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2019-07 Création

Imposez vos règles au boulot

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Photo: Unsplash
Écrit par Ariane Malchelosse

[Ce texte est tiré de l’édition papier du magazine Le Verbe, été 2019. Pour consulter la version numérique, cliquez ici. Pour vous abonner gratuitement, cliquez ici.]

Est-il possible d’aménager des horaires de travail plus respectueux des cycles féminins? La philosophe française Marianne Durano pense que oui.

Dans son récent essai Mon corps ne vous appartient pas, la jeune auteure formule une proposition ambitieuse: «Laisser une plus grande marge de manœuvre aux femmes dans l’organisation de leur temps de travail» (p. 104).

Deux sexes, deux temporalités

Respecter la temporalité féminine, c’est à la fois permettre aux travailleuses de vivre pleinement leur maternité et donner une chance aux mères de mieux intégrer le marché du travail. Voilà la conciliation travail-famille pensée dans une perspective globale.

Plus largement, respecter la temporalité féminine, c’est une question d’égalité des sexes. Car toutes les femmes sont sujettes, par leur nature féconde, à un cycle de vie allant de la puberté à la ménopause, ce cycle étant lui-même régulé par l’alternance entre périodes fertiles et périodes infertiles.

Que cette fécondité naturelle soit actualisée par la maternité ou non, elle touche toutes les femmes. La maternité potentielle des femmes demeure la grande différence entre les sexes.

«Parce que, malgré toutes les techniques et les discours constructivistes en vigueur, la femme continue d’enfanter, contrairement à l’homme» (p. 91).

À l’opposé, l’homme connait une fécondité sans variation, au long de toute sa vie ou presque. Il est fertile tous les jours, de la puberté jusqu’à la mort, en théorie du moins. De plus, il ne porte pas les enfants qu’il conçoit, pas plus qu’il ne nourrit lui-même ses bébés. Cela lui permet donc de s’adonner plus aisément à une sexualité récréative, sans conséquences – pour lui du moins! Conjointement, cette «liberté» reproductive lui permet de s’adonner à une performance économique, productive, sans obstacles.

Notre société, guidée par le capitalisme, a bâti son idéal de performance à partir de cette temporalité masculine. Afin que les femmes puissent se plier à cet idéal et deviennent les égales de leurs collègues sur le marché du travail, la médecine a déployé un arsenal de techniques leur donnant la possibilité de maitriser leur fécondité, suivant l’idéal cartésien de domination de la nature.

Par la contraception, la stérilisation volontaire et l’avortement, les femmes réussissent maintenant à dompter leur fertilité, se rendant en tout temps disponibles pour leurs partenaires sexuels… et pour leurs employeurs. Grâce aux techniques de procréation assistée, elles peuvent reporter leur «projet d’enfant» à un âge de plus en plus avancé. Tant pis si ces outils font violence au corps et à l’esprit des femmes. C’est le prix à payer pour l’égalité.

Tout au long de son ouvrage, Marianne Durano dénonce l’injonction à la disponibilité et la performance, sexuelle comme économique, de même que les moyens employés pour y parvenir. Dans son quatrième chapitre, intitulé «La double peine des working girls», elle fait des propositions pour transformer notre rapport au travail. Durano pense qu’un meilleur équilibre entre le travail rémunéré et les autres sphères de nos vies est possible, et que cet équilibre passe notamment par la prise en compte des cycles naturels de la fertilité féminine.

Du temps pour travailler autrement

Durano critique d’abord le «plan de carrière idéal valorisé par notre société – études longues, un pic de performance autour des 30 ans, un sommet de carrière vers 40 ans». Elle constate que cette ligne du temps «est absolument incompatible avec le rythme du corps féminin – une fécondité maximale avant 25 ans, une maternité qui s’étale de 25 à 40 ans, puis la ménopause» (p. 86). Comme nous l’avons mentionné, un tel parcours est effectivement calqué sur la temporalité masculine.

L’auteure propose donc de transformer nos normes sociales afin qu’il devienne acceptable pour les femmes d’avoir leurs enfants entre leurs études et leur entrée sur le marché du travail. Après tout, ce n’est pas fou de vouloir avoir des bébés quand on est jeune, fertile et pleine d’énergie. Il serait au moins appréciable que les mères qui retardent l’obtention de leur premier emploi pour cette raison ne soient pas discréditées d’avance par leurs futurs employeurs.

Il conviendrait aussi que, pendant la grossesse, la salariée enceinte puisse modifier son horaire pour s’adapter à ses besoins particuliers, notamment le repos et les rendez-vous multiples. Durano plaide pour un allongement des congés de maternité, qui sont de seulement 16 semaines en France, et pour une amélioration de la sécurité d’emploi des nouvelles mères.

Celles-ci devraient également pouvoir s’aménager des mesures de conciliation travail-famille sans en être pénalisées. Durano donne en exemple travailler à temps partiel, rapporter des dossiers à la maison et participer à des réunions par visioconférence. Je note qu’il serait appréciable que les pères disposent d’accommodations similaires. Si l’on souhaite un partage équitable des tâches familiales dans les couples, il serait paradoxal de ne pas accorder ces possibilités aux hommes aussi.

Finalement – et c’est là la proposition la plus novatrice à mon avis –, Marianne Durano pense que toutes les femmes devraient être en mesure d’adapter leur horaire de travail à leur propre cycle menstruel. Nous le savons, ce cycle qui régule la fertilité féminine a des impacts sur notre niveau d’énergie, notre humeur, notre bienêtre physique, et conséquemment, dit Durano, sur notre productivité au travail. Il devrait donc être possible, pour nous les femmes, d’alléger notre horaire ou carrément de prendre congé quand nous sommes menstruées, quitte à travailler davantage pendant les autres périodes de notre cycle.

Si la conciliation travail-famille est un sujet souvent abordé lorsqu’il est question d’égalité des sexes en matière d’emploi, la prise en compte de la temporalité féminine est systématiquement laissée de côté. Cela est d’autant plus surprenant, et même choquant, que cette temporalité cyclique touche toutes les femmes, qu’elles soient mères ou pas.

Il ne s’agit là que de quelques-unes des propositions formulées par Marianne Durano pour réformer notre société. Adepte de décroissance et d’écologie intégrale, l’auteure parvient à résumer brillamment son programme en une phrase:

«Travailler moins, moins loin, pour consommer moins et mieux: tout le monde, hommes, femmes et enfants, y trouverait son compte, hormis ceux qui dépendent de notre aliénation» (p. 103).

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Pour aller plus loin:

Marianne Durano, Mon corps ne vous appartient pas. Contre la dictature de la médecine sur les femmes, Albin Michel, 2018, 304 pages.

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À propos de l'auteur

Ariane Malchelosse

Jeune mère au foyer exilée au États-Unis, où elle vit avec son mari et leur fils, Ariane est diplômée en science politique, mais surtout passionnée de périnatalité. Elle se plait à réfléchir sur le Québec d'aujourd'hui et la parentalité.

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