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Blogue

À la défense de Christian Grey

Écrit par Michaël Fortier

 

On n’arrive pas à Dieu à toutes les époques par le même chemin.

– Nicolás Gómez Dávila

 

Je voudrais ici me faire l’avocat de ces 50 nuances de Grey dont je n’ai, à mon grand désarroi, jamais lu une page. Question de gout: le genre « Marquis de Sade pour petites princesses » n’a jamais été ma tasse de thé.

Il est de bon ton aujourd’hui d’affirmer qu’on ne peut parler d’une œuvre sans l’avoir lue. Pourquoi accorder autant d’importance à l’activité de lecture? En fait, on peut parler d’une œuvre qu’on n’a pas lue pour la même raison qu’on peut parler de la météo sans avoir mis les pieds à l’extérieur ou qu’on peut parler d’un crime sans l’avoir soi-même commis.

Des esprits fins me reprocheront de perdre mon temps à défendre une œuvre médiocre. Je ne défends pas la médiocrité, mais l’œuvre, et plus précisément, son public. Au demeurant, la culture « moderne » a peu d’avenir en dehors des sentiers maintes fois battus de la médiocrité. S’« il faut être absolument moderne », comme disait Rimbaud, aussi bien s’y frotter tout de suite.

De quoi accuse-t-on les 50 nuances de Grey? D’avoir popularisé des pratiques sadomasochistes et d’avoir causé un émoi dans les casernes de Londres, où les pompiers craignent de ne pouvoir venir en aide à tous les amants incapables de se libérer de leurs menottes.

Une parenthèse est ici nécessaire. À ce point du texte, on serait en droit d’attendre la complainte du moraliste s’épanchant en lamentos sur les avatars que prend chez nos contemporains la recherche de la petite mort. Mais mon intention n’est pas de jouer les curés. Il faut être assuré de sa vertu comme seuls peuvent l’être les journalistes du Devoir ou les membres de Québec Solidaire pour ne pas rougir de faire la morale à d’autres. N’étant ni l’un ni l’autre, je préfère m’en tenir au vieux conseil de Thomas a Kempis: « Même si tu vois quelqu’un commettre un péché ou un crime, ne te crois pas meilleur que lui, car tu ignores de quoi tu es capable. »

Après tout, qu’est-ce que la recherche frénétique de la jouissance sexuelle, sinon une quête d’absolu « transférée dans l’ordre passionnel » (Bloy)? Le raffinement même du sadomasochisme prouve que la petite mort, à elle seule, ne suffit pas (sinon pourquoi un tel déploiement de moyens?) ; on veut d’une jouissance qui atteigne à la plénitude de l’extase. C’est pourquoi les chrétiens devraient se réjouir du succès des 50 nuances. D’un côté, ce succès invalide les descriptions complaisantes de l’époque contemporaine comme « ère du vide » (Lipovetsky), en prouvant, d’une bien curieuse manière, que le désir de l’infini agite encore un peu les âmes.

D’un autre côté, les chrétiens savent qu’on ne réintègre pas par effraction le paradis perdu (sinon à quoi bon la Chute? l’Incarnation? la Rédemption? le Jugement? le christianisme?). Ils savent que la pénétration d’un orifice, quel qu’il soit, ne rend pas la vision béatifique moins impénétrable. Forts de leurs certitudes, les chrétiens, au lieu de dénoncer le succès des 50 nuances, pourraient y voir une occasion de faire valoir, auprès du public en mal d’absolu, la solution du christianisme.

Ceci étant dit, il me faut encore répondre aux esthètes qui se plaignent de l’énorme succès dont on gratifie une œuvre aussi médiocre. L’exemple des 50 nuances devrait pourtant leur plaire, à eux qui s’interrogent sur la continuité de l’art et de la vie, sur l’influence que peut avoir celui-là sur celle-ci. Ils veulent confier à l’art le pouvoir de changer des vies ; ils veulent qu’une fugue de Bach fasse de nous de « meilleurs êtres humains » (peu importe ce que cela veut dire), qu’une pièce de Wadji Mouawad fomente une révolution, qu’une citation de Camus plante un phare au cœur des ténèbres de notre existence.

