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2018-07 Travail manuel

Un Dieu terre à terre

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Photo: Le Verbe/Sarah-Christine Bourihane

[NDLR: À l’approche de la première du film Le rang pas drette qui sera présenté au Festival de cinéma de la ville de Québec le 21 septembre prochain, nous vous présentons le portait écrit de la même auteure tiré du numéro Travail Manuel. Pour consulter la version numérique, cliquez ici. Pour vous abonner gratuitement, cliquez ici.  Pour vous tenir informé sur le film, vous pouvez aimer la page facebook Le rang pas drette.]

J’arrive à la ferme Bonne création avec un gros café Tim Hortons dans une tasse en carton. À peine entrée dans la maison, je ressens quelque chose comme du dépaysement. Pourtant, je ne suis qu’en Beauce, à Saint-Alfred. À droite de la maison, un lama me regarde drôlement, l’air de me dire que je suis sur son territoire. Une vieille marmite noire en fonte cuit sur un feu de bois.

Sur le pas de la porte, j’aperçois le crucifix de Saint-Damien par la fenêtre. Je suis au bon endroit, chez Carl Bouchard et Alexandra L’Heureux-Bilodeau, qui trouvent leur source d’inspiration dans la spiritualité du saint d’Assise, dont ils aiment le dépouillement.

Alexandra s’affaire à couper des légumes du jardin conservés tout l’hiver dans la chambre froide pendant qu’Éléonore, leur petite, joue avec son frère Baptiste. Carl rentre tout juste de bucher ses épinettes plantées au fond de sa terre. Il en met une buche dans le poêle pour réchauffer la maison aux fenêtres encore givrées en cette fin de saison.

Ici, les lieux parlent. Ils racontent le travail des mains, contrairement aux lieux froids et anonymes de la ville. Je me berce sur une grosse chaise en bois qui n’a pas été achetée chez IKEA. Carl l’a sculptée et l’a offerte en cadeau à sa femme pour leurs fiançailles. Un travail de 100 heures. La grosse couverture en laine qui la recouvre a été faite quant à elle par Alexandra. Elle aime filer la laine au rouet, comme le lui a appris sa grand-mère. Devant moi, des semis patientent en terre pour former les futurs légumes de leurs assiettes.

 «À table!» C’est justement l’heure du repas et de la rencontre familiale.

«Seigneur, bénis ce repas, fruit de la terre et de notre travail», demande Carl, avec une reconnaissance sincère pour cette table bien garnie qui vient d’ici.

«Pourquoi vivez-vous cette vie de simplicité? Ce doit être quand même exigeant, non? Comment cela a-t-il commencé?» Carl et Alexandra se lancent un regard complice, et Alexandra, la plus fonceuse du couple, prend la parole.

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Photo: Le Verbe/Sarah-Christine Bourihane

La terre promise

C’est d’abord une ermite vivant sur un lopin de terre au Saguenay–Lac-Saint-Jean qui les présente l’un à l’autre. Si ce n’était pas encore la combinaison parfaite, l’ermite avait vu clair. Carl avait quatre critères auxquels sa future femme devrait se conformer: elle devait avoir la foi, désirer vivre du travail de la terre, s’intéresser aux traditions québécoises comme la musique folklorique et aimer la simplicité. «Il fallait bien vous présenter l’un à l’autre. [L’application de rencontre en ligne] Tinder n’aurait pas fait l’affaire!» (rires).

De nature aventurière, Alexandra revenait tout juste d’un voyage dans le nord du Québec, un périple qui s’était arrêté à Natashquan.

Elle prévoit une deuxième expédition, en Basse-Côte-Nord cette fois, où il n’y a pas de route, et convie Carl. S’il trouve l’invitation un peu folle, il accepte tout de même d’y accompagner sa future femme.

En traineau et en raquettes, ils marchent longuement sur la plaine qui se perd dans les bourrasques de neige, visitant les communautés locales et se heurtant parfois à l’incompréhension des passants qui les découragent. Mais Alexandra et Carl continueront à marcher ensemble jusqu’au mariage, et bien plus encore après.

Alors qu’ils vivent paisiblement dans un chalet près d’un lac et apprécient leur travail, ils décident de quitter leur sécurité pour vivre un dépouillement plus profond, comme si cette vie ne leur suffisait plus. «On est partis. Sauf qu’on ne savait pas où aller. On a prié beaucoup ensemble. Qu’est-ce qu’on cherchait? Une terre et une communauté. Le Seigneur nous donnait le pain quotidien au jour le jour. Mais ce n’était pas très confortable.»

