2018-10 Adolescence Édition courante

Heureux les doux: les chrétiens du Jharkhand

Photo: Mario Bard / AED-Canada.
Photo: Mario Bard / AED-Canada.

Texte et photos de Mario Bard / AED

État du Jharkhand, nord-est de l’Inde, automne 2017. Elle est belle et me regarde directement dans les yeux. J’ai beau répéter dans mon anglais hésitant: «Est-ce que je peux prendre une photo de vous?» le seul signe qu’elle fait est de porter ses mains ensemble, de les joindre comme en prière et de me regarder en souriant, tandis que des étudiantes épivardées courent prendre place pour la cérémonie. Clic sur le vif du visage de cette femme.

De retour au lieu où nous logeons pour la nuit, je m’empresse de regarder la photo. Lumière dans les yeux, sourire profond et calme au milieu de l’agitation. Je commence à mieux saisir les instants d’éternité qui permettent de partager la beauté de ce monde. Le sourire de cette femme est une fondation de la bonté, ses yeux sont le regard d’une chrétienne heureuse.

C’est la fin du jour, au milieu de la semaine. Pourtant, ils sont nombreux à venir assister à la pose de la pierre de fondation de l’église des carmes de ce diocèse du Jharkhand, un État créé en 2000, où vivent près 32 millions d’habitants sur un territoire de 79 000 km2.

La pierre d’angle

Le nom Jharkhand signifie «terre des forêts», ce qui est tout désigné, malgré une densité de 414 habitants au km2. Les champs, les prés d’herbes jaunies au soleil de l’automne et les grands arbres majestueux se succèdent. Et, au milieu de l’une de ces centaines de campagnes différentes, une église sera construite.

La pierre de fondation est posée au fond d’un trou spécialement creusé. Un nouveau lieu de culte chrétien qui plante ses racines en plein cœur de cette terre, comme un fondement nécessaire pour la bonne marche des communautés chrétiennes environnantes. Essentiel, comme le regard de cette dame qui coule librement son regard dans celui du Christ Jésus, qu’elle a rencontré récemment, si j’ose dire.

En effet, dans cette région du nord-est de l’Inde, voisine entre autres de l’Odisha, les chrétiens sont de conversion récente. Une ou deux générations les séparent d’ancêtres qui étaient auparavant animistes: ils adoraient les arbres et les forces de la nature dans le cadre de la religion appelée sarna, qui regroupe encore plus de six-millions d’adeptes au Jharkhand.

Aujourd’hui, les communautés chrétiennes y grandissent avec une très grande fierté. Ils sont originaires de tribus qui n’ont rien à voir avec la religion dominante, l’hindouisme. On sent chez eux une immense joie d’être chrétiens. Certains m’ont confié que c’est l’entraide dans les communautés voisines déjà converties qui les a incités à se tourner vers la Bonne Nouvelle.

«Voyez comme ils s’aiment», ici, n’est pas une phrase vaine.

Loin de moi l’idée de les regarder naïvement en me disant que tout serait mieux si, en Occident, nous étions comme eux: ils ont leur histoire, nous avons la nôtre. Par contre, il est profondément ressourçant de côtoyer des hommes et des femmes qui vivent de la fraicheur de l’Évangile sans les plis d’une certaine chrétienté habituée.

Loin du conte de fées

Ce ne sont pas les obstacles qui ont manqué dans le passé, qui manquent aujourd’hui, ou bien qui manqueront dans l’avenir.

Tout d’abord, ces populationsmarchent sur un sol riche de ressources minières – le charbon, entre autres. Selon certains*, ce territoire possède 40 % des ressources minérales non encore exploités sur le sous-continent! Un chiffre qui fait peur quand on connait l’appétit économique gargantuesque du gouvernement actuel. Le tigre géant, comme certains commentateurs économiques l’appellent, est devenu en 2017 la sixième économie mondiale, un peu au-dessus de la France.

Autre obstacle sur la route des chrétiens du Jharkhand: la persécution religieuse. Des violences ont eu lieu dans les années 1960 et bien avant. Elles ont été commises par des extrémistes hindous qui voyaient dans le christianisme et l’islam les religions de colonisateurs du passé dont il fallait se débarrasser.

Des prêtres sont même morts martyrs pour avoir défendu des musulmans, et le lieu de leur mort est très important, gardé jalousement par les communautés chrétiennes encore aujourd’hui, comme un signe de la présence aimante du Christ qui nous unit en humanité.

La discrimination et la persécution religieuses sont en hausse. En juillet 2017, le Jharkhand est devenu le neuvième État indien où il est interdit de se convertir sans l’autorisation du gouvernement local. On doit certifier aux autorités que la conversion n’a pas été forcée.

