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Une laïcité d’idiots?

Photo: Yiran Ding / Unsplash (CC)
Photo: Yiran Ding / Unsplash (CC)

Au Québec, les polémiques autour de la « laïcité » de l’État ressurgissent avec une fréquence et une vigueur impressionnantes. Récemment, c’est la Coalition Avenir Québec qui, à l’aube de la période électorale, a mis la laïcité en vitrine de sa campagne. On se dispute alors sur les spécificités du « modèle québécois », mais peu remettent absolument en question ce qui est devenu une référence commune de la politique moderne. Pourtant, la laïcité en elle-même est bien loin de garantir le bien commun et l’épanouissement des personnes.

Tout d’abord, il faut bien sûr distinguer la laïcité comme doctrine de prudence politique (l’Église ne partage pas le pouvoir étatique) et celle qui veut extirper toute référence religieuse non seulement hors de l’État, mais également hors de la société. En effet, si l’Église catholique accepte la neutralité de l’État dans les sociétés de fait pluralistes, elle rejette toutefois la laïcité conçue comme autonomie du politique par rapport à la loi morale (Compendium de la Doctrine sociale, §571) ou comme « laïcisme », qui veut marginaliser toute expression de la foi et de l’engagement des chrétiens (CDS, § 572).

Quel est, plus profondément, cet esprit du laïcisme?

L’étymologie du mot pourra ici nous renseigner et susciter quelques réflexions. Notons d’emblée que le concept même de laïcité appartient à l’Église et renvoie au fidèle qui n’a aucune charge ministérielle, soit le laïc, du latin,  laicus, qui signifie « ordinaire », ou « commun ». Cela nous donnera en français le mot « lai », qui désignait un homme ou une femme « ordinaire », une personne à qui étaient confiées les tâches plus serviles à réaliser pour la communauté.

Le laïc se définit donc par rapport à un ensemble, un tout plus grand que lui.

Cette signification est présente dans l’origine grecque du mot : laikos signifie « du peuple », le mot pour peuple en grec étant laos. Or, de façon intéressante, laos renvoie non pas à un peuple comme communauté, mais plutôt comme « masse » d’individus qui ne sont pas liés entre eux (laos est apparenté à lúô, « délier », « séparer »).

Un laos se distingue alors d’un démos, un peuple qui forme une communauté politique (la racine grecque de « démocratie »).

Dans son sens profane, un laïc est donc non seulement un simple, une personne « ordinaire », mais aussi un individu délié qui n’a pas d’appartenance à un groupe, bref un idiot (du grec idios, ce qui est particulier, séparé). Nous retrouvons d’ailleurs le même lien entre l’individualité et la médiocrité dans notre français moderne : « simple » n’est jamais bien éloigné de « simplet ».

Un animal politique

Mais rassurons-nous! Cette condition laïque peut aussi atteindre des réalités supérieures, à travers deux autres potentialités humaines.

D’abord, celle de citoyen. « L’homme est un animal politique », affirme notoirement Aristote. La communauté politique lie les personnes « par un principe d’unité qui dépasse chacune d’elle » (CEC, §1880). En recueillant le passé et en préparant l’avenir, elle fournit des repères de sens et des principes qui permet à chacun de s’épanouir selon sa nature et ses talents. La communauté politique possède une dimension spirituelle qui élève ses citoyens par la participation au bien commun et la production d’actions communes dont tous peuvent jouir. Cette mise en œuvre du commun requiert alors des personnes ayant une fonction spéciale dotée d’autorité, le « gouvernement ».

La troisième condition humaine ne peut être comprise et vécue qu’avec la foi. Les chrétiens sont « citoyens de la cité des saints, et membres de la famille de Dieu » (Ep 2, 19).

Comme nous l’explique le philosophe Charles De Koninck, « de même que le bien de l’homme en tant que citoyen n’est pas le bien de l’homme en tant qu’homme seulement, de même le bien de la béatitude n’est pas le bien de l’homme en tant qu’homme seulement, ni le bien de l’homme en tant que citoyen de la société civile, mais en tant que citoyen de la cité céleste [1] ».

Par la grâce de Dieu et donc par la participation au Bien commun incréé des trois Personnes divines, nos simples humanités peuvent jouir d’une amitié et d’un amour qui dépassent les possibilités individuelles et politiques, et qui se déploient dans la communion des saints. Ce sont ici les clercs, les « élus » (du grec clerikos), dont la condition humaine est modifiée au niveau individuel par le sacrement de l’ordre, qui soutiennent, guident et servent le peuple de Dieu afin de le mener à la béatitude céleste (sans oublier le bonheur terrestre).

Et la laïcité de l’État?

Qu’est-ce donc vraiment alors que la laïcité de l’État?

L’on pourrait dire : la séparation des autorités respectives à ces trois dimensions de la condition humaine (le gouvernant n’occulte pas l’individualité des personnes, le clerc ne commande pas au gouvernant, etc.).

Sans référence au bien commun ni à la primauté du spirituel chez l’être humain, le régime de la laïcité devient le régime des idiots.

Mais pris en lui-même, sans référence au bien commun ni à la primauté du spirituel chez l’être humain, le régime de la laïcité devient le régime des simples, des individus déliés, des idiots.

Fonder notre vie politique sur ce qui nous unit en tant qu’êtres humains, en tant que citoyens et en tant qu’« images de Dieu » serait alors plus salutaire que de continuer à nourrir le règne d’une laïcité qui glorifie l’individu tout en le confinant au bas niveau de sa condition.

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Note:

[1]Charles de Koninck, De la primauté du bien contre les personnalistes, 1943, Montréal, Éditions Fides, p. 19.

À propos de l'auteur

Maxime Huot-Couture

Doctorant en philosophie politique et coordonnateur de l'Observatoire Justice et Paix, Maxime analyse la vie sociale à travers son parcours académique et son expérience politique et communautaire, mais surtout à la lumière du Verbe éternel tel qu’il le rencontre dans l’Église catholique. Il est depuis peu membre de notre conseil de rédaction.

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