Ils veulent tout cela, et ils méprisent les réactions hystériques de la multitude assez béotienne pour s’endormir sur un film de Bernard Émond, mais qui, après avoir vu les 50 nuances de Grey, se hâte vers la chambre à coucher pour se bâillonner et se ligoter aux barreaux du lit. Leur mépris est un aveu d’impuissance: l’immense succès de cette œuvre canaille tourne en ridicule la haute conception qu’ils se font de l’art. La rumeur leur parvient de tous ces couples qui se mettent à imiter les gestes de Grey et Steele (les protagonistes), et ils se sentent humiliés, dépossédés du privilège d’agir sur la vie par les moyens de l’art. Et ils voient juste. « Ils sont là, les pouvoirs de l’art ! », pourrait s’exclamer l’auteure E.L. James, en désignant son livre… ou les sextoys qui en dérivent. « Si les artistes veulent vraiment “changer des vies”, qu’ils abandonnent Bach et Shakespeare et me suivent ! »

En effet, si l’art trouve sa justification dans sa capacité d’entrer en résonance avec la vie, d’exercer sur elle une influence, force est d’admettre que E.L. James a trouvé une voie incontestablement plus efficace que celles de Bach et de Shakespeare. On pourrait me répondre par boutade que ceux-ci s’adressent à des âmes, et E.L. James à des animaux. Mais il serait plus profitable de s’interroger au sujet des attentes qu’on entretient vis-à-vis de l’art, auquel on demande ni plus ni moins d’éclairer nos existences. N’est-ce pas parce qu’ils font participer la multitude à l’avilissement d’une si noble fonction, qu’on en veut aux 50 nuances?

Je crois que les lecteurs d’E.L. James entretiennent un rapport à l’art qui est beaucoup plus sain que celui de nos esthètes. Non pas parce qu’il vaudrait mieux apprendre les rudiments du BDSM plutôt qu’élever son âme, mais parce que ce rapport « naïf », instrumental à l’art rappelle, à ceux qui seraient sur le point de l’oublier, ce qu’il est vraiment. À savoir: un simple instrument, susceptible d’être utilisé pour n’importe quoi (y compris pour enseigner les rudiments du BDSM). À trop insister sur les pouvoirs de l’art, sur sa capacité intrinsèque à donner du sens à notre vie, on tend à le spiritualiser; on en fait un succédané de religion, le salut étant peu à peu remplacé par la lecture, la contemplation et l’écoute roboratives.

En cherchant du sens dans l’art, il y a fort à parier qu’on en trouve. On s’accroche à ce qu’on peut; et il est plus vraisemblable, au point de vue psychologique, qu’ayant trouvé du sens dans une œuvre d’art, on en cherche dans d’autres œuvres d’art, au lieu de se jeter au pied de la Croix. Bien sûr, la spiritualisation de l’art ne pose aucun problème à l’athée (qu’a-t-il besoin de s’encombrer d’un viatique plus lourd que son florilège de citations de Camus et de Sartre?).

En revanche, le chrétien qui doute ou la personne qui cherche à canaliser sa nostalgie de la plénitude dans la fréquentation des grandes œuvres risque de se faire prendre au piège. Car l’intention qui les anime, celle de capturer une lueur de transcendance – d’atteindre le sens du sens –, s’épuise inévitablement dans l’horizontalité des rayons de leurs bibliothèques. Comme Faust, ils pourraient se réveiller un matin, désespérés par le néant de leur vie passée dans les livres et dans les œuvres d’art. Incompatibilité de l’art et du christianisme? Certainement pas; mais il faut reconnaitre deux choses: 1) qu’ils marchent en sens contraire, quand bien même leurs routes peuvent se croiser parfois; 2) que le christianisme n’a pas besoin de l’art.

