Société

Tous handicapés?

Photo: Pixabay (CC)
Photo: Pixabay (CC)

Habituellement, lorsque je parle de maladie mentale, je me fais crucifier. Comme chrétien, disons que ça m’encourage à continuer.

Un reportage de Tamara Altéresco, sur les ondes nationales, nous parlait de ce qu’elle appelle justement le « Chemin de croix » des enfants aux prises avec des HDAA. Des quoi? Handicaps et difficultés d’adaptation ou d’apprentissage.

Au-delà des larmes de mères et d’enfants, deux choses me frappent dans ce reportage: la faramineuse augmentation du nombre de cas diagnostiqués dans les dernières années; et l’absence de recherche de causes expliquant cette augmentation.

On apprend qu’il y aurait maintenant un élève sur cinq avec des HDAA. Un. Sur. Cinq.

Comme vous tous, j’imagine, je vois dans cette détresse une importante injustice. Pourquoi mon petit chéri fait partie du 81% qui va bien à l’école alors que mon ami B. – qui, par ailleurs, est un père bien plus équilibré et intelligent que moi – a un fils qui en pédale un coup en classe?

Toutefois, ce n’est pas parce que cette injustice particulière (mon fils vs celui de B.) est pour moi un mystère insondable qu’on ne peut pas essayer de comprendre ce qui se passe à l’échelle nationale.

Diagnostic pour tout le monde

La stigmatisation. Phénomène très bien étudié par la sociologie de Goffman ou de Becker, le fait d’apposer une étiquette sur le front d’un individu est, à bien des égards, plutôt rassurant. Ainsi, un diagnostic médical permet (parfois) d’avoir accès aux ressources d’aide (parfois) disponibles.

Après avoir lu l’étiquette sur l’emballage, l’entourage aura la lourde tentation de considérer l’individu comme étant sa maladie elle-même.

Or, la littérature à ce sujet souligne aussi l’envers de cette « étiquette ». Non seulement le « malade » aura-t-il tendance à agir davantage en malade (n’est-ce pas ce que tout le monde attend de lui?). Mais aussi, après avoir lu l’étiquette sur l’emballage, l’entourage aura la lourde tentation de considérer l’individu comme étant sa maladie elle-même.

Un enfant qui a des problèmes de comportements, qui est moins capable d’absorber l’information, d’entrer en relation avec les autres, ou encore qui a des sautes d’humeur trop fréquentes c’est désormais une maladie.

Et on dirait que cette idée de médicaliser tous les problèmes de l’existence n’est pas discutable.

Pilule pour tout le monde

Soulever simplement l’hypothèse que la réalité est plus complexe qu’une switch on/off (malade/sain) équivaut à remettre en question un dogme, voire une religion tout entière. Si cette attitude de déni d’une large frange du réel est franchement nuisible aux enfants et à leurs parents en les privant de traitements adaptés à ladite réalité (qui n’est pas que biologique), elle doit bien profiter à quelqu’un.

Il ne faut pas être dupe. Il y a une machine bien huilée, subventionnée comme peu d’autres, qui récolte beaucoup grâce au surdiagnostic. Chaque fois qu’on a modifié une virgule dans le DSM (le livre de référence en psychiatrie), les pharmacos ont empoché des millions. Vous imaginez la pression faite sur les chercheurs pour bouger davantage que la ponctuation dans ce gros livre!

Ainsi, le Nouvel Observateur rapporte que « le marché des médicaments contre les troubles de l’attention est passé de 15 millions de dollars avant la publication du DSM-IV à 7 milliards aujourd’hui… » C’est, au bas mot, un gain de 46 666%.

Mon intuition profonde, c’est que toute vie est éprouvée. D’une manière ou d’une autre. Les moyens d’aborder l’épreuve sont variés. Les pharmacos proposent le leur, que ce soit pour la dysfonction érectile (une maladie, vraiment?), pour la déprime ou pour le diabète. Et une chance qu’elles sont là. Je le dis sans rire.

Toutefois, à force de déclarer tout le monde malade, on risque de finir par oublier ceux qui le sont vraiment.

Toutefois, à force de déclarer tout le monde malade, on risque de finir par oublier ceux qui le sont vraiment. Il est peut-être un peu de ce côté-là, le problème de manque de ressources dans les écoles décrié par le reportage de Radio-Canada.

Chemin de croix pour tout le monde

Je l’ai écrit plus haut, l’emploi de l’expression « chemin de croix » par la journaliste m’apparait parfaitement juste. En ce sens que l’épreuve, dans la famille, à l’école ou au boulot, peut vite devenir une croix, un calvaire. Face à la fatigue, à la recherche de ressources professionnelles, au découragement ou à la honte de l’enfant, quelles réponses peut-on donner à ces milliers de parents?

