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Syrie : entre précarité et espérance [entretien avec Sami Aoun]

Photo: Char blindé de l'armée russe dans les ruines d'Alep, 21 décembre 2016 (Wikimedia - CC)
Photo: Char blindé de l'armée russe dans les ruines d'Alep, 21 décembre 2016 (Wikimedia - CC)

[Entrevue intégrale – lecture longue]

Question de donner suite à l’article Chrétiens d’Orient: entre despotisme et islamismeLe Verbe a demandé à l’auteur de poursuivre la réflexion en tentant d’identifier une voie de sortie au conflit, en essayant d’entrevoir une alternative au faux choix (appuyer les despotes ou les islamistes) présenté aux chrétiens d’Orient. Jean-Mathias Sargologos a donc saisi l’occasion et est allé à la rencontre de l’un des spécialistes du Moyen-Orient les plus respectés au pays, le professeur à l’université de Sherbrooke, Sami Aoun.

Le Verbe: La tenue de cette entrevue, initialement et entièrement consacrée aux chrétiens d’Orient, a quelque peu été bousculée par les évènements récents en Syrie (attaque chimique contre le village de Khan Chiekhoun et riposte américaine contre le régime de Damas). Je ne peux donc pas m’empêcher de vous demander, pour commencer, s’il existe un doute quant au fait que cette attaque ait été perpétrée par le régime de Bachar El-Assad.

Sami Aoun: Il y a toujours un doute tant qu’une commission internationale neutre composée d’experts ne s’est pas prononcée de manière définitive sur la nature de cette attaque. Ceci est d’autant plus vrai que, pour l’instant, les seules images auxquelles nous avons accès sont des photos et vidéos amateurs. Ce doute se dissipe de plus en plus.

En effet, de nombreux indices pointent vers Assad. Il semblerait tout d’abord que les Américains disposent d’images satellites montrant des avions décoller de la base aérienne d’Al-Chaayrate (base aérienne qui sera bombardée plus tard par Trump NDLR) située non loin de Khan Chiekhoun quelques instants avant l’attaque chimique.

Ensuite, de nombreux indices semblent pointer vers une utilisation du gaz sarin dans cette attaque. Or, la manipulation de ce gaz nécessite une technologie dont les rebelles ne disposent pas si on se fie sur les experts faisant autorité.

La probabilité que cette attaque ait été menée par le régime syrien est extrêmement forte.

Par ailleurs, les récits russes et du gouvernement syrien souffrent de nombreuses incohérences. Tout d’abord, ils ne concordaient pas suite à l’attaque. Puis, la version selon laquelle le gouvernement syrien n’aurait fait que bombarder un dépôt d’armes dans lequel les rebelles cachaient du gaz sarin ne fonctionne pas non plus: un simple bombardement n’aurait pas suffi à activer le gaz. Ensuite, le bombardement aérien subséquent d’un hôpital où étaient soignés les blessés démontre que les deux attaques ont été menées par le même acteur. Or, les rebelles ne disposent pas d’avions.

Enfin, on ne peut tout à fait exclure qu’après les déclarations de Trump, selon lesquelles il ne faisait plus du départ d’Assad un impératif, ce dernier se soit senti en position de force, ait pensé avoir carte blanche, et ait voulu montrer sa force.

Ainsi, il faut rester prudent, même si la probabilité que cette attaque ait été menée par le régime syrien est extrêmement forte.

Le Verbe: À la suite de l’attaque chimique de Khan Chiekhoun, Donald Trump a bombardé la base aérienne d’Al-Chaayrate. Alors qu’il s’était jusqu’à présent montré plutôt conciliant avec Bachar Al-Assad. Comment expliquez-vous ce revirement spectaculaire ?

Sami Aoun: On ne peut exclure que l’utilisation d’armes chimiques soit pour Trump une ligne rouge infranchissable, à l’instar de la politique de son prédécesseur Barack Obama. Une telle utilisation viole en effet le droit humanitaire international et de nombreuses conventions qui interdisent l’utilisation de telles armes. Il se démarque cependant de Barak Obama qui n’avait jamais mis ses menaces à exécution et bombardé la Syrie lors de l’utilisation d’armes chimiques, préférant laisser aux Russes la gestion du conflit syrien sur le terrain.