Il y a un parallélisme étonnant entre la conception spirituelle de l’art (au nom de laquelle on méprise les 50 nuances de Grey) et les aventures sexuelles de Grey et Steele et de leurs épigones. Dans l’un et l’autre cas, on cherche autre chose que ce qu’on semble chercher. C’est qu’on peut transférer son désir de plénitude dans l’art comme dans le sexe. Mais si les partisans des 50 nuances se trompent une fois, leurs détracteurs se trompent deux fois: en croyant que leur voie les tourne vers Dieu; en méprisant les 50 nuances et leurs partisans plutôt que l’art.

À propos de l'auteur

Michaël Fortier

Michaël Fortier détient une maitrise en littérature française. Son mémoire porte sur les écrivains catholiques français. Il poursuit des études en droit.

20 Commentaires

  • Forcer une personne à faire du sexe violent, ce n’est pas ça du BDSM. Du peu je connais le sujet, une vraie séance BDSM nécessite un consentement total des parties. Selon les dires, le livre et le film parleraient plutôt de quasi-viol. Le problème avec les œuvres est donc ailleurs, c’est-à-dire dans sa mauvaise compréhension du BDSM et l’image erronée qu’elles en donnent.

    Un ami pratiquant la chose m’a déjà dit que cette pratique doit inclure, par exemple, un ”safe word”, un mot dont l’utilité est de signifier à l’autre que la chose va trop loin. Chacun a d’ailleurs son rôle à jouer, un rôle décidé normalement préalablement à la séance.

    Par ailleurs, je me demande où est la limite entre l’art et la pornographie. À quoi avons-nous vraiment affaire? Quoiqu’il existe des réalisations pornographiques très artistiques, que l’art puisse être pornographique ou même que l’art peut être dans n’importe quoi. Autre débat : qu’est-ce que l’art? 😉

    Cela étant dit, votre réflexion est très intéressante et, bien sûr, pertinente!

  • Cher Hugues,

    La protagoniste de 50 nuances de Grey doit signer un contrat; il n’est donc pas question de «forcer» qui que ce soit. Quant au déroulement des séances BDSM, j’avoue n’en rien connaître et m’en porter assez bien.

    Ta question de la limite entre l’art et la pornographie me semble bien autrement intéressante. Voici ce que j’en pense: laissons à l’art et à la pornographie fixer leurs propres limites.

    Si par «réalisations pornographiques très artistiques», on désigne ces films avec un scénario minimal, un éclairage digne du kitsch d’Instagram et un décor chatoyant, alors on se trompe de mot; il ne s’agit pas d’art mais d’esthétisme. Ce n’est pas la même chose, car l’art a une vie en dehors de l’esthétique et vice-versa.

    La pornographie peut être esthétique, mais elle ne peut pas être artistique, sans quoi elle ne serait pas de la pornographie, mais de l’art. Inversement, l’art peut englober la pornographie, sans devenir lui-même pornographie. Voir par exemple: Marquis de Sade, Pasolini, Lars Von Trier, etc.

  • Les positions sur l’art que vous proposez semblent être foncièrement fausses. D’abord le Christ sur la croix est le beau par excellence et sa représentation est l’œuvre la plus transcendantale. N’oubliez pas que par le beau, qui s’exprime dans l’art, est un chemin qui mène à Dieu.

    Le christianisme marche dans le même sens que l’art, tous deux rendent compte de l’inexplicable transcendant l’humanité. Le christianisme à même influencé l’art de toute époque! (considérations à faire sur « l’art » moderne)

    Le christianisme a besoin de l’art, il est même un art. Car comme l’explique bien Aristote, Saint Thomas d’Aquin, Maritain ou encore Hadjadj, le beau transmis par un savoir-faire (une tekhnè) ouvre l’âme aux limites de l’intelligence et mène à la contemplation. C’est la finalité du chrétien de contempler!

