Société

La crise de l’homme moderne face au libéralisme

Vigile du 30 janvier 2017 en soutien à la communauté musulmane de Québec (photo: James Langlois).
Vigile du 30 janvier 2017 en soutien à la communauté musulmane de Québec (photo: James Langlois).

Un texte d’Olivier Pelletier

L’attentat du 29 janvier dernier à la grande mosquée de Québec a soulevé de nombreuses questions. Olivier Pelletier a tenu à interroger les aspects relativistes et individualistes caractéristiques du libéralisme ambiant afin de dégager une réflexion sur les racines profondes du drame.

 

1. La crise

Nous vivons une crise.

Qu’est-ce à dire ?

La formule banale est répétée à l’envi, de telle sorte qu’on en oublie trop souvent le sens. Le mot « crise » vient du grec ancien krísis (κρίσις) qui signifie « décision » ou « jugement ». La crise est donc un moment où une décision s’impose, où il faut départager le vrai du faux, le bien du mal. Les moments de crise sont des moments de tension qui nous obligent d’eux-mêmes, par la force des choses, à faire un choix et à nous prononcer.

Les évènements du 29 janvier révèlent que le Québec est en proie à une crise profonde. Contrairement à ce que l’on pense, cette crise n’est pas seulement une crise de la haine. La haine effroyable qui a été dirigée à l’encontre de la communauté musulmane n’est pas le fin mot de ce drame.

À mon avis, il faut encore chercher les causes de cette haine.

Ce qu’il a pris pour une menace n’en était pas une ; ces hommes pieux étaient innocents.

Réagissant de manière sinistre et criminelle au manque de repères de notre société libérale, un jeune homme a voulu construire son identité en réaction à ce qu’il jugeait être une menace. Ce qu’il a pris pour une menace n’en était pas une ; ces six hommes pieux étaient innocents. Son crime devait être pour lui l’occasion de concrétiser dans la pure négativité, en véritable réactionnaire, un nationalisme qui n’avait comme forme que la haine. Ainsi, il croyait trouver un sens fort à son existence en s’enracinant à même le rejet de l’autre.

Je tenterai de faire la lumière sur le vide existentiel qui, à mon sens, a poussé cet homme au crime. Je crois que ce vide, loin d’être un fait atypique, est le symptôme d’une crise profonde que j’attribue à un esprit qui traverse le Québec, l’anime et le façonne ; l’esprit du libéralisme. Tachons en un premier temps de comprendre en quoi cet esprit consiste pour saisir pleinement la crise dans laquelle il nous jette.

2. Le libéralisme

En une phrase, le libéralisme est cette conception de la vie sociale et politique qui a pour principe le respect des aspirations individuelles au bonheur.

D’apparence anodine, cette conception de l’ordre politique est très radicale. Le principal élément qui différencie le libéralisme de toute autre doctrine politique est que ce n’est pas le bonheur et la perfection des individus qui consistent en la fin de la vie commune, mais le respect des différentes aspirations au bonheur. C’est ce que les Pères fondateurs des États-Unis d’Amérique appelaient la pursuit of happiness.

La nuance semble de peu d’importance et au fond revenir au même. Mais il est loin d’en être le cas. La nature même du régime politique est de réaliser un homme meilleur grâce à la vie commune. Le libéralisme ne prétend pas à une telle chose. Ce qu’il se contente de faire est de permettre aux hommes de faire ce qu’ils entendent être bon, pour autant que cela ne brime pas le droit de l’autre à en faire autant. Par cette lecture simple – qui, nous le pensons néanmoins, va droit au but –, le libéralisme ne remplit pas les conditions nécessaires pour être même qualifié de régime politique.

Le régime politique au sens fort du terme est un projet communautaire. Si les débuts de l’association politique ont à voir avec les aspirations de chacun – par exemple, le désir de protéger ses biens des voleurs –, l’évolution et la complexification des rapports interpersonnels nécessiteront qu’un dialogue sur le sens général du bien commun soit explicitement tenu et qu’on en arrive à un certain consensus.

Si je veux faire valoir mon bien à ce que le voisin n’empiète pas sur ma terre, par exemple, il faut que je présente en quoi mon bien est un bien, c’est-à-dire qu’il faut que je fasse l’effort de démontrer à ma communauté politique que respecter mon bien va dans le sens du bien commun et universel. Sans cela, comment pourraient-ils me comprendre et me soutenir dans ma demande ?

L’homme, en tant qu’animal rationnel, est un animal politique.

