fbpx
2019-04 Mort

Ce qui ne meurt pas

Martine montrant une photo de son mari alité (photo: Jean Bernier).
Martine montrant une photo de son mari alité (photo: Jean Bernier).

C’est une histoire «pleine de bon Dieu», me dit Martine. «Pleine de bon Dieu», me répète-t-elle avec ses yeux rieurs et radieux. Les miens sont bien ronds quand je lui rétorque, comme tant d’autres avant moi: «Mais tu n’as jamais désespéré de Dieu dans cette histoire?»

La première fois que j’aperçois Martine à l’église Notre-Dame de l’Espérance à Québec, elle est entourée de deux dames, recroquevillée dans un banc d’église et sanglote pendant que l’animatrice du groupe Quo Vadis exhorte l’assemblée.

«Le fils de Martine est mort hier d’une hémorragie. Il avait 45 ans. Son mari est mort, lui, il y a un mois jour pour jour. Martine s’est donné toute sa vie pour la mission et pour aider son prochain. Donnez-lui-en autant s’il vous plait, car elle se retrouve seule, sans revenu pour couvrir le cout imprévu des funérailles.»

Grâce à cette soirée et aux jours qui ont suivi – car les dons venaient de partout –, Martine a reçu assez d’argent pour couvrir les frais funéraires. Le soutien financier et moral n’était pas de trop, puisque, peu de temps après, elle allait connaitre deux autres deuils: sa sœur, atteinte de la maladie de Parkinson, et son beau-frère.

Avant, pour Martine, les jours filaient en flèche. Et voilà qu’étrangement, en cinq mois, de funérailles en funérailles, le rythme a changé dramatiquement. Sa vie semble avoir basculé du côté de l’éternité.

L’heure du choix

L’histoire «pleine de bon Dieu» de Martine ne débute pas lors du décès de son mari Jean, de son fils, de sa sœur ou de son beau-frère. Elle commence plutôt, il y a 10 ans, au moment où la mort guettait sournoisement son époux de toujours. De dépouillement en dépouillement, à travers la maladie incurable de Jean, Martine apprivoise la possibilité de la mort et aussi – ce qui surprend – de la vie nouvelle, insoupçonnée, telle une fleur au milieu des débris.

Quand le diagnostic d’artériosclérose tombe sur Jean, le quotidien qu’ils avaient construit ensemble s’effrite. Preuves à l’appui, Martine me montre quatre agendas griffonnés: toutes les semaines, des rendez-vous à l’hôpital, marqués du risque, bien souvent, du non-retour de son mari. Les opérations, les prises d’antibiotiques qui n’en finissent pas, les crises de panique de Jean et l’épuisement de Martine se succèdent.

Photo: Jean Bernier.

Photo: Jean Bernier.

L’engagement de couple dans son groupe de prière est un des premiers deuils de Martine. «Il y avait des deuils à faire régulièrement. Nous étions un couple très uni. Ce qu’il ne pouvait plus faire, ça me faisait aussi entrer dans le deuil parce que je ne pouvais plus le faire avec lui. Comment transformer ça? Que pouvait-il se vivre entre lui et moi et lui et les enfants dorénavant?» se demande Martine.

«Il y a la qualité de relation. Plus tu as de dépouillement, plus tu peux aller à l’essentiel. On avait le choix de le vivre autrement, mais on a opté pour ça.»

Malgré ses 70 printemps, Martine aime bien prendre des égoportraits. Pour me raconter son histoire, elle fait défiler sur son iPad de nombreuses photos. Ses doigts s’arrêtent sur l’une d’entre elles

«Ça, c’était notre lit. Ça a été un gros deuil.»

Un long silence s’installe.

«Ça évoque toute notre intimité, l’histoire de notre couple, notre famille, mais en même temps, c’est ça…»

Elle reprend son souffle, la voix enrouée de chagrin.

«Le lit conjugal, oui, c’est le lieu de l’amour physique, mais c’était plus que ça pour nous. Nous avions découvert quelque chose de tellement profond dans la relation d’intimité. C’est difficile à décrire. Il y avait une relation spirituelle profonde. Ne plus pouvoir le vivre physiquement n’a donc pas été une perte. Former un seul cœur, une seule âme, c’est tout ça qui s’est développé entre nous.»

Le plus grand miracle

À l’hôpital, Martine goute à la douceur d’un amour tangible et humble, par des gestes aussi simples que faire la barbe à son époux ou lui administrer des soins corporels.