    J’aimerais bien continuer cette discussion ou si vous pouviez expliquer plus en détail ces propos surprenants voir nouveau dans le christianisme!

    • Raphaël,
      Michaël me corrigera si je me trompe, mais je crois qu’il voulait mettre en garde contre une tendance lourde (même au sein du christianisme) d’idolâtrer l’art.
      Pourrais-tu croire que Dieu existe sans démonstration artistique? Pourrait-on croire au Christ sans avoir accès à ses représentations? J’espère bien que oui.
      Bien sûr que l’art peut être utile. Mais il doit être un moyen, un outil, qui pointe vers la fin – Dieu – et non une fin en soi. C’est la lecture que j’ai faite de ce texte.
      Cordialement,
      Antoine

  • Tout d’abord, merci Raphaël pour ton commentaire. Je ne comprends pas pourquoi tu invoques Aristote ou Saint Thomas dans une réflexion sur ce que j’appelle la conception spirituelle de l’art, qui est à l’évidence un phénomène tout à fait moderne.

    J’ignore quelles sont tes références artistiques, mais il n’y a qu’une frange très limitée de l’art – surtout de l’art moderne – qui cherche à «rendre compte de l’inexplicable transcendant l’humanité». La majeure partie de ce qu’on comprend aujourd’hui comme art est formaliste, matérialiste, et la transcendance est le cadet de ses soucis.

    L’art mène à la contemplation, certes; il mène avant tout à la contemplation de lui-même. Rien à voir avec l’attitude contemplative de Saint Thomas devant l’évidence d’un dessein intelligent dont il déduit l’existence de Dieu. Si l’art peut effectivement mener à la contemplation au sens où tu l’entends, c’est à condition qu’il excède sa propre sphère. À condition, autrement dit, qu’il se méprise en tant qu’Art, et qu’il accepte de n’être qu’un instrument au service de quelque chose de supérieur à lui. C’est justement ce qui a permis l’exceptionnelle compatibilité de l’art et du christianisme pendant le Bas Moyen-Âge. Imagines-tu Fra Angelico vanter les pouvoirs de l’art en disant qu’il lui permet de donner du sens à sa vie ?

    Si ma perspective t’apparaît étrangère au christianisme, je te renvoie au concile de Trente. Face à Luther qui voulait bannir le culte des images saintes, l’Église l’a autorisé… sous réserve de vénérer ce qu’elles représentent et non les images pour elles-mêmes (qui étaient, de surcroît, bénies). Difficile, après ça, de surfaire l’importance de l’art, d’en défendre une conception spirituelle tout en restant dans une perspective chrétienne.

    Enfin, je rappelle que je n’ai pas écarté l’art (je m’en trouverais assez mal, avec les bibliothèques que j’ai…) ; j’ai seulement voulu le déspiritualiser, rappeler qu’il n’est qu’un instrument qui peut mener à 50 nuances de Grey aussi bien qu’à Shakespeare. Ce même Shakespeare que tu auras quelque mal, j’imagine, à trouver dans les monastères, car – je maintiens mon point – l’art n’est pas nécessaire au christianisme, et il risque moins d’y conduire que d’éconduire. Jésus n’a pas eu besoin d’écrire des bonnes pièces de théâtre pour racheter les hommes.

    J’y insiste pour bien me faire comprendre: l’art peut conduire à Dieu. De même que le diable peut y conduire. Mais ce n’est pas dans sa nature propre de le faire; c’est l’exception qui confirme la règle. L’art peut être un moyen valable, mais dans tous les cas il reste un moyen; il faut bien se garder de le survaloriser.

