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La tête dans les étoiles: Georges Lemaître

Photo: Greg Rakozy (unsplash.com / CC).
Photo: Greg Rakozy (unsplash.com / CC).

Albert Einstein, presque tout le monde le connait. Ce nom que l’on colle à la physique du 20siècle est certainement plus populaire que sa théorie de la relativité restreinte et générale. L’aura autour d’Einstein laisse cependant dans l’ombre d’autres scientifiques peut-être moins populaires, mais tout aussi pionniers dans leur branche respective: Lorentz, Planck, Bohr, Rutherford, Hubble, Marie Curie… et Georges Lemaître, le chanoine scientifique.

Ce personnage qui ne figure même pas sur toutes les listes des grands savants du 20e siècle, que Stephen Hawking n’ose pas mentionner, mérite pourtant d’être dépoussiéré de l’oubli. Pourquoi? Parce qu’il n’est rien de moins que le premier[1] à avoir formulé l’hypothèse de l’atome primitif, aujourd’hui nommée théorie du Bigbang[2], pilier même de toute la cosmologie moderne.

La révolution lemaîtrienne

Lemaître reçoit un double appel à l’âge de 9 ans : il veut devenir prêtre et scientifique.

Ses études pour devenir ingénieur des mines sont interrompues par la Première Guerre mondiale. Il en reprend d’autres après, mais cette fois-ci en rattrapant à triple vitesse le temps perdu: en un an, il obtient une maitrise en mathématiques, une en physique et un diplôme en philosophie. Devant de tels résultats, son père l’autorise à entrer au séminaire à vocation tardive, ce qui le dispense des cours obligatoires et lui permet de se consacrer à l’étude de la relativité d’Einstein.

Einstein avait avoué à la presse que Lemaître était l’un des rares à l’avoir compris.

Einstein avait avoué à la presse que Lemaître était l’un des rares à l’avoir compris. Déjà se démarquait le génie en devenir.

Combinant ses connaissances en mathématiques, en relativité et les données des nombreux observatoires qu’il parcourt en Amérique, Lemaître en vient à publier un papier en 1927 expliquant pour la toute première fois la fuite des galaxies. Si les galaxies s’éloignent, il en déduit qu’elles ont déjà été antérieurement très proches pour finir par se rejoindre dans une singularité initiale.

Ainsi Lemaître prédit, sans même voir avant sa mort toutes les confirmations observationnelles de ses intuitions, un univers qui d’un état initial « explose », connait une décélération et une accélération constante. Il anticipe même l’existence d’un rayonnement qui devrait être mesurable et être en quelque sorte la trace de ce moment initial.

Mais une telle hypothèse est lourde d’implications: il implique que l’univers a une histoire, un devenir et qu’il n’est ni statique, ni stationnaire, ni immuable. Tout le contraire du paradigme établi jusqu’alors, loin de plaire aux physiciens de l’époque.

Une physique de curé?

Cet article scientifique de Lemaître passe cependant presque inaperçu.

Eddington, son professeur d’astrophysique, omet de le lire, et ce n’est que trois ans plus tard qu’il tentera de le faire connaitre dans le monde anglophone. Einstein quant à lui répondra à Lemaître qu’il l’a lu attentivement. Mais il dira: « Vos calculs sont parfaits, mais votre physique est abominable. »

Le chanoine Georges Lemaître, physicien. (Wikimedia - CC.)

Le chanoine Georges Lemaître, physicien. (Wikimedia – CC.)

Einstein refuse catégoriquement de voir à cette époque que sa théorie de la relativité laisse la possibilité d’un univers en évolution. Panthéiste, il considère l’univers comme étant divin, donc parfait et sans mouvement.

On soupçonne également Georges Lemaître de vouloir introduire des notions théologiques au sein de la physique. En postulant un univers qui commence, il y a un danger de glisser vers le moment de son acte créateur. Millikan disait d’ailleurs de sa théorie de l’atome primitif: « Non, cela suggère trop la création. »

Or pour Lemaître, en bon théologien et philosophe, il s’agit d’expliquer un état physique initial et non la création, celle-ci étant une relation métaphysique entre Dieu et sa créature. Cette dernière est plutôt d’ordre ontologique et ne peut se retracer à un moment précis de l’histoire de l’univers, puisqu’il n’y avait pas d’avant lui, le temps étant lui-même une créature.