Le professeur Sami Aoun (Wikimedia - CC)

Le professeur Sami Aoun (Wikimedia – CC)

Par ce bombardement, il est probable que Trump ne souhaite pas tant s’impliquer dans le conflit syrien que d’envoyer un message aux Russes et au gouvernement syrien (ainsi qu’à la Chine concernant la Corée du Nord). Il souhaite tout d’abord rappeler aux Russes sous quelles conditions ils peuvent continuer à opérer en Syrie sans ingérence américaine, et cela passe par un contrôle accru de leur allié syrien, principalement en ce qui touche à l’utilisation d’armes chimiques. Il souhaite ensuite envoyer un message clair à Assad afin qu’il se discipline et se contienne.

Il est cependant peu probable que Trump souhaite à court terme le départ d’Assad car il a tout de même conscience que son départ pourrait laisser la place à des groupes islamistes radicaux. On ne peut cependant totalement exclure qu’à plus long terme, ce bombardement marque la volonté d’entamer un processus de transition en Syrie.

Enfin, ce revirement de Trump sonne un retour au réalisme et à un internationalisme politique qui, sans aucun doute, réconforte et soulage une partie du monde arabe ainsi qu’Israël. En effet, cette attaque est aussi une mise en garde à l’Iran (alliée au régime d’Assad) et à ses aspirations hégémoniques au Moyen-Orient.

Le Verbe: Quelle vont être les réactions du gouvernement syrien et de la Russie à ce bombardement ?

Sami Aoun: Il est probable qu’Assad intensifie dorénavant ses actions militaires, en gardant en tête la ligne rouge qu’est l’utilisation d’armes chimiques, afin de tester Trump et voir si ce bombardement n’était qu’un one shot ou bien s’il est disposé à aller plus loin.

Le cas échéant, Trump ne pourra pas ne pas réagir, au risque de perdre toute crédibilité. Son défi va cependant être d’ancrer dorénavant son action dans une doctrine et une stratégie (contrairement au bombardement de la base aérienne d’Al-Chaayrate, qui était une réponse prise rapidement et dans l’urgence suite à l’attaque chimique de Khan Chiekhoun).

Quant à la Russie, sa réaction en a été plus une d’humiliation et d’embarras que de colère (puisqu’elle n’a pas réussi à contrôler Assad, ce qu’elle s’était pourtant engagée à faire). D’ailleurs, il n’est pas impossible que la Russie ait volontairement laissé faire Trump quant au bombardement de la base aérienne d’Al-Chaayrate. Ce dernier a en effet prévenu les Russes de ce bombardement, et alors que la défense antiaérienne russe est parfaitement opérationnelle en Syrie, la Russie n’en a pas fait usage pour stopper les missiles américains.

Le Verbe: Au Moyen-Orient, les massacres commis par les islamistes contre les chrétiens poussent ces derniers à préférer soutenir des régimes dictatoriaux qu’ils perçoivent comme un moindre mal, quand bien même ces régimes les ont aussi oppressés. C’est le cas en Syrie et en Égypte, entre autres. Existe-t-il une troisième voix pour les chrétiens d’Orient?

Sami Aoun: Les chrétiens d’Orient ont été au cœur de la pénétration dans le monde arabe des idéaux de la Modernité lors de la Nahda (Renaissance arabe, NDLR). Leur drame est qu’ils ont été témoin des échecs des Printemps arabes, alors même que ces derniers avaient cristallisé tous leurs espoirs.

Aujourd’hui, les chrétiens d’Orient sont divisés. Le cas syrien illustre parfaitement cette situation.

Il y a une affinité « de minorité » des chrétiens avec Assad que l’on peut comprendre sans pour autant la justifier.

Tout d’abord, le clergé syrien est très largement favorable à Assad. Quant à la population chrétienne, la situation est plus complexe. Il y a certainement une affinité « de minorité » avec Assad (qui fait aussi partie d’une minorité, les alaouites, une branche qui a fait schisme du chiisme et s’est accaparée l’État syrien) contre la majorité sunnite, que l’on peut comprendre sans pour autant la justifier.

D’un autre côté, de nombreux chrétiens se sont joints à des groupes armés (non-islamistes, bien entendu) qui combattent Assad. Il ne faut pas non plus oublier le clivage entre zones urbaines (généralement favorables à Assad, toutes confessions confondues) et les zones rurales (généralement opposées à Assad, là encore, toutes confessions confondues).

Il y a aussi de grandes disparités entre les chrétiens toujours en Syrie, et ceux de la diaspora, tout comme entre les intellectuels chrétiens et les chrétiens du peuple.

Oui, il existe une troisième voie, mais elle est mince.

Il ne fait aucun doute que cette troisième voie dépend des élites culturelles et religieuses de ceux qui sont les plus nombreux, donc des musulmans, c’est une évidence. Les élites chrétiennes peuvent intervenir, certes, mais ce sont les élites musulmanes, par la force des choses, et le poids du nombre, qui doivent initier ce changement.