    Ma réflexion sur l’art n’est pas «nouvelle» dans le christianisme, en fait elle est fortement inspirée par Léon Bloy (parrain de Maritain et un des pères spirituels de Hadjadj), qui était à la fois un immense artiste et un grand contempteur de l’art. Son époque (fin 19e, début 20e siècle) était le théâtre de nombreuses conversions à un catholicisme esthétique (façon Mathieu Bock-Côté). Je crois que la situation a empiré depuis, parce que les attentes envers l’art se sont accrues au même rythme que le vide spirituel de nos sociétés (mais il n’y a plus de conversions esthétiques, parce qu’il y a de moins en moins de conversions tout court). «Ce n’est pas le vide qui manque!», disait Beckett. La réflexion de Bloy m’apparaît donc plus actuelle que jamais, comme une heureuse mise en garde contre la tentation de spiritualiser l’art (il abandonne volontiers cette idée aux philosophes allemands). Permets-moi de terminer ce trop long commentaire en t’en citant un morceau :

    «L’Art est un miroir pour se regarder soi-même, alors qu’on pourrait faire éclater toutes les lumières du Paradis en ne regardant que Dieu.»

    • Bonjour Michaël,
      Merci pour cette réflexion qui me rejoint beaucoup, car je suis artiste et j’ai commencé à bloguer ici moi aussi. Bientôt paraîtra également dans la revue de cinéma «Séquences» mon analyse de l’oeuvre de Cheyenne Carron, «L’Apôtre». J’étais curieuse, tu le fais où ton doctorat en littérature?

      PS: on dit «art contemporain» et non «art moderne» pour définir l’art actuel. L’art moderne se termine grosso modo vers les années 1960. 😉

  • C’est une conception bien moderne de l’art. Michaël, pour pouvoir débattre avec vous j’ai l’impression qu’il faut adhérer à tout votre bagage, vos opinions. Ce que Raphaël ne fait pas. Du moins pas dans la lecture que je fais de vos échanges : vous ne débattez pas sur le même plan.

    Certainement pour lui (et j’abonde en ce sens) 50 nuances ce n’est pas de l’art.

    Il faut arrêter avec ce relativisme de « l’art peut mener à Dieu autant qu’au Diable », l’art – la contemplation – ne devrait pas mener au Diable, ce que vous proposez comme définition de l’art est un laisser-aller, une complète impuissance par rapport à lui.

    En disant laissons l’art se définir et laissons la pornographie se définir c’est démontrer une petite faiblesse dans le raisonnement. J’ai aussi fait des études en art et j’ai été désillusionnée par la marée de médiocrité qu’on trouve pour une œuvre qui appelle vraiment à une certaine conception du Beau, (et pas seulement d’un esthétisme Instagram).

    Vomir sur une toile, même si c’est extrêmement bien justifié, pour moi ce n’est pas de l’art. Je sais que je n’en séduis pas plus d’un en affirmant cela, mais que voulez-vous que je trouve que notre conception de l’art est au moins décadente, et sinon morte pour reprendre un certain Allemand.

    On est dans une période artistique qui selon moi a fait le rejet du Beau, pour proposer un flou complètement désarmant. « C’est bon on rejette la tradition », et on propose quoi par la suite? Est-ce que l’art c’est seulement la technique? (Décevant) Ce n’est surement pas ce que proposait justement le Concile auquel vous faites appel. On peut encore s’extasier devant une image justement parce qu’elle rappelle son Créateur. Si une œuvre devant nous apparait divinement belle, imaginez la beauté de Dieu. Ceci dépasse de loin les limites de mon entendement.

    Enfin. Je dois avoir une conception trop platonicienne de l’art, car pour moi il faut qu’il y ait transmission de l’idée du Beau par un savoir-faire. C’est pourquoi un Fifty Shades n’est certainement pas de l’art.

    * Nota bene ; des choses sublimes se font encore, au travers cette marée de médiocrité, ne perdez pas espoir.

  • Puis-je répondre ou vais-je me faire reprocher de tirer le débat vers le dialogue de sourds ? Je doute qu’il faille «adhérer à tout [mon] bagage, [mes] opinions» pour discuter, simplement il se trouve que je crois assez à ce que je dis pour accepter d’en débattre.

