Société

Foi et identité : trois questions à Yves Floucat

Photo: Yves Floucat (Wikimedia - CC)
Photo: Yves Floucat (Wikimedia - CC)
Écrit par Alex La Salle

Yves Floucat est philosophe, membre de l’Académie pontificale saint Thomas d’Aquin et auteur d’une œuvre philosophique dense*. Nous avons pensé qu’il aurait, depuis le ciel des idées où il a établi ses quartiers, quelques lumières à nous apporter sur la question très disputée ces jours-ci de l’identité nationale dans ses rapports avec la foi en Jésus-Christ. Il a cordialement accepté notre invitation.

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LE VERBE : Vient de se déclencher un vigoureux débat dans le milieu médiatique des catholiques français, sur les rapports entre foi au Christ et identité nationale. Certains s’inquiètent d’une dérive identitaire du catholicisme français.

Si Jacques Maritain avait vécu à notre époque, il aurait certainement pris part aux échanges. En tout cas, chose certaine, nous aurions aimé l’entendre. Reste son œuvre. Peut-elle nous aider à y voir clair? N’est-elle pas d’abord là pour nous rappeler, au plan des principes, la « primauté du spirituel »?

YVES FLOUCAT : Sans doute Jacques Maritain se serait-il intéressé au débat actuel. Au nom de la « primauté du spirituel » (qui n’est pas exclusive, selon moi, du « politique d’abord » maurrassien qui se situe au plan des moyens et non des fins), il s’alarmait déjà, dans Le Paysan de la Garonne, de voir se diviser ceux qu’il appelait les « ruminants de la Sainte Alliance » (les intégristes) et ceux qu’il appelait « les moutons de Panurge » (les progressistes).

Aujourd’hui, bien que toujours existante, cette division me semble néanmoins dépassée par l’apparition, sous une forme que Maritain n’avait peut-être pas prévue, de ces « petits troupeaux ardents pour la vérité » qu’il souhaitait en tout cas voir se constituer après mai 68.

Il le savait bien, le sécularisme avait triomphé chez les catholiques dans la période post-conciiaire sous la forme « missionnaire » d’un enfouissement qui consistait en réalité à « s’agenouiller devant le monde ».

Il aurait pu dire avec Maurice Clavel :

Vous n’êtes pas allés au monde; vous vous êtes rendus au monde !

- Maurice Clavel

Aussi bien, écrivait-il en 1968, – permettez-moi de le citer, car il s’agissait pour lui du « rôle qui incombe au christianisme dans cette période cruciale de l’histoire du monde » : « C’est une chose bien remarquable que l’espèce d’anxiété avec laquelle beaucoup de non-chrétiens, et même d’athées déclarés, tournent aujourd’hui leur attention vers lui. Mieux que certains chrétiens qui se croient à la page, ils sentent que le monde a besoin d’un christianisme qui, loin de chercher à se rendre acceptable en perdant son identité, soit avec plus de fermeté que jamais pleinement lui-même. »

Nous voici au cœur du débat actuel…

LV : La primauté du spirituel un fois admise, reste le difficile problème de son articulation au temporel dans la pratique. Et c’est ici que la recherche du Royaume des cieux peut sembler compromettre parfois la défense du « royaume terrestre », en l’occurrence la nation française. À telle enseigne que le chrétien attitré à « la gérance des choses temporelles » risque de se trouver divisé en lui-même et paralysé dans son action, parce qu’écartelé entre des solidarités contradictoires.

Comment concrètement éviter cette impasse? Comment éviter aussi qu’elle produise des clivages insurmontables parmi ceux que le Christ appelle à être des « artisans de paix »? 

YF: Je crois que, pour répondre à cette question, il faut rappeler deux vérités qui me paraissent décisives.

D’une part, il existe une distinction entre spirituel et temporel qui n’est pas une pure et simple séparation.

D’autre part, le christianisme est porteur d’une culture qui lui est propre (qui n’est pas dépourvue d’une dimension politique et sociale) et que l’on peut appeler la culture de chrétienté.

Cette culture de chrétienté doit être définie à mes yeux – et peut-être Maritain n’a-t-il pas été suffisamment clair à ce sujet – non comme une synthèse temporelle culturo-politico-religieuse, mais comme le bien commun du peuple des chrétiens, un bien commun reçu de l’Église, mais avec lequel l’Église ne s’identifie pas, qui est une certaine vision de l’homme et du monde, de l’être et de Dieu, une certaine posture de l’esprit en rapport au réel, au vrai, au bon et au beau, un affinement de la sensibilité elle-même et de l’homme tout entier au contact des splendeurs de la liturgie.

C’est cette culture de chrétienté, irréductible à une hypothétique « civilisation chrétienne parfaite » (dont le cardinal de Lubac remarquait à juste titre qu’elle ne s’est jamais réalisée dans l’histoire et ne s’y réalisera jamais) qui devrait, selon moi, comme elle a toujours tenté de le faire, irriguer et vivifier à nouveau la société pour qu’elle puisse en recevoir les assises d’un humanisme qui ne tourne pas à l’antihumanisme ou à la déconstruction transhumaniste.

Le chrétien ne doit pas confondre ce qu’il fait « en chrétien » et ce qu’il fait « en tant que chrétien ».

Pour reprendre une distinction de Maritain, le chrétien ne doit certes pas confondre ce qu’il fait « en chrétien » et ce qu’il fait « en tant que chrétien ». Encore faut-il que, pour agir « en chrétien », il n’y ait aucune ambiguïté chez lui sur ce qu’il est « en tant que chrétien ».

