2017-04 Vieillesse

Vieillir n’est pas une maladie

Photo: Marion Desjardins
Photo: Marion Desjardins

Rencontre avec Aubert Martin*, directeur général à Vivre dans la dignité parue dans le numéro du printemps 2017 du magazine Le Verbe.

Le Verbe: Peut-on dire qu’il y a une conception péjorative de ce qu’est «être vieux» au Québec au 21e siècle?

Aubert Martin: D’une manière générale, la mentalité occidentale tend à déprécier la valeur fondamentale de l’être humain que notre civilisation lui avait jusque-là octroyée. Bien que les racines de ce bouleversement soient multiples et complexes, la montée en flèche, au 20e siècle, de la société de consommation a certainement joué un rôle majeur dans le développement d’une vision utilitariste de l’être humain, acceptée plus ou moins consciemment par l’ensemble de la société.

Progressivement, la logique capitaliste a instauré une mentalité qui transforme les citoyens en «clients». Ainsi, tandis que la notion de rentabilité s’est imposée comme l’enjeu central de la gestion de nos sociétés, l’individualisme s’est quant à lui frayé un chemin dans la conscience des individus, résultat d’un jeu incessant d’offres et de demandes exponentielles.

Au fil du temps, la valeur attribuée à chaque personne est devenue égale à la somme de ses satisfactions, principe aujourd’hui communément appelé «la qualité de vie».

En ajoutant à ces considérations les notions de productivité, d’efficacité, de gestion du temps et de maximisation des ressources, il est facile de comprendre pourquoi la situation des personnes âgées dans nos sociétés modernes s’est considérablement détériorée.

Dans un contexte de vieillissement de la population, ces personnes qui nous précèdent sur le chemin de la vie sont de plus en plus perçues comme «un problème à gérer». Cette malicieuse notion de fardeau socioéconomique qui s’insinue dans nos mentalités collectives a pour effet que la vieillesse est de plus en plus difficile à accepter et à vivre de nos jours.

Les conséquences de l’âgisme sont très lourdes pour les individus qui la vivent.

L’attitude discriminatoire envers les ainés se manifeste de plusieurs façons dans les interactions sociales, autant par l’exclusion que par la négligence, ou encore par la maltraitance, l’abus et même la violence. Cette attitude s’appelle l’âgisme. Nous pourrions dire que l’âgisme est le racisme ou le sexisme de l’âge.

À travers de nombreux stéréotypes et préjugés qui sont associés à cette étape normale de la vie, les conséquences de l’âgisme sont très lourdes pour les individus qui la vivent. Certaines personnes âgées développent un sentiment d’inutilité, une perte de l’estime de soi ou adoptent des comportements d’évitement, de réclusion ou d’isolement. D’autres personnes âgées – avec l’encouragement de publicités en ce sens – vont jusqu’à nier leur vieillissement en tentant de vivre comme d’éternels jeunes ou en refusant de côtoyer des personnes plus âgées ou en apparence plus âgées.

Comment la légalisation de l’euthanasie modifie-t-elle le rapport qu’entretiennent les individus et la société tout entière à l’égard de la mort et de la vieillesse?

En légalisant l’euthanasie, notre société a intensifié cette vision négative de la vieillesse, tout en modifiant profondément notre rapport avec la souffrance et la mort.

En intégrant l’euthanasie comme solution acceptable «dans certaines situations», l’État est en quelque sorte venu sceller l’idée que la valeur de la vie humaine dépend de ses caractéristiques externes. En d’autres mots, la vie humaine est maintenant classifiée sur une échelle de satisfaction, au bas de laquelle non seulement il est acceptable de préférer la mort, mais que d’aider une personne à mettre fin à ses jours dans de tels cas relève même de la compassion.

Par ailleurs, nous savons – par l’expérience des pays européens qui ont légalisé l’euthanasie avant nous – que la notion de fin de vie ou de maladie terminale n’est qu’un mirage de départ pour préparer les consciences populaires à une plus grande ouverture.

Dans les faits, la logique de la mort comme solution aux souffrances pousse constamment à élargir les «raisons acceptables» de vouloir mourir.

Pouvoir se suicider avec l’aide d’un médecin est présenté comme un choix personnel respectable. Dès lors, chacun voudra tôt ou tard réclamer son «droit» à mettre fin à ce qu’il qualifie de souffrance intolérable: pour les uns, ce sera l’incapacité physique; pour d’autres, ce sera la peur d’affronter les traitements; pour d’autres encore, ce sera un drame personnel, une rupture amoureuse, ou encore une dépendance à l’alcool, comme nous l’avons vu aux Pays-Bas.

La vieillesse possède les caractéristiques de la maladie que notre société cherche à tout prix à éviter…

Dans un tel paysage, la vieillesse est davantage regardée dans son aspect négatif. Autrement dit, elle est d’abord considérée pour ce qu’elle empêche de faire, alors qu’elle devrait l’être premièrement comme une étape naturelle de notre cheminement humain avec ses raisons d’être. Dans sa perspective négative, la diminution naturelle et progressive de nos capacités est graduellement perçue comme l’échec de nos désirs.

Déjà, aux Pays-Bas, un projet de loi est à l’étude, visant à autoriser l’euthanasie pour les personnes âgées qui ont le sentiment d’avoir «accompli» leur vie, et ce, même si elles ne sont pas malades. Après tout, la vieillesse possède les caractéristiques de la maladie que notre société cherche à tout prix à éviter: la vulnérabilité, la perte du pouvoir personnel.