«Je n’avais jamais fait la barbe à un homme. Ça transforme l’amour parce que tu n’aimes pas l’autre pour ce qu’il t’apporte, parce qu’il est gentil ou qu’il te dit que tu es belle. À certains moments, il était complètement démuni, mais c’est luiqui était un cadeau, toute sa personne.»

Elle en vient à passer tellement de temps au chevet de Jean – parfois de 8 à 10 heures par jour – qu’un médecin lui lance un jour en riant: «On va être obligés de vous payer!» Rapidement, dans les divers établissements de santé qu’il fréquente, le couple commence à se faire une réputation.

Martine me désigne une photo accrochée au mur: elle et Jean, se souriant, et un tabernacle au milieu d’eux. Cette photo de «leur mariage à trois» comme elle l’appelle, Jean la montrait à tous, de sorte qu’une infectiologue avait reconnu Martine en la croisant dans un corridor, sans même l’avoir encore rencontrée.

«Jean évangélisait. Il était malade, oui, mais il portait toujours sa croix de bois, il avait son chapelet, son carnet de prières et cette photo. On lui posait des questions. Chaque fois, il parlait de Dieu et disait: “Ma femme et moi, on s’aime et le Seigneur nous bénit.”»

«On se demande parfois pourquoi le Seigneur ne guérit pas. Mais dans la maladie, il y avait le témoignage d’un couple amoureux qui prie et ne se sent pas abandonné de Dieu, même dans l’épreuve. Ça, c’est tout un témoignage de foi. C’est ce qui a été grand dans notre histoire: au lieu de nous séparer, la maladie, qui peut séparer des couples parce que c’est dur à porter, nous a rapprochés dans la prière. On priait ensemble tous les jours, matin et soir.»

Plus le temps avance, plus les visites à l’hôpital se multiplient. En aout 2015, Jean entre à Saint-François-d’Assise, à Québec, d’abord pour une cellulite. À peine deux jours plus tard, il fait un infarctus. Son état s’aggrave. Il reçoit quatre pontages au cœur. Il subit une trachéotomie afin qu’on enlève le respirateur artificiel, et pendant tout ce temps, il est dans un état comateux et souvent en délire.

«Pendant que Jean est alité, je suis inspirée de lui murmurer une prière à l’oreille pour qu’il respire à nouveau. Au même moment, il ouvre les yeux et nous reconnait. L’infirmière s’écrie: “Si je ne l’avais pas vu de mes yeux, je ne l’aurais pas cru.” Pour moi, c’était comme une résurrection, j’y voyais la gloire de Dieu.»

Quelques semaines plus tard, Jean se fait amputer la jambe. Même si c’est une épreuve de taille pour le couple, Martine garde tout de même les yeux fixés sur le plus grand miracle: celui de leur amour. Un amour qui n’a jamais cessé de grandir, dépassant largement ce qu’ils auraient cru possible.

Jusqu’à la dernière minute

Deux semaines avant sa mort, Jean revient à la maison et y reçoit les soins palliatifs. «C’est fou ce que je vais te dire, me confie Martine. On sait qu’il est dans les derniers temps. Je suis assise là et lui ici, on se regarde et on dit: “On est bénis.” Il était à la maison, en sécurité, il se sentait aimé et moi j’étais avec lui. Je n’étais plus à la course avec les allers-retours à l’hôpital, on était dans le calme, dans la paix.

«Les médecins disaient souvent que ça allait être fini, mais il revenait finalement à la maison. Il était parfois découragé, mais quand les médecins te disent que tu es sur du temps emprunté, alors si tu vis, c’est que le Seigneur te donne un temps de gratuité. C’est pourquoi on s’est dit qu’on allait gouter ce temps-là et le vivre jusqu’à la dernière minute.»

Martine me tend un mouchoir; cette fois, c’est moi qui pleure.

Dans leurs derniers instants, Jean et Martine regardent la bordée de neige tomber du ciel. C’est la dernière grosse tempête qui s’amorce durant la semaine de relâche de mars.

À cause du mauvais temps, sa médecin de famille écourte sa semaine au chalet et propose à Martine de passer faire un tour. Même chose pour sa fille, enseignante, en congé cette semaine-là. Puis – surprise! –, coup de téléphone d’un prêtre de leur groupe de prière. Il va venir visiter Jean, lui qui n’avait pas encore eu l’occasion de le faire.

Martine (photo: Jean Bernier).

Martine (photo: Jean Bernier).