À la manière d’Abraham, ils marchent vers l’inconnu, d’une région du Québec à une autre, avec pour seul appel celui d’une terre. Mais pour chacune des terres visitées, ils ne sont jamais d’accord.

«Ça a été dur de renoncer à l’égoïsme de convaincre l’autre. C’est long, chercher une terre durant deux ans. Rien ne convenait. On nous a proposé un travail à Lac-Bouchette pour l’été. On a alors tout abandonné au Seigneur. Après notre contrat, on ne savait pas plus où aller, et j’étais enceinte. J’ai prié saint Antoine, généralement bon pour trouver des choses: “Saint Antoine, on a travaillé pour toi tout l’été, trouve-nous une terre, on te donne une semaine.” Dans la semaine, on a visité une terre abandonnée à Saint-Alfred, parfaite pour nous. On s’est regardés et on a dit oui en même temps, pour la première fois.»

Labourer son cœur

Après le repas frugal et le récit emballant de leur vie, nous sortons prendre l’air. Alexandra retourne à sa marmite, dans laquelle fond la graisse de leur cochon. Elle est en train de concocter du savon du pays. Carl et moi descendons la petite butte pour nous rendre plus loin à l’arrière de la maison. Il me désigne le jardin, encore sous la neige, qui n’en a pas toujours été un. Sa femme et lui ont dû retravailler cette terre abandonnée durant les années 1990, non sans difficulté.

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Photo: Le Verbe/Sarah-Christine Bourihane

La première année, Carl passe son temps à bucher des broussailles pour remettre la terre en culture et la réensemencer. La terre est capricieuse et il ne possède aucune machinerie pour la cultiver. Il met la main sur une vieille charrue, mais elle ne fait pas un beau travail. Il la découvre toute croche quand il la mesure, un aspect impossible à détecter à l’œil au moment de l’achat. Carl est découragé.

«Je confiais à un ami prêtre mes soucis bien terre à terre, comme quoi j’étais incapable de labourer ma terre. “Ça ne marche pas, la terre n’est pas labourable, c’est trop sec. Il y a tellement de racines que c’est trop difficile de retourner la terre.”

«Et le prêtre me ramenait toujours vers moi-même: “Carl, ton cœur est dur. Il faut qu’il soit travaillé, pas seulement en surface, mais en profondeur. Tu as besoin de changement. Labourer, c’est soigner les blessures, et quand tu fais le travail jusqu’au bout, c’est une transfiguration.”»

Sur le plancher des vaches

Depuis, le travail sur lui-même n’a jamais cessé, puisqu’il doit quotidiennement valser entre l’idéal rêvé et les exigences du mode de vie agraire moderne.

Carl doit remplir des papiers, beaucoup de papiers, ce à quoi il ne s’attendait pas. «Si j’avais voulu faire de la paperasse, je serais devenu fonctionnaire. J’aurais été rémunéré pour les heures de paperasse. Je n’ai pas choisi ce métier-là.»

Sans compter les dettes que lui et sa femme ont dû se mettre sur le dos et qui vont les suivre toute leur vie. «Autrefois, être agriculteur, c’était un métier noble. Aujourd’hui, c’est l’une des professions ayant le plus haut taux de suicide. Autant on a choisi ce métier parce qu’on aspire à la liberté, autant on en devient esclave quand on est rendus à entrer dans le crédit. Et c’est dur pour nous de commercer, il faut mettre des prix à nos paniers, on aurait aimé mettre “dons suggérés”. Ça nous fait de quoi de réclamer l’argent. Notre idéal est de vivre pauvrement et simplement.»

À Saint-Alfred, ils ne sont que trois cultivateurs. Rien à voir avec le passé, où l’on s’entraidait entre voisins pour cultiver le sol. Sur leur terre, Carl me montre une seconde maison, qui est pour eux un rempart contre l’isolement, un autre fléau des agriculteurs contemporains.

À leur arrivée, une dame âgée y habite. Les relations avec elle deviennent rapidement tendues. Les jeunes mariés songent à partir. Comme chrétiens, ils sentent le besoin de demander pardon. Le lendemain, à leur grande surprise, après qu’ils se sont réconciliés, une pancarte «À vendre» est posée sur le bord du chemin.

