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Dans le ventre un temps, dans la tête toujours

Photo: Dakota Corbin (unsplash.com).
Photo: Dakota Corbin (unsplash.com).

J’avais envie de lire de belles histoires. J’avais envie d’entendre autre chose que les questions d’actualité sur l’avortement en troisième trimestre de grossesse; d’entendre autre chose que J’ai offert la mort à mon enfant [1]. J’avais envie de chasser toutes ses réalités nouvelles qui repoussent aujourd’hui les frontières des questions éthiques sur la vie humaine. J’avais envie de me nourrir de la beauté de l’enfantement.

Peut-être aussi, voulais-je approcher d’un peu plus près ces paradoxes qui touchent la maternité, de nos jours, en Occident : une maternité tant repoussée et tant désirée à la fois.

Je me suis donc offert la lecture de Dans le ventre. Histoires d’accouchement [2], un recueil de nouvelles signé par un collectif d’auteurs. L’ambition d’Elsa Pépin, qui dirige cette publication, était de faire de ces histoires d’accouchements des objets littéraires et de les rendre publiques.

Ainsi sortis de leur trivialité (mais y’a-t-il une histoire de grossesse qui soit banale?), de par leur caractère littéraire, ces récits de maternité touchent et remuent. La femme qui a connu la grossesse n’y entre pas sans revivre de-ci de-là, certaine de ses propres douleurs, de ses propres craintes et de ses propres joies, profondément enfouies au fond de son ventre.

C’est viscéral, c’est physique, car « […] le corps, lui, n’oublie pas, il se souvient. » (Martine Delvaux, Effet de halo, p. 37)

L’écriture du ventre maternelle

Si les femmes en ont longtemps rêvé et l’ont ensuite appelé de tous leurs vœux, on la reconnait bien ici, cette écriture du corps, du corps féminin.

À mesure que l’épidurale ou toutes autres drogues font leurs effets, les textes deviennent flous, déconnectés du réel.

À mesure que les frontières de la vie et de la mort s’estompent, s’estompent aussi les frontières entre réalisme et onirisme, entre une écriture descriptive du réel et celle de l’inconscient.

À mesure que les corps se déchirent et se fendent, les textes se fragmentent et deviennent moins linéaires.

L’expérience limite

Plus l’on touche à cette expérience extrême qu’est celle de donner la vie, plus les femmes en appellent à ce Dieu en qui elles ne croient pas.

Il y a donc la prière à Dieu : « […], je m’en étais remise à Dieu. Même si je ne crois pas en Lui. Je préférais que ce soit Sa faute plutôt que la mienne si les choses tournaient mal. » (Mélissa Verrault, « Les Enfants soldats »,p. 81)

Puis, il y a la prière païenne, celle qu’on adresse : « À ceux qui gouvernent, je dépose, ici, une prière. » (Anaïs Barbeau-Lavalette, « Naître », p. 45) Parce qu’on sent confusément qu’il faut en appeler à quelque chose de plus grand, de plus fort, qui est au-delà de cette situation qui nous dépasse et sur laquelle on perd le contrôle.

Parce que la prière a quelque chose d’une supplication, quelque chose qui surpasse le pragmatisme et interpelle le spirituel. Parce qu’elle s’approche de la supplication et, certainement, appelle la compassion.

Parce que dans cette expérience extrême qu’est la maternité, on oscille entre la vie et la mort, la nôtre et celle de l’enfant. Parce qu’on prend pleinement conscience de notre perte de contrôle sur le réel. Alors qu’il n’y a plus aucun rempart, Dieu seul demeure, même si on n’y croit pas.

L’abandon de soi

D’ailleurs, une image revient à deux reprises, lors de récits de césarienne. Il s’agit de l’image christique, celle de la Croix : « une mère aux bras en croix et un silence de mort qui tombe autour d’elle » (Martine Delvaux, « Effet de halo », p. 39).

Transfigurée en martyre sur une table d’opération immaculée, les bras attachés en croix. La scène presque biblique.

– Elsa Pépin

Puis, plus loin et clairement identifiée désormais : « Transfigurée en martyre sur une table d’opération immaculée, les bras attachés en croix. La scène presque biblique. » (Elsa Pépin, « Petit sorcier », p. 65).

Étonnant comment l’expérience de la mise au monde fait renaitre, ici, une image forte de la symbolique chrétienne. On assiste à l’abandon de toute forme de volonté propre, jusqu’au don total de soi.

« La vérité, c’est qu’on n’est jamais maître de sa vie. » (Mélissa Verrault, « Les Enfants soldats »,p. 79)

Marquée pour la vie

Dans toute la diversité des récits proposés dans ce livre, il y a cette constante d’une expérience intense et marquante. Porter la vie en soi change une femme pour toujours, peu importe si la grossesse a été menée à terme ou a été interrompue (volontairement ou non).

Une fois que cette petite vie se forme en nous, elle nous change pour toujours. Profondément.

Qu’il naisse à 28 semaines, comme dans cette histoire de triplées de Mélissa Verreault, (« Les Enfants soldats », p. 69) ou à 24 semaines, comme pour ce grand prématuré du récit d’Alexia Bürger (« Notes sur ta création », p.149), l’enfant investit le corps et les pensées de sa mère. Il y fait son nid, dans son ventre pour un temps et dans sa tête pour toujours.

L’expérience d’une grossesse n’est jamais quelque chose qu’on balaie.

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Notes :

[1] Je fais référence à une autre nouveauté en libraire, Anne Ratier, J’ai offert la mort à mon fils, Bernay, City (coll. Témoignage), 2019.

[2] Elsa Pépin [dir. littéraire],Dans le ventre. Histoires d’accouchement,Montréal, XYZ (Quai no5), 2019, 201 p.

À propos de l'auteur

Émilie Théorêt

Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.

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