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Une parcelle de perfection

Photo: Pixabay - CC.
Photo: Pixabay - CC.

On dit que la perfection n’est pas de ce monde, mais il y a parfois de ces chocs esthétiques qui vous renversent et vous donnent à gouter un peu de cette perfection. J’ai vécu quelques-uns de ces moments dans ma vie. Voici celui de l’année 2000, que j’ai choisi de vous présenter dans le contexte de la Semaine Sainte.

J’ai 24 ans. Je suis dans mon logement de la rue Saint-Joseph à Montréal. C’est un soir d’hiver ou de printemps, je ne me souviens plus. Comme souvent, dans ma chambre, je vaque à mes occupations, en écoutant la désormais défunte chaine culturelle de Radio-Canada. Je suis avide de connaissances, et cette fréquence nourrit ma quête de beauté et d’absolu. On y présente des émissions sur les arts, la littérature, le cinéma, la musique ancienne et classique, l’histoire, la philosophie, la théologie, etc. Bref, on nous donne à s’émouvoir et à réfléchir en nous mettant en contact avec les grandes œuvres qui ont façonné le monde occidental; un reste des humanités jadis enseignées et transmises de génération en génération, du moins, en Europe plus qu’ici.

Je suis donc dans ma chambre et je viens d’allumer la radio. J’entends cette musique qui me saisit tout de suite : j’apprendrai beaucoup plus tard qu’il s’agit du Miserere de Gregorio Allegri, un compositeur baroque du XVIIe siècle.

Je suis happée par tant d’harmonie, de grâce, de pureté. Le ravissement! Cette musique m’élève, m’inspire, me fait verser une larme ou deux et je comprends que cela n’a pas seulement à voir avec les sens : cela touche mon âme profondément.

Les mots perfection et vérité me montent au cœur de manière diffuse. Je suis devant un mystère qui ne se décrit pas ou très approximativement, car le langage de l’homme est limité pour rendre compte de ce qui nous meut.

Mais, cette voix d’ange au cristal fin qui se mêle avec félicité au chant grégorien et choral rend la facture tellement céleste qu’il est évident qu’on me parle d’une réalité hors de ce monde. D’une réalité spirituelle qui me dépasse infiniment.

Ce morceau me suggère que l’univers est ordonné et que la vie éternelle n’est pas une invention de l’homme. L’allégresse et l’extase qui s’en dégagent sont trop convaincantes pour ne pas sentir cela.

Bon sang, me dis-je! Se pourrait-il que le Paradis existe vraiment, comme on nous l’a enseigné dans nos cours de catéchèse lorsque nous étions enfants? Se pourrait-il que le Christ ait eu raison finalement?

Une chose m’apparait claire en tous cas : si ce genre de musique était chanté plus souvent dans nos églises, il y a fort à parier qu’elles se remplieraient à nouveau!

Amour fou

À travers cette pièce magistrale, je ressens aussi un grand amour par la douceur. Les paroles sont en latin, mais on capte aisément le mot « miséricorde », un mot qui est synonyme de pardon, et de réconciliation.  De fait, ce n’est que récemment que j’ai appris que le mot Miserere, en latin, signifiait prends pitié (pardonne-moi).

La pièce d’Allegri a été composée en 1638. Il s’agit d’une mise en musique du psaume 50* de la Bible (1). Comme la plupart des psaumes, les phrases sont un cri du cœur vers Dieu. Le psalmiste ici implore son Créateur de lui pardonner ses fautes, car il a l’intuition que c’est par ce chemin d’humilité que Dieu lui accordera sa miséricorde.

De fait, l’œuvre d’Allegri revêt également un caractère de tristesse et de douleur : on sent la contrition et la supplication sincère dans le ton et le rythme.

Et ce n’est pas un hasard si la pièce a été interprétée pendant longtemps à la chapelle Sixtine durant l’Office des Ténèbres du Vendredi Saint, jour sombre où le Christ meurt sur la croix pour le rachat de nos fautes (imaginez un instant cette musique avec comme décor, le chef-d’œuvre peint du plafond par Michel-Ange!).

Le christianisme nous dit en effet que Dieu est à ce point passionné et fou d’amour pour l’humanité. Chez les catholiques, il y a un Miserere qui se joue à chaque fois qu’un cœur contrit approche du sacrement de la réconciliation. Normalement, cela s’accompagne d’un état de grâce qui permet à l’homme ainsi pardonné d’aller communier au corps du Christ, source de vie éternelle.

Par ailleurs, la confession n’empêche pas la personne de retomber dans ses péchés ou d’en commettre de nouveaux, mais elle favorise une attitude de grande humilité face à Dieu. La créature se reconnait imparfaite devant la perfection… et admet volontiers qu’elle a besoin d’un amour plus fort qu’elle pour poursuivre sa route.

Voilà le Miserere et le long cheminement vers la sainteté auquel nous sommes tous appelés.

Sur ce mystère plein d’espérance, bonne montée vers Pâques!

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Note :

* En réalité, lorsque vous cherchez dans la Bible (version TOB ou Jérusalem), il s’agit du psaume 51 (50).

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis englobe surtout le dessin, mais depuis son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé un retour vers le 7e art. www.stephaniechalut.com

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