Culture

Le combat spirituel de Martin Scorsese

Martin Scorsese et Andrew Garfield sur le plateau du film SILENCE Kerry Brown © 2016 Paramount Pictures.
Martin Scorsese et Andrew Garfield sur le plateau du film SILENCE Kerry Brown © 2016 Paramount Pictures.

À cette époque où de graves persécutions sont menées contre les chrétiens de certaines parties du monde – particulièrement nombreuses et féroces depuis 2014 – et dont les grands médias refusent de nous parler, on peut dire que le dernier film de Martin Scorsese, Silence, résonne avec l’actualité, même si l’action se situe en 1640!

***NDLR: Ce texte contient quelques divulgâcheurs.***

Avec ce film, Scorsese explore le thème du martyre – thème indissociable d’une foi inébranlable –, versus le doute grave qui mène à l’apostasie. Toute l’œuvre est construite sur cette tension. Tension lourde, il va sans dire.

Adapté du roman éponyme de l’auteur catholique japonais Shusaku Endo, le cinéaste raconte l’histoire de deux jeunes prêtres jésuites portugais du XVIIe siècle partis à la recherche de leur mentor au Japon, le père Ferreira (joué par Liam Neeson), porté disparu et qui, selon les rumeurs, aurait renié sa foi au Christ sous la violente persécution du régime bouddhiste en place, le shogounat Tokugawa (ou la dynastie des shogouns).

Les pères Sebastião Rodrigues et Francisco Garupe, admirablement joués par Andrew Garfield et Adam Driver (méritant, à mon sens, tous les deux des prix d’interprétation), passeront alors par une panoplie d’épreuves toutes plus difficiles les unes que les autres, étant les témoins impuissants du martyre de plusieurs de leurs ouailles.

À la mi-temps du film, ils se font capturer et le reste du récit se concentre sur le vif combat intérieur du père Rogrigues (Garfield).

Sauver son âme

Au début, Rodrigues dit à son supérieur au Portugal «Mon père, si la rumeur [de l’apostasie de Ferreira] est vraie, nous n’avons d’autre choix que d’y aller pour sauver son âme».

Le problème est que les doutes de Rodrigues et les tortures mentales auxquelles il sera soumis auront finalement raison de sa foi et le jeune prêtre, pourtant brillant et intrépide, finira par tomber dans le même piège que son ancien mentor…

Comme à tous les convertis du film, l’inquisiteur japonais fera subir à Rodrigues l’épreuve du fumi-e, cette méthode utilisée dans le passé par le shogounat Tokugawa pour repérer les chrétiens. Cette technique consistait à faire abjurer la foi des croyants en les faisant piétiner une image du Christ devant les autorités japonaises. S’il y avait hésitation, c’était la mort. Sinon, ils étaient graciés, mais avec l’obligation de servir l’Empire et bien sûr, d’embrasser le bouddhisme.

Mise en scène

Contrairement à dautres critiques, j’ai apprécié l’approche couplée des genres épique et intimiste. La voix hors champ de Rodrigues est essentielle pour un film qui aborde un questionnement intérieur aussi dense.

Le croyant dialogue sans cesse avec l’être transcendant et personnel qu’est le Christ.

Qui plus est, la religion chrétienne est éminemment relationnelle : le croyant dialogue sans cesse avec l’être transcendant et personnel qu’est le Christ.

D’ailleurs, Scorsese intercale à l’occasion des (très beaux) tableaux représentant le visage de Jésus, ce qui renforce cet aspect méditatif.

Andrew Garfield jouant le Père Rodrigues et Shinya Tsukamoto jouant Mokichi dans le film SILENCE.  Kerry Brown © 2016 Paramount Pictures.

Andrew Garfield jouant le Père Rodrigues et Shinya Tsukamoto jouant Mokichi dans le film SILENCE.
Kerry Brown © 2016 Paramount Pictures.

Sur le plan formel, ce procédé confère au film une approche plus expérimentale du cinéma. Également, l’absence de musique vient encore plus accentuer ce choix esthétique. Retenons aussi ces magnifiques travelings en plongée qui rappellent ceux de La Dernière Tentation du Christ.

Mais des longueurs viennent ponctuer le récit. Quelque part au deux tiers du film, il y a un creux de vague dans le rythme.

En termes de scènes, la plus déchirante pour moi a été ce moment où Rodrigues confronte son ex-mentor sur le sens et le devoir pour un baptisé d’aller annoncer la Bonne Nouvelle. L’âme remplie de douleur, sa résistance est admirable, mais on souffre vraiment avec lui…

Il faut en effet souligner tous ces moments particulièrement audacieux du scénario où le jeune prêtre explique à ses détracteurs le message évangélique avec autant d’aplomb que de charité : un passage sur la Vérité, l’autre sur l’Église en tant qu’épouse du Christ, l’autre encore sur le célibat des prêtres : des dialogues qu’on n’entend peu dans le cinéma contemporain…

C’est délicieux et presque surréaliste !

Et jusque-là, tout va relativement bien :  notre Rodrigues tient bon, malgré ses tourments.

Le combat spirituel

Puis, vient cette terrible scène : si Rodrigues piétine l’image du Christ, les cinq chrétiens pendus tête en bas près de lui dans des trous immondes*, auront la vie sauve.

Que faire?