Ce qui fera dire à l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet, au sujet de Lemaître: « Il n’est pas inutile de souligner sa rigueur théologique, quand on voit aujourd’hui des astrophysiciens américains déclarer qu’ils ont vu Dieu après avoir détecté expérimentalement des indices tendant à prouver l’existence du Bigbang »[3].

Ora et labora

La période de guerre est décisive dans l’itinéraire spirituel de l’abbé Lemaître.

Le temps passé dans les trous d’obus est consacré, entre autres, à lire Poincaré, un mathématicien, ainsi que la Genèse et les Psaumes.

La question de l’origine et des raisons fondamentales de l’univers le taraude. Plongé dans les saintes Écritures, il s’inspire de Léon Bloy pour en faire une exégèse où se dessinent déjà ses intuitions les plus profondes. Tellement qu’un de ses compagnons dira de lui: « Il changera toute la science et il bâtira une puissante et magnifique cosmogonie d’une valeur catholique simple et profonde. »

Un an avant la publication de son papier précurseur d’une toute nouvelle conception de l’univers, Lemaître délaisse toute occupation scientifique pour seulement se consacrer à la prière et à l’étude de livres élevant vers Dieu. « Il faut faire silence en nous pour entendre la volonté de Dieu », dira-t-il.

Foi et raison, sans mélange inconvenant, sans concordisme ni conflit imaginaire, sans discordisme, s’unissent dans l’unité de l’activité humaine.

- Georges Lemaître

Ce temps ancrera en lui une fidélité à la prière qui ne le quittera jamais. Il sera non seulement fidèle à ses temps de recueillement, affectionnant aussi particulièrement la liturgie des psaumes, mais fera également partie de la Fraternité sacerdotale des amis de Jésus, où vœux de pauvreté et d’obéissance seront au centre de sa vocation.

Grand homme de science, grand homme de foi, Lemaître est pour notre temps un signe de contradiction, montrant que science et foi peuvent merveilleusement marcher d’un même pas.

Dans cette parole qui vient de lui, c’est sans aucun doute toute sa vocation qui s’y résume:

« Le chercheur chrétien sait que sa foi surnaturalise ses plus hautes activités comme ses plus infimes activités, il reste enfant de Dieu lorsqu’il met son œil à son microscope et dans sa prière du matin, c’est toute son activité qu’il place sous la protection de son père des cieux.

« Lorsqu’il pense aux vérités de la foi, il sait que ses connaissances sur les microbes, les atomes ou les soleils ne lui seront ni un secours ni une gêne pour adhérer à la lumière inaccessible, et qu’il lui restera comme à tout homme, attaché à se faire un cœur de petit enfant pour rentrer dans le Royaume des cieux.

« Ainsi foi et raison, sans mélange inconvenant, sans concordisme ni conflit imaginaire, sans discordisme, s’unissent dans l’unité de l’activité humaine. »

[NDLR: Ce texte a été publié initialement dans le numéro de printemps 2014 de la revue La vie est belle!]

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Pour aller plus loin:

L’itinéraire spirituel de Goerges Lemaître, Dominique Lambert, Lessius, 2007.

Notes :

[1] Friedmann l’a aussi fait auparavant de façon indépendante, mais est mort avant d’avoir pu vraiment le développer. On qualifie G. Lemaître de pionnier au même titre que G. Gamov.

[2] Lemaître n’a jamais employé le mot Big Bang. L’expression vient de Fred Hoyle, employé à la BBC pour se moquer d’un début «explosif» de l’univers.

[3] Revue Science et Vie du mois de décembre 1997.

À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013 pour divers médias catholiques. Elle écrit dans le Verbe dont elle est aussi membre du conseil de rédaction. Elle s'intéresse depuis peu au documentaire, ce qui l’a conduit à produire un premier court-métrage dans le cadre des Laboratoires de création chez Spira.

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