Au-delà des soins palliatifs accessibles et de qualité, quelles autres mesures sont susceptibles de favoriser une vie et une vieillesse «dans la dignité»?

Le vieillissement – inévitable et universel à moins d’une mort prématurée – devrait être valorisé au lieu d’être montré du doigt comme un malfaiteur. Pouvoir vieillir dignement devrait faire partie de nos priorités nationales, spécialement dans un contexte de vieillissement de la population. Pour paraphraser un dicton connu, nous devrions juger du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses citoyens les plus fragiles.

En premier lieu, il faudrait encourager le développement de l’expertise en matière de vieillissement. Il semble que les personnes qui œuvrent dans le domaine de la santé acquièrent actuellement peu de connaissances sur le processus normal de la vieillesse, tant physique, psychologique que social.

La logique de la mort comme solution aux souffrances pousse constamment à élargir les «raisons acceptables».

De plus, le travail auprès des personnes âgées n’est malheureusement pas valorisé, d’où une grande difficulté à recruter un personnel qualifié. Selon l’Association des médecins gériatres du Québec, il y a seulement 65 médecins spécialisés en gériatrie au Québec, alors qu’il en faudrait au moins 138 pour répondre aux besoins médicaux des personnes âgées.

La connaissance du vieillissement humain est pourtant une spécialité. Sa méconnaissance peut causer des comportements qui nuisent au lieu d’aider, en donnant lieu, par exemple, à des cas de surprotection ou d’infantilisation des personnes âgées.

Un des éléments-clés de l’approche palliative consiste à tenir compte de tous les aspects de la personne humaine dans les soins qu’elle prodigue: physique, intellectuel, psychologique, familial, social et spirituel. Cette approche doit être à la base de tout accompagnement et de toute mesure, non seulement avec la personne dans le besoin, mais également avec les proches aidants qui ont également besoin de soutien.

Comment pourrait-on renverser cette tendance qui considère le vieillissement comme une malédiction?

Le premier pas est certainement d’apprendre à reconnaitre les comportements qui entretiennent une vision négative du vieillissement afin qu’il ne soit plus considéré comme une malédiction dans nos représentations sociales. Nos sociétés doivent réapprendre à valoriser les personnes âgées – qui n’ont comme «tort» que d’avoir dépassé le stade de la jeunesse – en les impliquant notamment dans les activités communautaires et dans les vies familiale et sociale.

Voir cette étape de la vie seulement comme étant un amalgame de problèmes, c’est rejeter une grande partie de notre humanité en consacrant uniquement le temps fort de nos vies comme étant digne de valeur. Pourtant, la valeur d’une personne ne devrait pas diminuer avec le temps; son expérience et sa sagesse devraient être une source de respect et d’admiration justement parce qu’elles n’ont pas de prix. Comme le dit un proverbe africain très connu:

Un vieillard qui meurt, c’est comme une bibliothèque qui brule.

Il existe déjà de nombreuses ressources pour favoriser une vie et une vieillesse dans la dignité. Des portails d’information en ligne [ici et ] ont été créés pour mettre à la disposition des gens du matériel d’information et de sensibilisation sur le vieillissement et le soin des personnes âgées. Aussi, des initiatives comme Project Value, Toujours Vivants ou Vivre dans la Dignité travaillent à changer le regard de notre société sur les personnes âgées, malades ou handicapées. Et enfin, de nombreux autres organismes se spécialisent dans l’aide directe pour améliorer les conditions de vie des personnes en perte d’autonomie**.

Il m’apparait crucial de mettre en place des mesures de soutien aux proches aidants pour encourager et surtout épauler les personnes qui souhaitent prendre soin de leur proche en perte d’autonomie. Il est tout aussi essentiel de développer de bons services sociaux et des options de logement créatives pour permettre aux personnes en perte d’autonomie de demeurer à la maison aussi longtemps que possible.

Finalement, il est tout aussi primordial de s’assurer que tous les professionnels de la santé reçoivent une formation adéquate sur le processus du vieillissement et sur les syndromes gériatriques, parce que cette condition fait partie intégrante de notre réalité humaine.

En cultivant ainsi les réseaux d’entraide sociale et en entretenant des relations intergénérationnelles, c’est un engrenage de solidarité que nous mettrons en mouvement, dans lequel chacun se sentira valorisé, soutenu et désiré. Et ce sera profitable pour la société tout entière.

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Notes:

* Aubert Martin est directeur général à Vivre dans la dignité, un organisme citoyen québécois, à but non lucratif, areligieux et sans affiliation politique, qui vise à promouvoir la protection de la vie et de la dignité, inhérente et inaliénable, des personnes rendues vulnérables par la maladie, la vieillesse ou le handicap. Il prononcera une conférence, en compagnie du Dr Patrick Vinay, le 16 mai prochain, à Sainte-Marie de Beauce [voir affiche plus bas] et sera à la paroisse Saint-Thomas d’Aquin à Québec le 9 juin prochain, à 19h00.

** Le Mouvement Albatros du Québec, Carpe Diem – Centre de ressources Alzheimer, Les Petits frères, L’Appui, l’Alliance Québécoise des Citoyens Hébergés, etc.

 

 

 

 

 

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À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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