyen(ne)s catholiques intéressés par les grands enjeux et débats qui animent la société québécoise et canadienne. Il se veut un lieu de réflexion, de formation et d’intervention sur les questions politiques et sociales contemporaines, le rapport entre la culture et la foi, ainsi que sur l’Église dans le monde de ce temps.

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