Le cri du simple animal qui souffre ou a du plaisir ne communique en soi rien d’utile ou d’inutile, de juste ou d’injuste. En utilisant sa raison pour convaincre ses semblables de respecter son bien, l’homme est obligé de faire valoir son point en utilisant des concepts universaux, une conception universelle de la justice qui est communicable et évoque quelque chose de commun à tous. Ce qui fait l’essence de la vie politique est la définition d’une telle conception de manière collective et en relation de compromis avec les différentes aspirations individuelles.

Le libéralisme n’est donc pas un régime politique au sens propre du terme, car il coupe d’avance l’effort de définition collective du bien commun.

Le libéralisme n’est donc pas un régime politique au sens propre du terme, car il coupe d’avance l’effort de définition collective du bien commun, afin de laisser libre cours aux individus de le définir comme ils le veulent pour eux-mêmes. La condition même que le libéralisme instaure pour que soient respectées les aspirations individuelles est l’absence d’une position commune et forte sur le bien. Pour que je puisse me donner à moi-même la norme et la fin de mon agir selon mon projet personnel, il faut que cette norme ne me soit pas donnée de l’extérieur. L’État ne doit dès lors jamais instituer une telle norme.

C’est donc dire qu’absolument rien ne doit dépasser l’individu au sein du régime libéral. Les autorités de la famille, de l’État, de la Nation, de Dieu et de la nature y sont toutes sapées afin de laisser libre cours aux divers projets d’autodétermination. C’est pour cela que le régime libéral à strictement parler ne reconnait pas de discours religieux officiel, car ces discours prétendent affirmer un bien commun fort pour tous les hommes ; de là la laïcité.

Dans un régime libéral, lorsque des critères précis et élevés du bon et du juste sont parfois encore aujourd’hui proposés à l’individu, c’est toujours selon un mécanisme extérieur à la logique du libéralisme.

C’est ici que nous en revenons à la crise.

Les bienfaits du libéralisme sont largement connus. Après tout, la rationalité et la liberté de l’homme qui en découlent exigent qu’un espace soit aménagé afin que l’individu cherche à comprendre par lui-même ce qu’est le bien. Cela est incontestable. Cependant, toute critique du libéralisme ne doit pas être confondue avec une volonté de priver l’homme de cette liberté.

Le libéralisme a ses bienfaits, certes. Mais il peut advenir qu’il se retourne contre lui-même et contre sa propre logique. Le régime libéral se contrefait lorsqu’un peuple vivant sous ce régime en vient à utiliser comme définition universelle du bien le respect des aspirations particulières. Ce faisant, il renonce d’avance à l’idée d’un bien commun fort à la faveur de l’humanisme libéral qui se manifeste par une absolutisation de la vertu de tolérance.

Revenons sur ce dernier point.

En son principe, le libéralisme ne peut être porteur d’une vision forte et mobilisatrice de l’humanité; il ne peut véhiculer qu’une conception d’une humanité insipide, vide et sans contenu. Le projet de l’humanité libérale est celui de l’affirmation commune de l’égalité principielle de nos aspirations au bonheur. L’humanisme libéral est un relativisme.

Le fondement du sentiment de notre commune humanité, de ce qui nous tient ensemble sous le régime libéral, n’est que le sentiment de la relativité des fins poursuivies par les hommes. Autrement dit, l’égalité des hommes est fondée dans cette relativité des fins qu’il peut poursuivre. « Je suis humain » et « vous êtes humain », cela signifie que nous avons égales prétentions à vivre comme bon nous semble, même si c’est comme une bête. La seule valeur qui nous tient ensemble est en ce sens une valeur prépolitique : la tolérance.

La tolérance peut préparer l’amour et la communion, mais ne peut s’y substituer.

La tolérance en régime libéral est ce regard que l’on pose sur autrui sans vraiment le regarder.

Tolérer n’est pas aimer, tolérer n’est pas comprendre. Je tolère autrui dans la mesure où il me tolère et non pas en ce que nous nous rejoignons dans une vision commune du bien. Au fond, la tolérance en régime libéral est ce regard que l’on pose sur autrui sans vraiment le regarder. La tolérance instrumentalise autrui et en fait un miroir dans lequel on peut observer nos propres ambitions. C’est la meilleure façon de s’aliéner notre rapport à l’autre en se laissant croire que nous le respectons, alors que ce n’est que nos projets que nous souhaitons voir se réaliser sans embuches !

