2017-04 Vieillesse

Du sexe aux « proportions bibliques »

Le baiser, Gustav Klimt
Le baiser, Gustav Klimt
Écrit par Alex Deschenes

Les lectures spirituelles du Cantique des cantiques sont nombreuses dans l’histoire de l’Église et constituent une véritable richesse. Qu’on pense à saint Bernard, saint Jean de la Croix ou Paul Claudel, tous ont interprété ce texte unique dans la Bible comme un dialogue de Dieu avec l’âme. Or, ces interprétations, aussi belles et riches soient-elles, ont parfois terni le sens premier et évident du Cantique: il s’agit d’un véritable poème d’amour entre deux époux, une célébration du corps et de l’éros! Les deux lectures se nourrissent en fait, puisque dans l’amour humain se révèle l’amour de Dieu et que l’on ne peut s’élever à l’un si l’on méprise l’autre.

La lecture que saint Jean-Paul II fait du Cantique des cantiques est peut-être la plus belle et la plus profonde en ce sens. Jean-Paul II semble avoir voulu redonner le Cantique des cantiques aux époux. Dans la théologie du corps, le pape fait une relecture de ce poème à la lumière de la vérité sponsale du corps: l’appel au don inscrit dans le corps. En voici les grandes lignes.

Qu’il me baise des baisers de sa bouche! Tes amours sont plus délicieuses que le vin… Entraine-moi sur tes pas, courons… Tu seras notre joie et notre allégresse. Nous célèbrerons tes amours plus que le vin.

- Ct 1,1-4

Dès l’ouverture du Cantique, nous sommes introduits dans la sphère intime des époux. C’est dans cette atmosphère, «tracée par le rayonnement intérieur de l’amour» (108:4), que se meuvent les époux tout au long du poème, c’est d’elle qu’émanent toutes leurs paroles, tous leurs gestes et leurs regards. Cet élan du cœur est celui qui animait le premier homme à la vue de la première femme. Aussi Jean-Paul II voit dans le Cantique des cantiques un déploiement de ce premier chant d’amour de l’humanité, celui d’Adam découvrant Ève: «Voici l’os de mes os, la chair de ma chair!» C’est ce même regard de stupeur et de fascination devant le corps qui traverse tout le Cantique:

Comme tu es belle, ma bienaimée, comme tu es belle!
Tes yeux sont des colombes!
Comme tu es beau, mon bienaimé, combien gracieux!

- Ct 1,16

Toutes les paroles des époux dans le Cantique sont dirigées vers le corps, mais à travers le corps, c’est toute la personne qui est contemplée. L’expérience de la beauté, de la féminité de l’épouse et de la masculinité de l’époux fait naitre et croitre en eux l’amour; et l’amour fait gouter d’une manière spéciale cette beauté. Or, le regard, bien qu’il se porte sur le corps, n’est pas seulement celui du corps, c’est aussi celui de l’âme. C’est du tréfonds de leur âme que jaillit ce chant d’exclamation devant la beauté physique de l’un et l’autre.

Que tu es belle, ma bienaimée, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile; tes cheveux comme un troupeau de chèvres, ondulant sur les pentes du mont Galaad… Tes lèvres, un fil d’écarlate. Tes joues, des moitiés de grenades, derrière ton voile… Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle, qui paissent parmi les lis.

- Ct 4,1-5

Voilà certes des images inusitées pour notre époque! En fait, c’est toute la création qui est appelée à célébrer la beauté de l’épouse. Et la multiplication des métaphores montre qu’aucune d’elles ne suffit pour exprimer cette beauté. Les mots ne suffisent pas à l’amour. «Le langage du corps est un langage sans paroles» (109:1). Il dit avec le corps ce que les mots à eux seuls n’arrivent pas à dire. En même temps, ce langage du corps devient une source d’inspiration qui fait naitre du cœur de l’époux la parole poétique, à laquelle répond l’épouse.

À travers leurs échanges se dessine également leur différence: les paroles de l’homme semblent plus portées vers le corps, plus sensuelles; celles de l’épouse expriment davantage son affectivité, le désir de rapprochement. Mais toutes deux, sensualité et affectivité, s’entremêlent; les deux voix s’unissent en un duo amoureux et harmonieux!

Tu es toute belle, mon amie…
Tu as pris mon cœur, ma sœur, mon épouse.