On n’est artisan de paix que si l’on est assuré de son identité, si l’on transcende par conséquent tout clivage à l’intérieur de soi-même, toute division entre un christianisme prétendument séculier qui trahit la vocation chrétienne, et le christianisme authentique qui fait de nous un fils intégralement fidèle de l’Église.

LV: Existait jadis l’idée que les nations avaient une vocation surnaturelle. Bernanos invoque souvent dans ses essais la « vocation spirituelle de la France ». Selon vous, ce type de discours servait-il seulement l’orgueil des Français à une époque de grandeur (celle de la Troisième République et de l’Empire colonial) ou disait-il réellement quelque chose de l’identité française?

Pensez-vous, par ailleurs, qu’une bonne théologie des nations pourrait servir à réconcilier les identitaires et leurs contempteurs, en redonnant à l’identité française toute sa profondeur?

YF : La notion politique de nation se justifie déjà au niveau philosophique. Elle est, disait justement Charles Maurras, « le plus vaste des cercles communautaires qui soient, au temporel, solides et complets ».

Mais la théologie des nations (chaque nation ayant même un ange protecteur…) en présente les fondements surnaturels et elle est chose on ne peut plus traditionnelle dans le catholicisme. Elle est indispensable pour comprendre pleinement (si l’on se situe au sein d’une sagesse chrétienne intégrale) ce que Pierre Manent appelle, au plan philosophique et plus directement politique, « la raison des nations ».

La reconnaissance de l’existence de nations autonomes en même temps qu’ouvertes sur l’universel n’a jamais été aussi urgente.

La reconnaissance de l’existence de nations autonomes en même temps qu’ouvertes sur l’universel n’a jamais été aussi urgente dans l’actuelle mondialisation, laquelle – sous prétexte de promouvoir un humanisme universel – dissout l’identité même des personnes dans un grand Tout qui les absorbe au service d’un économisme et d’un « financiarisme » dominants, qui écrase les plus faibles.

Il y a une identité française et la nation demeure aujourd’hui la grande protectrice des personnes dans leur vocation spirituelle comme dans leur vocation temporelle. Et si les chrétiens de France ne parvenaient plus à retrouver aujourd’hui la conviction forte que leur nation a, comme le disait en effet Bernanos (rejoint par Maritain dans ses messages radiodiffusés depuis les États-Unis d’Amérique pendant la guerre), une vocation spirituelle qui lui est propre, ce serait tragique non seulement pour la France, mais pour le monde lui-même dans lequel elle continue – même si certains s’emploient à y faire obstacle – d’avoir un rôle fondamental à jouer.

Il me semble que ceux (souvent très jeunes) que certains appellent avec quelque mépris les « catholiques identitaires » (mais qu’est-ce qu’un catholique qui hésiterait sur son identité?) l’ont compris. Ils ne sont certes pas indemnes parfois de tout excès ou de toute déviation, mais vouloir caricaturer l’essentiel de leur légitime revendication, c’est contribuer de manière efficace, en même temps qu’à une éradication de l’inspiration proprement chrétienne du sol national, à ce que Maritain appelait la « catastrophe du politique » et dans laquelle nous sommes déjà, hélas! très sérieusement entrés.

LV : Yves Floucat, au nom des lecteurs du Verbe, je vous remercie sincèrement de nous avoir partagé vos réflexions sur un sujet aussi capital.

YV : Je vous en prie.

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Note :

Yves Floucat s’est consacré aux questions métaphysiques, aux rapports entre foi et raison et aux problèmes de philosophie politique étudiés à la lumière des écrits de l’Aquinate et de ses disciples, particulièrement Jacques Maritain (1882-1973) et Étienne Gilson (1884-1978). Il vient de faire paraître, chez Artège-Lethielleux, Pour une métaphysique de l’être en son analogie. De Heidegger à Thomas d’Aquin (2016).

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a fait des études en philosophie et en littérature qui l'ont amené à s'intéresser à la quête spirituelle de l'homme. La conviction que l'être humain est fondamentalement un homo religiosus l'a ensuite conduit à accueillir la lumière de la foi, à travers un questionnement métaphysique sur l'existence de Dieu et une rencontre avec l'Emmanuel, Dieu-avec-nous. Depuis, il s'efforce de cultiver et partager ce don de la foi, entre autres par son engagement en Église.

2 Commentaires

  • Je crois aux bienfaits de la séparation de l’Église et de l’État. Elle est nécessaire pour faciliter l’adaptation de l’Église à nos sociétés démocratiques et pluralistes. Cette séparation se mesure à la non-dépendance des dirigeants politiques envers les dirigeants religieux. Et vice versa. Il appartient maintenant à chaque chrétien de réaliser l’unité et l’harmonie de sa dimension de croyant avec de celle de citoyen. Son Église peut lui être d’un grand secours. L’Église n’a qu’à continuer sa mission fondamentale qui n’est pas de diriger les nations, mais d’enseigner à toutes les nations (réf. Mt 28, 18-21).

    • Merci pour votre commentaire M. Guibord. La « séparation » de l’Église et de l’État est une notion forgée dans le contexte tumultueux de la persécution antichrétienne du début du 20e siècle en France. Il vaudrait mieux selon moi parler d’autonomie relative des pouvoirs temporel et spirituel, et de leur collaboration nécessaire pour le bien intégral de la personne.

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