Pourtant, si un chrétien décidait de devenir hindou, la loi serait plutôt inutile puisqu’elle vise justement à faire en sorte de ralentir ou de stopper les conversions de l’hindouisme au christianisme et à l’islam. De plus, le gouvernement fédéral actuel, élu en 2014, est mené par le parti nationaliste du Bharatiya Janata Party (BJP). À partir de ce moment, les violences contre les minorités religieuses ont plus que doublé dans le pays: 351 cas l’année dernière contre 147 en 2013. Sans compter tous ceux qui n’osent parler de peur de représailles.

Autre signe qui ne trompe pas: des personnalités officielles du monde chrétien refusent maintenant de parler à micro ouvert. Pour se protéger, certes, mais aussi pour protéger leurs proches, ainsi que les paroissiens, diocésains et autres personnes qu’elles servent librement.

Certes, l’Église peut continuer à donner des services sociaux et à tenir des écoles, mais pour le reste, elle doit être extrêmement discrète et n’encourager aucune conversion. Les extrémistes hindous voudraient retrouver une Inde pure, libre de tout ce qui a pu l’entacher.

En aout 2008, dans l’État voisin de l’Odisha dont j’ai pu voir la frontière, 101 personnes sont mortes, 7 500 maisons ont été brulées, et plus de 50 000 personnes ont été déplacées. Sans compter les viols de femmes sur la place publique, dont celui d’une religieuse.

Dans le seul district du Khandamal, les émeutes se sont répandues dans 450 villages. Le motif de ces violences? Le meurtre d’un swami** très important, qui n’a jamais été élucidé, mais dont les chrétiens ont été accusés à tort. Sept personnes – toutes chrétiennes – croupissent en prison depuis 2013, sans que justice ait été rendue.

De plus, aujourd’hui, d’anciennes lois interdisant l’abattage des vaches, animal sacré pour les hindous, refont surface. Les musulmans sont les principales victimes (86 %) de ce qu’on appelle aujourd’hui le beef lynching. On lynche en public quelqu’un qui est accusé d’avoir consommé ou transporté de la viande de bœuf. Plusieurs des personnes avec qui j’ai parlé y voient de l’hypocrisie, car certains des plus gros transformateurs de bovins dans le pays sont eux-mêmes hindous.

La fin des communautés?

Alors, dans ce contexte de plus en plus hostile, comment vont évoluer les chrétiens du Jharkhand, en particulier les catholiques? Pourront-ils continuer à annoncer la Bonne Nouvelle? De plus, pourront-ils vivre l’inéluctable passage à l’industrialisation et à l’exploitation intensives des ressources naturelles de leur territoire?

Déjà, dans les régions au nord de Ranchi, la capitale, les effets de cette évolution sur la paysannerie sont désastreux: déplacements de population et relogement bâclé, travail des enfants. Cette misère, je ne l’ai observée que dans les villes.

En campagne et dans la forêt, les communautés villageoises vivent pauvrement. On n’y observe pourtant aucunement la misère à laquelle les films d’Hollywood nous ont habitués à propos de l’Inde. Au contraire, les sourires des enfants comme des adultes traduisent une joie de vivre dont bien des Occidentaux seraient jaloux.

Une partie de la réponse m’a souvent été donnée par de nouveaux convertis: «C’est en voyant l’amour qui unit les uns et les autres et l’entraide dont ils font preuve que j’ai décidé de me convertir.» Et ce, malgré les lois et les menaces des extrémistes hindous.

Le sourire de cette dame, venue assister à la pose de la pierre de fondation de l’église de ce couvent, un soir au milieu de la semaine, me rappelle le fameux namastéindien: «Je salue le divin qui est en vous», repris également par les chrétiens.

Dans une région de plus en plus marquée par la violence qu’autorise le laisser-faire du gouvernement, le sourire et les mains jointes de cette femme portent déjà la marque de l’éternité promise à ceux et celles qui voudront bien «s’aimer les uns les autres», ainsi que la continuité de communautés chrétiennes qui grandissent et refusent de mourir:

«Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.»

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Notes:

*Je reste vague parce que la source, un membre important de l’Église locale, est en danger s’il parle. Une surprise dans un pays démocratique comme l’Inde.

** Titre donné aux moines hindouistes de l’ordre d’Adi Shankara. Aussi utilisé pour nommer un maitre spirituel, le mot pouvant se traduire alors par «seigneur», «maitre» ou même «propriétaire».

Mario Bard est responsable de l’information pour le bureau canadien de l’Aide à l’Église en Détresse. En 2017, l’organisme international a soutenu les Églises locales de l’Inde dans leurs besoins pastoraux par une aide de plus de 8 millions de dollars.

Toute reproduction du contenu de cet article doit faire l’objet d’une entente avec l’Aide à l’Église en Détresse Canada.

Information: info@acn-canada.org.

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