Le jeune couple avait toujours ressenti le désir de donner à l’agriculture une dimension sociale. Mais déjà endettés, ils hésitent à acheter la maison, qui ferait un lieu d’accueil exceptionnel. Alors qu’ils en discutent plus sérieusement, Alexandra allume spontanément la radio. Ils entendent Jean Vanier dire: «Ici, nous viendrons former communauté.» Ils y perçoivent un encouragement à foncer. Aujourd’hui, ils accueillent les personnes désireuses d’apprendre le travail de la terre ou simplement de respirer l’air de la campagne. Et la porte est toujours grande ouverte.

La marmite de grand-mère

Carl et Alexandra ont toujours eu un intérêt pour les traditions ancestrales et la transmission des savoir-faire. La simplicité de la vie de leurs grands-parents, c’est un peu ce qu’ils cherchent à vivre, dans leur époque, à leur façon.

Nous revenons vers Alexandra en train de terminer le savon du pays. Il lui reste à attendre que son mélange atteigne la bonne température pour le couler dans les moules en bois. Chaque printemps, elle fabrique du savon pour l’année, dont la rudesse servira à enlever les taches coriaces.

Elle m’explique que c’est la marmite de sa grand-mère Bilodeau. C’est elle qui lui a appris à en faire. «Je vois mes grands-parents sur la terre et je les trouve heureux de vivre. Le bonheur de la simplicité est là. Ça se transmet. C’est merveilleux d’apprendre à côté de sa grand-maman à faire du savon ou des bas de laine. Quand ma grand-mère en fait, elle pense à la personne à qui elle va l’offrir. Il y a tout l’amour qui est présent pour ce qui est fait.

«Ce qui m’a aidé le plus par rapport au travail manuel, c’est que c’est tellement concret et simple. Faire quelque chose de ses mains, apprendre comment les choses sont faites, ça donne une fierté et une confiance. Ça nous met en marche dans le concret extérieur de la vie, et intérieurement aussi. Les deux sont toujours reliés.

«Les enfants travaillent avec moi. C’est un travail qui est pour tous, autant pour les adultes que pour les enfants. Éléonore a commencé à filer la laine. Il y a une belle communion qu’on peut faire ensemble dans le travail. Ça nous amène à être ensemble dans le moment présent. C’est ce qui fait que je rencontre Dieu dans mon travail, car Dieu est dans le présent.»

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Photo: Le Verbe/Sarah-Christine Bourihane

Semer le bon grain

Malgré les difficultés, le jeune couple plante tous les jours des graines d’espérance et de confiance, qui grandissent toujours plus. Alexandra aurait beaucoup d’histoires à raconter sur ce Dieu de la dernière heure.

Elle se remémore l’épisode où Carl est en épuisement physique. Elle doit épandre du fumier sur la terre avant la pluie. Sauf que la pluie est prévue le soir même, et elle n’a plus de fumier. Elle tombe alors sur un bon monsieur qui accepte de lui en vendre et même de le lui livrer. Elle l’attend toute la journée. Il n’arrive pas. Elle tente d’utiliser le tracteur pour y attacher l’épandeur, mais il ne démarre pas et son mari n’est pas là.

«J’abandonne ça au Seigneur et je vais manger. Puis, l’agriculteur finit par arriver avec son tracteur et son épandeur à fumier en se disant que ça allait être plus simple. Il me propose de l’épandre. Dès qu’il termine, il commence à pleuvoir.

«C’est une anecdote qui montre que Dieu agit dans le concret. La confiance sur notre terre est très présente. C’est un combat quotidien de ne pas succomber aux soucis. Dans les difficultés, je pense à n’importe quel été où l’on est à bout de souffle parce qu’il y a beaucoup de travail à faire, il faut avoir la confiance de dire: “Seigneur, tu es là.” Souvent, il agit à la dernière minute, parce que ça fait grandir la confiance. Mais c’est là que le cœur s’élargit, qu’on laisse plus de place à Dieu et qu’il nous habite pleinement.»

Pour Carl, travailler dans une ferme fait grandir son espérance… et sa patience. «Quand tu plantes une graine dans la terre, tu te demandes toujours si ça va lever. Comme le Vendredi saint, il y a parfois un petit doute que Jésus qui meurt va ressusciter, même s’il l’a dit. La graine va mourir en terre, mais va sortir au bout d’une semaine.

«Quand on est jeune, on veut que les choses avancent vite. Mais il faudra protéger la graine fragile du gel, du vent, l’arroser, tailler des feuilles. Tu aurais beau vouloir que ça pousse plus vite, mais le rythme de la nature est lent et ça nous apprend à être patients.»

*

«Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits.» (Jn 12,24)

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À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Fidèle rédactrice au Verbe, elle est toujours partante pour arpenter le terrain des histoires humaines où la foi en est le cœur. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

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