Psychologiquement torturé et peut-être aussi devenu un peu fou (la scène de la rivière qui arrive un peu plus tôt dans le film pourrait nous le faire penser), le prêtre croit alors entendre la voix de Jésus lui dire :

« Piétine ! Piétine ! Mieux que quiconque je connais la souffrance. Piétine ! C’est pour être piétiné par les hommes que je suis venu au monde ! C’est pour partager la douleur des hommes que j’ai porté ma croix ! »

Même s’il résiste encore dans son cœur, le silence est finalement brisé et Rodrigues s’exécute.

Mais au même moment, un coq chante au loin… Très beau plan au ralenti sur le personnage déchu qui tombe de tout son corps.

Le plan précédent est à ce propos révélateur : on y voit l’inquisiteur qui le presse avec, derrière lui, une grande flamme rappelant Satan dans le désert de La Dernière Tentation du Christ…

Scorsese se questionne sur les raisons du silence de Dieu.

Scène ambigüe pour les uns, mais très claire pour les autres, Scorsese joue constamment sur ce tiraillement. Il se questionne sur les raisons du silence de Dieu (questionnement légitime par ailleurs), et nous propose d’entrer avec lui dans ses propres tourments.

Le résultat est dense et complexe, dur, troublant, triste. Bref, ça fait mal, et ce, même pour les non-croyants (vous auriez dû entendre les multiples réactions de la salle lors du visionnement).

Nous savions que le cinéaste, qui se dit catholique, entretenait une relation conflictuelle avec sa propre foi et l’Église, mais avec Silence, il va jusqu’au bout de son conflit intérieur, non seulement en choisissant une histoire d’apostasie, mais en suggérant que celle-ci peut être acceptable.

On en sort dérangés, parce qu’on se dit que, contrairement au reniement de Pierre dans l’Évangile, il n’y a pas de repentir clair de la part de Ferreira et de Rodrigues (bien que ce dernier soit manifestement attristé de sa vie postapostasie).

On est dérangés aussi parce qu’on pense à tous ces vrais martyrs chrétiens qui sont allés jusqu’au bout de l’épreuve, eux…

L’histoire du Japon en contient d’ailleurs plusieurs.

En bref

En apparence, Scorsese boucle son film en donnant raison au christianisme, c’est-à-dire qu’il montre Rodrigues à la fin de sa vie dans son cercueil, avec un petit crucifix. On se dit alors, avec un certain soulagement, qu’il n’a jamais renié le Christ en son cœur.

Mais comme le souligne le Père Robert Barron dans son excellente analyse, il s’agit d’une vision bien actuelle de la religion qui veut que la foi soit une affaire privée, qu’elle doit se vivre uniquement comme une chose personnelle et cachée, ce qui est évidemment contraire à l’essence même des enseignements du Christ.

Silence est un film à digestion lente. Ce n’est pas un mauvais film, mais ce n’est pas le chef-d’œuvre que beaucoup espéraient après 28 ans d’attente.

J’irai le revoir, mais lorsque je pense à Ferreira et Rodrigues, les mots d’un chant intitulé Tu es sauvé (dans lequel c’est Jésus qui parle) du groupe Dei Amoris Cantores, me montent littéralement au cœur :

Je connais ta détresse et ta pauvreté,
Sois sans peur si tu vis la souffrance.
Pourquoi t’éloignes-tu quand vient le temps de l’épreuve ?

Rappelle-toi ! Tu es sauvé, reviens à Moi.
Je t’offrirai la couronne de la Vie.

______________

Note :

* Méthode de torture, le supplice de la fosse date de 1633-1634. Le condamné est suspendu par les jambes au-dessus d’une fosse remplie d’immondices jusqu’à mi-corps, la tête en bas et les pieds fixés à une barre en haut. Pour empêcher la mort trop rapide à cause de l’arrêt de la circulation, les bourreaux incisaient les tempes de la victime.

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). Elle compte aussi à son actif plusieurs expériences dans le domaine du cinéma. S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis 2012 englobe surtout le dessin, mais avec son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé parallèlement un retour vers le 7e art par le biais du film d'art et d'essai.
Son site: www.stephaniechalut.com

2 Commentaires

  • allô!
    commentaire intéressant! on médite, en groupe de jeunes, d’aller l’écouter. je n’ai pas relu le roman mais l’une des thèmes de S. Endô est celui de la miséricorde, dans des harmoniques assez propres, qui reviennent d’un roman à l’autre (Volcano, La Fille que j’ai abandonné, etc.), souvent porté par des personnages ‘christiques’ au sens fort (dans le Fleuve Sacré, outre Otsu, prêtre renvoyé de son institut qui exerce son ‘ministère’ au bord du Gange, on voit encore le volontaire catholique à l’hôpital, qui disparaît mystérieusement). Endô tourne autour de ce thème du Christ qui porte ce que l’homme ne peut pas porter, qui prie l’homme de déposer ce qu’il ne peut porter (et que son entêtement à vouloir réussir l’empêche d’ouvrir sa faiblesse au Sauveur). Le thème du fumi-e peut paraître extrême et je ne sais pas comment M S l’a traité, mais Sh. E., sans non plus proposer la chose comme une alternative exclusive, y fait entrer le thème de la miséricorde et la volonté du Christ de ‘mourir encore’, de porter, de supporter (qq chose de semblable dans Un admirable idiot). Je crois que je vais aller visionner pour voir comment Scorsese a, lui, « voulu comprendre » la situation. (je me demande si Scorsese n’est pas déjà ‘dans’ les romans de S. Endô: il serait Mitsuko dans le Fleuve Sacré…)
    en tout cas merci pour cet article qui me redonne l’intérêt pour le film (ailleurs, d’autres critiques manquaient à la fois de nuance et d’engouement)
    fr M

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