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Toute est dans toute

Catherine Dorion, pendant une représentation de Fuck toute (crédit: Cath Langlois Photographe).
Catherine Dorion, pendant une représentation de Fuck toute (crédit: Cath Langlois Photographe).

« Ainsi, dit Dieu, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche ». (Ap 3, 16)

 

Fuck toute, c’est la proposition d’éteindre la lumière, d’entrer en soi… et de recevoir un coup de poing su’a yeule. Après une série de représentations à guichets fermés, en 2016, Catherine Dorion, Mathieu Campagna et comparses chauffent de nouveau les planches de Premier acte.

Rompant avec la tiédeur ambiante – pas tant celle de la mi-saison que celle de nos compromis, de nos médiocrités collectives –, ils écorchent, ils arrachent, ils scratchent l’épaisse couche de crasse que l’on prend souvent pour un vernis sur nos idées.

Fuck toute est une décharge. Non pas électrique; leur offrande est assez unplugged. Plutôt à l’image de la décharge d’un lac, trop plein d’algues bleues, d’Internet aliénant, de bouttes d’existence aseptisés, bureaucratisés.

Individualisés.

« Toute » est lié

La mosaïque de blogues, de sketchs, de poèmes et de chansons n’a rien d’un joli scrapbooking.

D’abord, tout est lié par les hallucinants montages sonores à la Godspeed You! Black Emperor.

Mais aussi, et surtout, tout ce qui lie les morceaux et fait de la pièce une création cohérente pourrait tenir dans cet aphorisme de Bernanos (1888-1948) : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ».

Là se trouve toute la force et l’originalité de Fuck toute.

C’est à se demander si les créateurs de Fuck toute ne sont pas des lecteurs secrets du pape François.

Dans cet état d’esprit, le collectif d’anarcos de Régisgrad (eh oui, ils ne sont pas tous à Montréal; on en a aussi quelques spécimens à Québec…) déballe sa haine de la laideur des power-center et son amour de la beauté des liens qui nous font.

Il est plutôt rare d’entendre un discours écologiste enflammé se terminer en disant que la plus grande des catastrophes est la destruction de notre habitat intérieur, la colonisation de nos esprits et de nos corps par le raz-de-marée utilitariste…

C’est à se demander si les créateurs de Fuck toute ne sont pas des lecteurs secrets du pape François.

Toute est dans toute

De quoi ça parle? De toute pis de rien. De ces absurdes et insignifiants riens qu’on prend pour des toute. Et inversement.

De la scandaleuse hypocrisie des assureurs. De nos déracinements qu’on prend pour des fatalités. De nos dépendances au web, à la porno, aux textos, au boulot.

De nos vies désincarnées, qui nous rendent malades : de dépression, de burnouts, de problèmes collectifs qu’on individualise et qu’on s’évertue à penser/panser chimiquement.

Du travail salarié qui structure entièrement nos vies, source de stabilité, d’autonomie, de confort… et d’asphyxie.

*

Bien blotti contre ma femme, assis par terre sur des tas d’oreillers répartis dans la salle de spectacle, je me dis que c’est pas pour rien qu’ils ont décidé de faire toute ça dans le noir. Évidemment, pour éveiller nos autres sens. Aujourd’hui, la vue étant surstimulée, constamment agressée – avec ou sans consentement –, le choix de faire un show dans le noir est un acte violent, donc politique, in se.

Mais je pense que c’était surtout pour qu’on puisse brailler sans vergogne.

 

[Fuck toute est présenté au théâtre Premier acte, à Québec, jusqu’au 9 décembre.]

 

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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