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Corps-mystère

"Aquarium", © Sylvie Chartrand (2019).
Écrit par Stéphanie Chalut

Je connais l’artiste Sylvie Chartrand depuis longtemps. Nous nous sommes rencontrées au cégep, alors que nous étions étudiantes en arts plastiques. Sa production récente, qui fait l’objet d’une exposition jusqu’au 17 mai à la Galerie Renée Blain, mérite selon moi d’être vue et connue. Voyons de plus près pourquoi.

Parcours éclectique

Après ses études en arts et en design, Sylvie, qui a toujours également aimé la danse, se tourne vers le mime. Mais attention : pas la pratique de la pantomime où le protagoniste principal est déguisé en clown avec des gants blancs et faisant des simagrées et autres expressions caricaturales pour attirer l’attention des touristes qui visitent les grandes villes de ce monde.

Non.

Sylvie est attirée par la tradition d’Étienne Decroux, créateur français ayant jeté les bases du mime corporel.[1]  Un art se situant entre la danse et le théâtre et qui, par son épuration, sollicite davantage l’imagination du spectateur.En gros, c’est du théâtre sans les mots (ou peu de mots), un art de l’attitude qui se situe proche de la sculpture de type « Rodin ». Vous voyez un peu?

À Montréal donc, au début des années 2000, elle suivra une formation à l’École de Mime Omnibus. Depuis ce jour, elle intègre le mouvement du corps dans sa pratique et est toujours affiliée aux spectacles de la compagnie.

Au fil du temps, elle est d’ailleurs devenue membre de l’UDA, s’adonnant régulièrement au jeu d’acteur (des rôles muets surtout) dans des films et autres productions télévisuelles.

Démarche singulière

Mais Sylvie est aussi une artiste de l’image. Ayant jadis flirté avec le cinéma d’animation, elle s’intéresse à l’émergence des formes sur support 2D. Depuis quelques années, elle imprime le fruit de ses explorations visuelles sur papier.

Aussi techniquement maitrisées que poétiques, les œuvres de Sylvie Chartrand – qui peuvent aisément faire penser à des âmes se côtoyant dans le Paradis – surprennent. D’une luminosité extraordinaire, on se demande bien quel procédé est utilisé pour arriver à un tel effet d’évocation.

Au premier coup d’œil, on pense à de la photographie, mais ce n’en est pas vraiment. La démarche de Sylvie Chartrand est plus proche du cinéma. Or, comme on sait que photographie et 7e art sont très liés, on est confondus.

Alors, qu’en est-il?

À vrai dire, l’artiste place une caméra vidéo au fond d’une pièce sombre. À l’autre extrémité de cette pièce, c’est le contraire : il y a une forte lumière. Entre les deux, une surface translucide fait office d’écran, genre d’acétate plastifié de grand format.

La caméra filme ce qui se passe derrière cet écran. Or, ce qui se passe, c’est Sylvie elle-même qui s’exécute dans des mouvements de mime corporel, parfois avec des drapés délicatement choisis.

Le résultat visuel est saisissant. Un travail unique et sensible dans le paysage de l’art contemporain au Québec.

Par la suite, il y a captation d’images fixes des meilleurs moments et les compositions finales sont organisées dans des logiciels de traitement de l’image.

Bref, il s’agit d’un processus de création qui est long et qui implique un dispositif complexe, mais ô combien singulier. Le résultat visuel est saisissant. La signature de l’artiste est forte et assumée. Un travail unique et sensible dans le paysage de l’art contemporain au Québec.

Du surnaturel dans l’art

Par ailleurs, les questions qui sous-tendent le travail de Sylvie Chartrand sont d’ordre philosophique et métaphysique, avec une ouverture sur la transcendance.

Qu’est-ce que la personne humaine dégage dans sa complexité et son rapport au monde? Comment en vient-on à dire qu’un être humain existe? Qu’est-ce que ce corps humain qui enveloppe l’âme? Pourquoi un corps? Comment le corps se manifeste-t-il? Que dégage-t-il?

On pourrait presque ajouter : pourquoi le corps souffre-t-il? Pourquoi jouit-il? Pourquoi devons passer par ces états dans la vie?

Véritable réflexion existentielle sur le vivant, l’artiste dit elle-même que dans son processus de création, il y a une analogie avec le fœtus qui commence sa vie dans le ventre de sa mère.

Pensez à l’écran translucide évoqué plus haut : d’un côté il y a la caméra (notre œil) qui voit le ventre de la femme enceinte (l’écran translucide qui fait ici office de «peau»), de l’autre, il y a le bébé qui se meut dans son liquide amniotique (Sylvie qui chorégraphie ses mouvements).

L’artiste cherche à dévoiler des états du corps (voire des états d’âme) au-delà du perceptible. Et cela donne à voir toutes sortes de formes éthérées suggérant entre autres, la cohabitation d’êtres en apesanteur, genre de créatures en quasi-état de grâce.

De fait, de ces ingénieuses monochromies se dégagent une véritable douceur, une délicatesse rare. La fragilité de l’existence est y clairement révélée.

Psaume de la Création

Parfois, à côté de ces corps humains, surgissent des formes animales : des bêtes aquatiques, une faune ailée, des mammifères de toutes sortes ou des insectes improbables.

Il ne s’agit pas pour autant d’une représentation ou d’un éloge de l’anthropomorphisme. L’artiste précise bien lorsqu’on lui parle, qu’elle ne cherche pas à évoquer «un mélange des genres».

Sylvie Chartrand cherche plutôt à montrer les possibilités de rencontre (voire de communion) de différents êtres vivants dans un monde mystérieux qui nous échappe. Monde que certains interprèteront comme étant le Jardin d’Éden ou le Ciel…

Si l’artiste ne répond pas à cette question, elle ouvre en tous cas la porte vers une réflexion sur la possibilité d’une vie après la mort.

Dans l’exposition

Alors, que retrouve-t-on dans cette exposition? Eh bien, une vingtaine d’œuvres récentes, comprenant deux installations vidéos. Notons que ces images constituent aussi une nouvelle imagerie dans le travail de l’artiste, mais qui s’inscrit dans une continuité cohérente par rapport à sa production antérieure.

Plusieurs séries d’œuvres se côtoient dans l’espace de la Galerie Renée Blain : la série des Gémellités (2019), la série Imago (2017-2019), la série Figures (2017-2018).

Je retiens particulièrement la pièce Figure 5 (2017-18), ainsi que les œuvres Aquarium et Faune. (2019).

Le seul bémol de cette exposition se situe dans le choix discutable des responsables culturels de la Ville de Brossard d’avoir jumelé le travail de Sylvie, qui relève assurément de l’art contemporain, avec une artisane travaillant la céramique plutôt décorative.

Si les thématiques des deux créatrices sont connexes, le visuel de l’ensemble agace : les sculptures de la céramiste prennent trop de place dans l’espace au point d’éclipser les œuvres au mur de Sylvie… Dommage. Il y aurait eu pourtant assez de matière pour que cette dernière ait droit à une exposition solo. Ce sera pour une prochaine fois!

*

Sylvie Chartrand – Exposition Fantasmagorie, Galerie Renée Blain, Brossard.

7 avril au 17 mai 2019.

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Note:

[1] Étienne Decroux est aussi le créateur du fameux moonwalk que Michael Jackson a repris.

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis englobe surtout le dessin, mais depuis son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé un retour vers le 7e art. www.stephaniechalut.com

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