- Ct 4,7-9

Le mot «amie» nous rappelle le caractère essentiel que doit avoir l’amour. L’amour est d’abord amitié, complicité, bienveillance de l’un pour l’autre. L’épouse apparait également aux yeux de l’époux comme une «sœur». Ce mot exprime la différence féminine, en même temps que leur union en humanité. C’est précisément en tant que sœur qu’elle est épouse: cette égalité et cette différence sont le fondement de leur communion. À travers ce mot, on voit également l’attitude du bienaimé: un amour sincère, respectueux, inconditionnel et plein de douceur.

Nous avons une petite sœur,
et elle n’a pas encore de seins.

- Ct 8,8

Ce verset inusité du Cantique est en fait une vision de l’enfance de l’épouse. À travers l’expression «sœur», c’est toute la personne avec son histoire que l’époux embrasse avec une tendresse désintéressée.

Tu es un jardin clos, ma sœur, mon épouse,
une fontaine scellée.

- Ct 4,12

La femme, dans la Bible, est souvent comparée à un jardin, elle qui d’ailleurs est née dans le jardin, contrairement à l’homme qui y a été placé (Gn 1,8). Elle est un jardin clos et elle seule possède la clé de ce jardin. Elle seule peut décider à qui elle donne cette clé. La femme se révèle comme maitresse de son propre don. C’est d’ailleurs ce qui donne toute sa valeur et sa profondeur au don. Cette inviolabilité de la personne dit en même temps la profondeur de leur appartenance. L’autre est un mystère inviolable, mais dans le don de lui-même, l’autre m’initie à ce mystère. L’amour fait que j’ouvre mon intériorité à une autre personne, que je lui donne accès à mon intérieur, de sorte qu’ensuite je retrouve en moi le don de l’autre, que je goute en moi sa présence. D’où toutes ces métaphores dans le Cantique liées au parfum et au gout. Tous deux sont conscients de s’appartenir l’un à l’autre.

Mon bienaimé est à moi, et moi je suis à lui.

- Ct 2,16

Ces mots «mon», «ma» expriment toute la profondeur de leur appartenance et de leur confiance. Jean-Paul II nous dit bien que «la personne est un être qui dépasse absolument toutes les mesures d’appropriation et de propriété, de possession et de satisfaction» (113:3). Or, les époux sont bel et bien appelés à s’appartenir l’un à l’autre sur la base du don. C’est à la personne que revient le choix de se donner, et je ne peux jamais extirper ce don. La personne ne peut jamais être possédée, mais seulement accueillie dans la liberté du don. Et cet accueil est déjà un don que je lui fais. Dans le don et l’accueil réciproques, l’homme et la femme s’enrichissent mutuellement, de sorte que le don grandit sans cesse.

Avant que souffle la brise du jour et que s’allongent les ombres, retourne, mon bienaimé, semblable à la gazelle ou au jeune cerf.

- Ct 2,17

Or, au verset suivant, l’épouse affirme:

Sur ma couche, tout au long de la nuit, j’ai cherché le bienaimé de mon cœur.

- Ct 3,1

En fait, du début à la fin du poème, les époux semblent toujours en recherche, jamais satisfaits. Dans l’éros, l’amour se révèle n’être jamais rassasié, et désirer même l’infini! Aussi, cet amour va jusqu’à se mesurer à la mort.

L’amour est fort comme la mort, la jalousie tenace comme les enfers.

- Ct 8,5

La jalousie se dresse même contre la mort qui veut nous enlever l’un à l’autre. Celle-ci confirme, dit Jean-Paul II, «l’exclusivité et l’indivisibilité de l’amour» (113:1). Le corps, à travers lequel les époux cherchent à exprimer leur union, se heurte un jour ou l’autre à la mort. L’amour se révèle finalement plus grand que ce que le corps peut exprimer. Pour survivre à la mort, l’amour doit donc dépasser l’éros, qui demeure lié au corps. L’éros doit être purifié par la charité, qui elle ne passera pas (1 Co 13,8). Seul peut vaincre la mort l’amour des époux qui ont donné leur vie! Un tel amour vient de Dieu! Il est:

Une flamme du Seigneur. Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, ni les fleuves le submerger.

- Ct 8,6-7

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Note:

Les références à la théologie du corps, entre parenthèses, indiquent le numéro de la catéchèse suivi du numéro de chapitre. Elles sont tirées de la traduction d’Yves Semen, chez Le Cerf, 2014.

À propos de l'auteur

Alex Deschenes

Alex Deschênes est un jeune époux et père. Il rédige actuellement un doctorat en philosophie traitant de la sexualité et de la personne. Délégué pour l’Institut de théologie du corps à Québec, il anime des camps et des conférences sur le sujet. www.theologieducorps.com

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