Voyant les personnes se rassembler spontanément, Martine convoque un autre prêtre et quelques membres de son groupe afin de faire une veillée de prières improvisée. «Quand tu dis qu’il y a du bon Dieu là-dedans! Les proches amis de Jean étaient présents pour l’entourer d’affection. Puis, en priant, une personne a ouvert la Bible. Elle est tombée sur la parole: “Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis” (Luc 23,43).»

Environ une heure plus tard, après que tous sont partis, Jean rend l’esprit.

«La médecin m’a dit que c’est le plus beau décès auquel elle a assisté. Jean, qui vivait beaucoup d’anxiété, est parti dans une grande paix.»

Mourir comme on vit

Les images continuent à dérouler sur le iPad. Cette fois, un autre chapitre s’ouvre, celui-ci plus dur à avaler pour Martine: le deuil de son fils, complètement inattendu, dont la mort survient seulement 15 jours après les funérailles de son défunt époux.

Notre regard se pose sur une photo très évocatrice de sa relation avec son fils. Sur l’image, un petit mot adossé à un pot garni d’une rose.

«Ça, c’est Daniel. Il avait un cœur en or.»

La veille de son décès, Daniel lui avait offert une fleur pour souligner son anniversaire de mariage: Martine aurait célébré 49 ans de mariage avec Jean ce jour-là.

Le lendemain, jour du dimanche de la miséricorde, vers dix-neuf heures, pendant que Martine est au téléphone avec son amie Hélène, elle entend sonner le réveille-matin de son fils. Il devait partir pour son quart de nuit dans un bar de Québec.

«Attends, Hélène, je vais aller éteindre le réveil qui ne s’arrête pas.» Martine ouvre la porte de la chambre et voit Daniel couché, tout habillé. «Daniel? Daniel?» Son fils est froid et ne respire plus. «Hélène, t’es encore là? Je pense que mon fils est mort…»

«Daniel avait un cœur universel, me raconte Martine. À son ancien travail, il discutait souvent avec un certain client avancé en âge et assez pauvre. Quand il a appris le décès de ce monsieur, il a amassé l’argent pour payer ses funérailles.

Quand Daniel lui-même est décédé, il n’avait pas d’assurance vie. Mais ses funérailles n’ont rien couté. Ce qu’il a fait pour le vieux monsieur, la même chose lui a été faite.»

La semaine qui a précédé les funérailles a été très difficile pour Martine, me confie-t-elle en pleurant.

«J’ai demandé une grâce au Seigneur. Je ne voulais pas m’effondrer la journée des funérailles. Comme je n’ai pas pu entourer Daniel au moment où il est mort comme je l’ai fait avec Jean, j’ai dit à Dieu: je veux au moins être debout, comme Marie au pied de la Croix. Je veux être là pour mon fils, pouvoir lui donner des funérailles qui sont dignes de lui.»

«Dans l’église, il y avait autant de personnes qu’aux funérailles de Jean, sinon plus. Nous avons eu des témoignages extraordinaires.»

Elle me montre un carnet rempli de mots de reconnaissance de collègues de travail de son fils.

Il y a eu aussi une jeune fille en état de choc qui a beaucoup touché Martine. Le jour des funérailles, elle lui pleurait dans les bras. «Elle m’a dit: “Votre fils m’a sauvé du suicide en me protégeant de l’intimidation à mon école secondaire.”»

Puis, une autre cliente du dépanneur où il a travaillé, touchée par sa bonté. Ou encore tous les voisins venus parce que Daniel les avait rejoints dans l’attention qu’il leur a portée un jour ou l’autre.

Daniel est mort comme il a vécu; entouré des gens qu’il a aimés.

*

— Martine, vraiment, tu n’as jamais désespéré de Dieu?

— Non, jamais.

«Oui, j’ai de la peine; oui, je pleure; oui, je suis fatiguée. Mais parce que j’ai vécu des relations signifiantes avec mon mari et mon fils, je ne sens pas un vide. Les vides ou les culpabilités surviennent surtout quand il nous manque quelque chose dans la relation. Quand on n’est pas allé au bout. Mais moi, je me sens pleine de ce que nous avons vécu.»

Même si Martine n’a que son iPad et des souvenirs évanescents pour se rappeler Jean et Daniel, même si la mort gruge, détruit et emporte tout avec elle, l’amour qu’elle aura eu pour eux ne passera pas.

Telle est sa vraie mémoire, vivante et actuelle. Telle est son espérance.

À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Fidèle rédactrice au Verbe, elle est toujours partante pour arpenter le terrain des histoires humaines où la foi en est le cœur. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

Laisser un commentaire