    Comprenons-nous bien. Je ne mets pas Shakespeare et 50 nuances sur le même plan. C’est par commodité que je range deux «œuvres» aussi différentes sous une même notion d’«art». Si on s’en tient à une définition platonicienne, alors on va désoler tout l’après-midi du fait que l’art est une espèce en voie d’extinction depuis au moins deux siècles. D’ailleurs, ce n’est pas à une philosophe que je vais apprendre que Platon n’était pas exactement un chantre de «l’art»: pour lui, l’art n’est pas seulement un savoir-faire, c’est avant tout une imitation (mimèsis) du monde sensible. Cette imitation nous y enracine de telle sorte que, s’il est possible de faire vibrer le Beau à travers lui (mais Platon ne lie pas «art» et «Beau» aussi directement que tu le fais), c’est en allant contre sa pente naturelle (à nous enfermer dans le sensible) bien plus qu’en la suivant. Bloy, dont j’ai cité plus haut un bel aphorisme, s’avère étonnamment proche de Platon.

    Ceci étant dit, laissons-là la philosophie antique. Je voudrais plutôt revenir sur ton accusation de relativisme: je n’ai pas dit que l’art mène soit à Dieu, soit au diable ; j’ai seulement rappelé que l’art peut mener à Dieu, comme le diable aussi peut mener à Dieu. Ça peut arriver, et si je capitalise un peu sur l’énormité de ce parallèle, c’est pour bien souligner, d’une part, que l’art n’est absolument pas une autoroute certaine vers Dieu et, d’autre part, qu’à force de lui attribuer de tels privilèges, la foi risque de ne plus pouvoir se passer de lui (ce qui ne veut pas dire qu’elle doit s’en passer complètement, il y a une nuance importante à faire).

    Pour que l’art soit une forme de louange — telle est, si ma déduction n’est pas abusive, ta conception de l’art (et je pense immédiatement à Péguy ou à Claudel) —, il faut d’abord et avant tout qu’il se fasse humble, qu’il ne s’illusionne pas sur ses propres pouvoirs. Car c’est l’humilité qui permet de voir le mystère et d’en faire l’éloge. L’humilité est la condition même de la louange. Et pour avoir un art humble, il ne faut pas trop le grandir, le «spiritualiser».

    Quant au reste, je doute qu’on parvienne ici même à résoudre une fois pour toutes l’éternelle question de la définition de l’art (au risque d’en écarter la majorité de la production «artistique» contemporaine). Cela ne m’apparaît pas nécessaire non plus; je crois qu’il est parfois préférable de s’en remettre au sens commun plutôt qu’aux philosophes allemands.

  • Il faut tout de même reconnaitre que l’expression première de Dieu sur terre est artistique. «La divinité de Dieu est manifeste depuis la création du monde ; c’est pourquoi ceux qui ne lui rendent pas grâce sont inexcusables.» (Rm 1:18)

    Si Dieu utilise ce moyen appelons-le «l’art de la création» c’est parce qu’il s’agit du moyens hors de l’ordre de la grâce et de l’ordre de l’intelligence le plus simple pour arriver à lui.

    L’art, la seule possible, qui est un savoir-faire, qui est Beau, qui imite la nature et donc qui est nécessairement bonne mène qu’à Dieu. Ce qui l’en détourne n’est pas de l’art ou celui qui a été détourné par l’art ne l’a pas bien interprété (sachant qu’une vraie oeuvre d’art n’a pas besoin d’être interprétée, elle parle d’elle-même. )

    Ps: le diable ne mène pas à Dieu, il montre simplement que Dieu existe. C’est une nuance importante car sinon on pourrait croire que la personne diabolique l’est pour se rapprocher de Dieu…

    • Raphaël,
      J’ai bien l’impression, à l’instar de Michaël, qu’on ne réglera pas la définition de l’art dans un blogue… 🙂
      Ceci dit, concernant le diable qui mène à Dieu, je n’ai en tête que l’Exultet pascal, chanté par toute l’Église dans la nuit du Samedi saint, en parlant de la Chute d’Adam, par la faute du diable: “Heureuse faute qui nous valut pareil Rédempteur!”

