Société

La belle mort

Photo: Creative commons (Pixabay)
Photo: Creative commons (Pixabay)

Des fois, c’est comme ça. La vie nous mord et la mort nous rentre dedans à pleines dents. À ce titre, trois articles se croisent dans ma mirette cette semaine.

 

Le premier article est envoyé par un ancien étudiant, aujourd’hui infirmier, qui a suivi mon cours Sociologie de la famille.
Ce cher P. se demandait ce que je pensais de cette femme, apparemment très lucide, atteinte de démence dégénérative, qui s’est suicidée avant d’être « trop » légume et de devenir un poids pour les siens. Elle a fait ça en sirotant un bon whisky, allongée sur un matelas, en plein air, son mari à ses côtés.

Le deuxième article traite de la demande d’euthanasie d’un délinquant sexuel qui vient d’être acceptée par un comité d’experts en Belgique.
Atteint d’« insupportables souffrances psychiques », l’homme est actuellement emprisonné pour avoir – entre autres crimes – violé et assassiné une jeune femme de 19 ans.

Le troisième article m’est relayé par mon amie V. via un populaire réseau social virtuel.
C’est, grosso modo, un texte qui rapporte les deux jours passés par un chroniqueur du journal Le Soleil à la maison de soins palliatifs Michel-Sarrazin de Sillery.

* * *

Z’êtes pas obligés de tout lire. Les deux premiers – déprimants à mourir – n’offrent aucune espérance. Il me semble que ces articles devraient faire bondir les associations de prévention du suicide.

Elles ne bondiront pas.

Car, dans le discours dominant, le suicide et le suicide assisté sont deux choses « complètement différentes ».
Le suicide, corrigez-moi si je me trompe (chose qui est plutôt fréquente), est toujours le résultat d’une souffrance psychique jugée, au moment de l’acte, par celui qui le commet, comme étant insupportable.

Si la vie n’a plus de sens, ça devient impossible pour nous d’imaginer que la mort en ait un. Alors on boit du whisky en vivant. Et on boit du whisky en mourant, comme la dame du premier texte, qui raconte sa mort Invasion-Barbaresque.
(Ceci dit, c’est très bon, du whisky. Mais ça n’aide pas à trouver un sens à tout ça. Ça calme les nerfs, certes. Mais ça ne règle rien.)

Je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces personnes qui sont à bout, qui souffrent dans leur corps, dans leur cœur ou dans leur tête, ou à tous ces endroits à la fois. Quand elles entendent des journalistes et des politiciens parler de l’arrêt volontaire de la vie comme d’une solution envisageable – tant socialement qu’individuellement –, je me demande comment ça résonne en elles.

* * *

La souffrance a toujours un sens. Toujours.

Le peuple juif l’expérimente depuis des millénaires. Jésus, un juif – faut-il le rappeler – savait ça lui aussi, nécessairement. Je l’imagine sur les genoux de sa sainte mère, qui le console après qu’il se fût divinement pété la tête sur un 2×4 dans l’atelier de charpenterie de saint Jos.

« T’sais Jésus, lui dit Marie, cette souffrance-là, on dirait qu’elle n’a aucun sens. Mais en fait, ça fait partie du deal de l’Incarnation. C’est aussi ça être un être humain, fait en chair et en os. Y’a des souffrances qui n’ont rien d’héroïque, de glorieux. (Je te dis ça, Jésus, mais dans le fond, t’es aussi Dieu, donc tu sais déjà tout ça, mais je te le dis quand même parce que je suis ta mère, pis que c’est ma job de dire des affaires de même.)

« Sache tout de même que cette prune sur ton crâne peut servir au moins d’entraînement pour ce qui t’attend… »

* * *

J’ai fait, dans ma période de foisonnement intellectuel (ça n’aura duré que quelques heures), un cours sur les fondements du lien social.
Personne ne m’y a dit que c’est la souffrance qui lie les hommes entre eux. Or, on fait partie de l’humanité quand on la combat, ensemble. Pas quand on la fuit, seul.

La tragédie c’est qu’on ne sait que rarement, sur le coup (de 2×4 ou autre), à quoi sert la souffrance. Pour ça, ça prend un peu de foi. Je vous l’accorde.
Faut croire que notre souffrance sert, dès ici-bas, au bonheur de quelqu’un d’autre. Bien sûr, un mourant c’est encombrant. Un bébé aussi, tant qu’à y être. Toutefois, n’est-ce pas dans les dérangements que se cache la félicité?

On est tous le petit vieux de quelqu’un à un moment ou l’autre de notre vie. Le suicide – qu’il soit réel ou symbolique, au milieu ou à la fin de la vie – c’est refuser d’offrir à l’autre la possibilité de se donner. Ici, ce n’est pas la personne que je juge. Je juge une société qui ment.

Pour croire à tout ça, pas le choix, faut l’avoir expérimenté. Ne serait-ce qu’une fois. Comme cette fois où un journaliste a vu un homme mourir dans un mélange paradoxal de paix et de douleur, dans une maison de soins-pal de Sillery. Comme cette fois où mes parents sont un peu morts pour que je sois heureux. Comme mon épouse lorsqu’elle donne la vie dans les larmes et le sang.

Puis la joie. Seulement puis. ◊

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

Laisser un commentaire