Quoi qu’il en soit, et indépendamment de la présence des chrétiens d’Orient, il est aussi dans l’intérêt des musulmans de changer, et ce en raison des divisions internes qui traversent les sociétés arabes (cohabitation sunnites/chiites, présence de différentes écoles au sein même du sunnisme ou du chiisme, etc.) et qui sont aussi sources de conflits sanglants.

Le Verbe: Vous parlez d’une troisième voie, mais quelle est-elle ?

Sami Aoun: À ce titre, bien qu’il faille rester extrêmement prudent, les choses semblent commencer à changer auprès de certaines élites musulmanes.

Par exemple, l’université Al-Azhar au Caire, la plus haute autorité de l’islam sunnite, a organisé un colloque le 28 février dernier intitulé « liberté et citoyenneté ». Ce colloque était extrêmement audacieux en Islam puisque le vocabulaire employé n’était plus religieux, mais séculaire.

Il semble y avoir un début de prise de conscience de l’importance d’une séparation des pouvoirs civil et religieux.

L’université Al-Azhar ancrait ainsi en son sein deux thématiques propres à la modernité. Il semble donc y avoir un début de prise de conscience de l’importance d’une séparation du pouvoir civil du pouvoir religieux, et de l’importance d’un État qui ne serait ni clérical, ni une chape de plomb qui étoufferait la société civile. Dans cette perspective, l’État n’aurait plus aucune compétence théologique, mais privilégierait le primat de la liberté de conscience.

Il convient donc de rester ouvert à ces évolutions des élites musulmanes, et espérer que cela se confirmera puisque c’est précisément d’elles que dépend l’amélioration de la situation des chrétiens d’Orient.

Le Verbe: Le départ éventuel de Bachar El-Assad du pouvoir se solderait-il nécessairement par l’arrivée au pouvoir d’islamistes radicaux hostiles aux chrétiens ?

Sami Aoun: C’est peu probable: les islamistes rigoristes n’ont pas un appui fort dans la communauté sunnite en Syrie, contrairement à ce que l’on peut croire, et à ce qui a pu être le cas en Irak.

En Irak, la communauté chiite est majoritaire, et son arrivée au pouvoir à la suite de l’invasion américaine a poussé les sunnites à appuyer par défaut les islamistes et donc indirectement l’État islamique (l’État islamique est né en Irak avant de s’étendre en Syrie, NDLR). Ce n’est pas du tout le cas en Syrie. Au mieux les islamistes ne gouverneront-ils que dans quelques régions, sans plus.

Les chrétiens syriens sont perdants dans toutes les situations, y compris sous le régime d’Assad.

Quoi qu’il en soit, les chrétiens syriens sont perdants dans toutes les situations, y compris sous le régime d’Assad. Il ne faut pas oublier non plus que les chrétiens en Syrie seront protégés plus efficacement par la démocratie et l’État de droit contre les exactions des islamistes que sous le régime d’Assad.

Ce constat renforce l’impératif d’une troisième voie, quand bien même cette dernière dépend des élites musulmanes.

Le Verbe: Malgré la situation précaire des chrétiens d’Orient, qu’est-ce qui, selon vous, fait qu’ils sont toujours présents au Moyen-Orient et qu’ils reviennent même y vivre dans certains cas ?

Sami Aoun: Le christianisme opère selon une théologie de l’espérance. C’est donc leur foi qui a poussé les chrétiens d’Orient à rester sur leur terre tant qu’ils pouvaient le faire.

Le Moyen-Orient a toujours échoué jusqu’à présent à leur offrir un cadre juridique et politique permettant d’assurer aux chrétiens pérennité et sécurité. Les choix demeurent donc restreints et l’espérance se concentre sur cette troisième voie qui a été abordée.

Les choses prendront cependant du temps, et la situation des chrétiens d’Orient restera jusque-là précaire.

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Pour aller plus loin:

Lire aussi, sur le même sujet, Chrétiens d’Orient: entre despotisme et islamisme, de Jean-Mathias Sargologos.

À propos de l'auteur

Jean-Mathias Sargologos

Jean-Mathias est diplômé au premier cycle en science politique et au deuxième cycle en gestion. Il a occupé différents postes dans les secteurs privé et parapublic avant de tout quitter pour redonner sens à sa vie. Il a traversé, pour ce faire, la France à pied en empruntant le chemin Compostelle. Il poursuit aujourd’hui des études de deuxième cycle en science politique et en histoire de l’art.

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