  • Bon.

    Il faut passer par-dessus le ton de votre réponse, tout à fait paradoxal avec la crainte que vous avez d’être victime d’un dialogue de sourd. C’est aussi comme vous, car forte aise de mon opinion, j’accepte de la divulguer ici dans un débat, qui sommes toute, je croyais sain. Ne tombons pas dans les chicanettes, si je n’avais eu qu’une opinion dédaigneuse de votre billet je me serais abstenue de tous commentaires.

    Si Platon (comme nous le savons tout deux semble-t-il) n’est pas le plus élogieux en ce qui a trait de l’art, il serait d’accord pour dire que [votre] conception de l’art (la conception moderne, contemporaine, peu importe) ne mène pas à Dieu. Je commence à comprendre pourquoi vous tenez de tels propos, car certes 50 nuances, si telle est une «oeuvre» n’est pas une autoroute certaine vers Dieu. Ce n’est pas un éloge de la nature humaine, de ce qui a de bon chez l’homme, de la vertu, ce n’est même pas un imitation (mimésis) de ce qui a de beau dans la nature point. Et pour en couronner le tout : ce n’est pas humble.

    Pour revenir à la conclusion de votre réponse, il est peut-être plus confortable d’en revenir au sens commun pour définir votre conception de l’art, plutôt qu’à ce que les philosophes allemands en ont dit, ou qu’importe tous ceux qu’y s’y sont penchés depuis des siècles. Simplement une telle conception en restant dans le sens commun, en est une bien douteuse, bien relative ; je le maintient, car la perception de chacun n’étant pas «élevable» au rang d’absolu, elle reste axée sur les passions je dirais même. Ce n’est pas parce que le «gros bon sens» nous dit que c’est de l’art que c’en est.

    Croyez-moi, la discussion est tout à fait intéressante!

  • Bon. Petite mise en contexte pour Raphaël et Stéfany. L’art (on parle des arts visuels principalement depuis le début de cette discussion) a évolué à un rythme effréné depuis 1863 et les paradigmes anciens ne sont plus pris en considération depuis. L’avènement des Académies des Beaux-Arts, de la muséologie, de l’arrivée de la technologie industrielle (photographie et cinéma), ainsi que du «star system» au 19e siècle, sont venus littéralement bouleverser les repères esthétiques traditionnels qui remontaient jusqu’alors aux Grecs.

    Pouvez-vous vous imaginer que les oeuvres des impressionnistes (dont les innombrables reproductions couleur pastels figurent maintenant dans tous les salons de matantes et autres salles d’attente du monde entier) furent rejetées par l’immense majorité des gens de l’époque (cathos inclus!), car jugées «laides». Pourtant, ce sont des chef-d’oeuvres.

    À partir du Salon des Refusés de Paris (1863), la pertinence de la peinture et du dessin, ainsi que du sens de ce qui est «beau» a été remis en cause par les artistes eux-mêmes, car l’Académie voulait leur dicter ce qu’il fallait faire. Mais qui d’autres que les artistes eux-mêmes savent intimement ce que c’est que de faire de l’art et la liberté que ça demande? Certainement pas les bonzes et autres gestionnaires du système! La révolte vécue par les créateurs à l’époque était plus que légitime et cette tension perdure encore aujourd’hui, car nous devons constamment nous battre contre les institutions (musées, centres d’exposition, galeries, industrie artistique) qui essaient de nous dicter la voie. Ce rapport de force était beaucoup moins présent avant l’ère industrielle. Vous voulez des anecdotes? On ira prendre un verre ensemble!