« Misez sur les forces et les passions de l’enfant! » Peut-être. Toutefois, l’enfant autiste, aussi bon soit-il en origami, ne gagnera jamais sa vie en pliant du papier. De gentils conseils reçus par les parents comme autant d’injonctions s’ajoutant à la posologie déjà bien compliquée prescrite par le psychiatre.

« Payez-vous de l’aide privée! » Encore faut-il qu’ils en aient les moyens. « N’oubliez pas de prendre du temps pour vous deux! » Encore faut-il qu’ils soient encore deux. Et ça ne changera pas les notes de fiston. « Misez sur les forces et les passions de l’enfant! » Peut-être. Toutefois, l’enfant autiste, aussi bon soit-il en origami, ne gagnera jamais sa vie en pliant du papier.

De gentils conseils reçus par les parents comme autant d’injonctions s’ajoutant à la posologie déjà bien compliquée prescrite par le psychiatre.

Je ne connais pas de vie tranquille. Je ne connais personne non plus qui a trouvé la félicité dans une vie sans imprévus, sans difficulté. Même si on a souvent tendance à croire qu’une vie heureuse est exempte de souffrances, la concrétude des faits de notre vie et des personnes qui nous entourent sont là pour nous sortir de cette crédulité.

Certes, en tant qu’être humain, je crois que nous sommes tous un peu handicapés en ce qui concerne les choses qui comptent bien plus que les notes à l’école ou qu’un bon boulot plus tard. Nous sommes tous paralysés quand vient le temps d’aimer vraiment.

Seulement, comme chrétien, je crois que ces handicaps (scolaires ou relationnels, diagnostiqués ou non) sont autant de chemins d’humilité. Ils sont des occasions de croire que Dieu n’attend pas la perfection de moi. Il attend la sainteté, qui est une chose fort différente. Il n’exige pas. Il attend. Patiemment.

Patient comme un père. Patient comme B. qui n’aime pas son fils malgré ses handicaps, mais qui peut l’aimer, tel qu’il est, sans exigences, à cause de ses handicaps.

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

3 Commentaires

  • C’est étrange qu’on oublie l’effet placebo quand ça nous convient. Pourquoi traiter un enfant de malade? Pourquoi ne pas lui montrer et insister sur sa force, sa volonté qui peut gagner contre ses défauts, au lieu de toujours recourir à des béquilles qui rendent dépendants et faibles? Et ici, je ne parle que comme le monde. Je passe sous silence tout ce que la foi peut donner… Mais, pour le monde (québécois?), insister sur la volonté, ce n’est pas agréable, trippant; ce n’est pas être cool. Les câlinours ne semblent pas avoir la volonté comme caractéristique principale. Il faut revenir à la virilité et à la maitrise de soi! Le stoïcisme est à redécouvrir. La paternité aussi.

  • « L’envers de cette « étiquette » : Non seulement le « malade » aura-t-il tendance à agir davantage en malade (n’est-ce pas ce que tout le monde attend de lui?). Mais aussi, après avoir lu l’étiquette sur l’emballage, l’entourage aura la lourde tentation de considérer l’individu comme étant sa maladie elle-même. »

    Comme c’est vrai Antoine et c’est vrai de tout défaut, de toute blessure, de toute maladie, de tout péché. L’homme croit facilement à ce mensonge insidieux que son être est fondamentalement mauvais. Et si nous acceptions la bonne nouvelle que nous sommes enfant de Dieu, fils de la lumière, tabernacle du Saint-Esprit, déjà «saint» comme nous appel saint Paul… peut-être aurions-nous davantage tendance à agir en sain et saint, peut-être notre regard et le regard des autres seraient transfigurés.

    Un grand-papa très sage me disait récemment : « Un saint c’est quelqu’un qui a des défauts, mais qui ne s’en sert pas. » Soyez saint, parce que vous êtes déjà saint, pourrions-nous dire. « Seigneur je reconnais devant-toi le prodige, l’être étonnant que je suis. » (Ps 138,14)

  • D’ailleurs je renchérirais en parlant des conséquences de cette medicamentation sur la quantité innombrable d’enfants qui reçoive un diagnostique hâtif. Les conséquences de ces médicaments sur le tempérament, la personnalité, l’estime de soi. Tout ça parce que les parents se font convaincre que c’est la seule solution pour aider leur enfant. Des enfants sont victime de cela. Chaque jour. Et sans le savoir.

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