Lorsque l’on appelle à la tolérance envers autrui, c’est d’abord de nous dont il est question. Autrement dit, la véritable tolérance est l’indifférence. #Toushumain, cela semble rappeler notre égalité dans l’humanité. Ce serait un slogan fort si l’humanité signifiait autre chose pour nous que cette égalité fondée dans un relativisme qui ne saurait véritablement nous unir.

Au lieu de chercher la paix, nous voulons qu’on nous laisse en paix. C’est très différent.

La question n’est pas de proposer l’abrogation du régime libéral ou de faire un plaidoyer contre la tolérance. Il faut seulement en appeler à cette vérité que nous considérons comme fondamentale et qui consiste en l’affirmation que ce mode d’organisation de la vie commune doit être régi et balisé par un principe qui est extérieur à sa propre logique.

Partout, les instances du libéralisme renvoient l’homme à lui-même.

Mais quel est le lien de tout ceci avec les évènements tragiques du 29 janvier ?

Nous croyons que le vide existentiel qu’entraine le libéralisme en laissant l’individu s’autodéterminer a certainement à voir avec la mort de ces six hommes pieux du Centre culturel islamique de Québec.

Notre nature rationnelle et politique – et j’ajouterais de créature de Dieu – nous pousse à chercher une vision du monde et de la justice qui nous dépasse, une vision universelle et complète des choses. Sans une telle vision commune, l’homme se sait seul et insignifiant.

Partout, les instances du libéralisme renvoient l’homme à lui-même. Cependant, il est épuisé d’essayer de se satisfaire de lui et il n’en peut plus d’être le Dieu de sa vie. En un mot, il a au plus profond de lui l’immense besoin d’aimer et d’être aimé. Ce besoin ne peut être satisfait par l’incertitude du relativisme, par des relations de tolérance où il reste confronté à sa solitude. L’homme a besoin d’un amour plus fort que lui, d’une vérité qui vaut indépendamment de sa faiblesse. Sans cela, sa vie n’a pas de sens. Pour qu’elle en ait, il faut à tout prix que ce soit indépendamment de lui. Au plus profond de son âme, au-delà même de son amour propre, se trouve un vide immense qui détermine essentiellement l’homme. Pour qu’il s’aime, l’homme a d’abord besoin que quelqu’un l’aime, et cela malgré tous ses péchés qu’il connaît trop bien d’ailleurs.

Sans le visage de son Dieu, de sa communauté politique, de sa femme, de sa famille et de ses enfants pour donner un sens à qui il est, le désespoir de l’homme est sans fond, comme le vide abyssal qui l’habite. Tous ces visages lui confirment, par leur regard d’amour et leur vérité, qu’il est aimable.

3. La crise et la décision

Que faut-il répondre ? Que faut-il décider de faire pour remplir ce vide ?

Les valeurs du libéralisme, qui sont celles de l’individualisme, ne peuvent fournir une réponse efficace face au mal profond et dont le crime abject qui vient de s’abattre sur nous témoigne.

À un mal et un vide profond, il faut une réponse forte.

Il nous faut prendre au sérieux les croyances de nos concitoyens musulmans.

Pour une telle réponse, nous pouvons prendre pour exemple nos concitoyens musulmans. Le regard que nous portons sur eux se doit de cesser d’être celui de la simple tolérance. Il nous faut prendre au sérieux leurs croyances. Pour se faire, il faut retourner aux nôtres d’abord. En renouant avec la seule conception de la vie et du monde que le Québec ait reconnue dans son histoire comme un bien et une vérité forte, c’est-à-dire la religion catholique, nous pourrons non seulement tolérer, mais surtout aimer nos concitoyens musulmans en nous identifiant aux vérités immuables et transcendantes qui nous rassemblent.

Ces vérités sont les suivantes : Dieu est bon et sa création l’est donc aussi; la famille composée d’un homme et d’une femme et ouverte à la vie est sainte; la vie est sacrée, elle a un sens et ce sens est l’amour sans réserve. Ces vérités immuables sont inscrites à la fois dans la loi de Dieu et dans les lois de la nature et sont donc ouvertes aux croyants comme à tout homme de bonne volonté. C’est seulement en les affirmant fortement en tant que société que nous pourrons passer à travers la crise que représente le vide de sens laissé par le libéralisme et qui mène à la mort.

Ma femme et moi prions pour les victimes, ainsi que pour leur famille. Puisse Dieu les recevoir dans son paradis. Nous prions également pour Alexandre Bissonnette, afin qu’il reconnaisse pleinement son péché et qu’il puisse ainsi entreprendre un véritable chemin de conversion.

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