    Tout ça pour dire qu’il faut impérativement prendre acte de ces faits historiques pour pouvoir débattre ce que qu’est l’art. Autrement, on invalide toutes les pratiques qui se font depuis 100 ans et cela est dangereux comme manière de voir les choses. L’art commence certes par de l’immatériel (intuition, inspiration, idées), mais il se concrétise dans un médium spécifique. En d’autres mots, il s’incarne dans le matériel, dans le monde sensible. Ce qui ce fait présentement peut et doit être tout aussi valable qu’une oeuvre de Vermeer ou Le Titien, car on ne peut enlever l’intuition et l’inspiration aux artistes. Un créateur est un créateur, peu importe son époque. Il ne faut donc pas se braquer comme des vierges offensées devant l’art qui se fait maintenant. Il faut essayer de comprendre, même si on est pas d’accord avec tout (et j’en suis, croyez moi!). Ici quelques lien pertinents. Quand vous aurez le temps et si cela vous intéresse. Au plaisir. SC

    http://www.librairiesaintjoseph.com/node/73534

    http://www.albin-michel.fr/L-eglise-et-l-art-d-avant-garde-EAN=9782226135520

    http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/10/31/31006-20141031ARTFIG00308-fiac-mccarthy-l-oeil-de-fabrice-hadjadj-sur-l-art-contemporain.php

    http://www.amazon.fr/Querelle-lart-contemporain-Marc-Jimenez/dp/2070426416

  • Bon texte. Il y a comme l’idée sous-jacente que l’élite artistique contemporaine ne contemple l’art que pour se contempler elle-même. Ça donne froid dans le dos de penser que l’intellectualisme n’est, finalement, pas gage d’humilité…

    Pour ce qui est de l’art, de toute façon, il est terminé. 🙂

    http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2013/10/danto-end-art-20131029864954814.html

    Si cette idée selon laquelle l’art peut effectivement remplacer la religion et nous sauver me pue au nez, je pense qu’Arthur Danto pose un diagnostic éclairé sur l’art post-moderne: il n’a d’autre repère que lui-même. J’ai quand même un grand respect pour son esprit d’analyse et la cohérence de sa vision.

    Et aussi pour cette idée: l’art est le petit frère de la religion et de la philosophie. Il élève l’homme qui “vit” à l’homme qui réfléchit sur “pourquoi il vit”. Donc, qu’il se suffit à lui-même.

  • … Plus d’un an plus tard, je me permets d’apporter ici juste quelques citations, n’ayant pas la culture ni l’envergure pour relancer le débat, mais assez de mémoire pour rapporter ces mots que j’ai lus quelque part et qui pourraient peut-être l’éclairer:

    “Bonum, verum, Pulchrum”: le Bien, le Beau, le Vrai. Devise d’une école privée catholique américaine, qui ne l’a sûrement pas inventée.

    “Le Beau est l’éclat du Vrai”: phrase tirée d’un article d’Henri Charlier (1883-1975), artiste français dont plusieurs statues se trouvent à l’oratoire Saint-Joseph, et qui est aussi l’auteur du dessin figurant au-dessus du tombeau de saint frère André. J’ai lu ça dans un texte intitulé “Le Beau est une valeur morale indispensable à la société”, paru dans un recueil qui lui a pour titre: “La Réforme politique”. Il argumente, de manière convaincante selon moi, que s’il est des esprits tellement doués pour l’abstraction qu’ils peuvent se passer de la médiation du beau pour accéder à la vérité, ce n’est pas le cas de la majorité des hommes et si on ne leur offre pas une beauté conforme aux vérités dont ils doivent vivre, ils la chercheront ailleurs et s’éloigneront peu à peu de la vérité sinon du bien. Vu comme ça on peut comprendre en quoi cette réflexion a quelque chose à voir avec l’animation chrétienne du politique et du social.

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