Blogue

Spaghetti, sauce à la vilénie

Photo: Fotolia
Photo: Fotolia
Écrit par Alex La Salle

Plus tôt cette semaine, la presse nous apprenait, document officiel à l’appui, que la parodique « Église du Monstre en Spaghettis Volants » (ÉMSV), qui voue un simulacre de culte monothéiste à une grotesque divinité imaginaire, avait obtenu des autorités néozélandaises le droit de célébrer des mariages en toute légalité, repoussant ainsi les limites de la singerie irrévérencieuse qu’elle se plait à être.

Au bénéfice de ceux que la Providence ineffable de Dieu aurait préservés jusqu’à ce jour de toute couverture médiatique du phénomène, il faut préciser que l’ÉMSV est une fantaisie sortie du cerveau facétieux d’un américain formé en physique, un dénommé Bobby Henderson, entré en guerre, il y a dix ans, contre la propagation dans les écoles états-uniennes de la théorie de l’intelligent design.

De moquerie qu’elle était au départ, l’ÉMSV est devenue au fil du temps un véritable phénomène social, liguant les athées militants et permettant aux « humanistes » du monde entier de dénoncer les incongruités d’une politique libérale bancale, disposée à officialiser, au moyen de l’administration et de la justice, le statut juridique d’à peu près n’importe quelle organisation religieuse farfelue, et donc, en l’occurrence, à ratifier les prétentions des membres-militants de l’ÉMSV à pratiquer et enseigner leur « religion », appelée malicieusement le pastafarisme (mot-valise conçu à partir des mots « pasta » et « rastafari »).

Une citoyenne américaine a obtenu du bureau d’État civil du Massachusetts le droit de porter une passoire sur la tête au moment de prendre une photo d’identité.

En novembre dernier, déjà, après un premier refus, une citoyenne américaine avait obtenu du bureau d’État civil du Massachusetts le droit de porter une passoire sur la tête au moment de prendre une photo d’identité destinée à figurer sur son permis de conduire. Elle avait pu ainsi, chose délicieusement comique à ses yeux, se conformer aux pseudoprescriptions de sa religion en carton-pâte, qui exige soi-disant le port d’un tel ustensile comme couvre-chef.

L’anecdote est d’autant plus sidérante que la femme n’a eu qu’à demander à une organisation militante de faire appel en son nom d’une première décision défavorable pour obtenir gain de cause. Le bureau d’État civil, qui a cédé immédiatement devant la pression, n’a même pas cherché à épuiser ses recours pour défendre le règlement et sauver la réputation du Massachusetts.

La crédulité des athées

L’autre cible des athées pastafaristes, la première en vérité avant les autorités civiles, ce sont évidemment les religions elles-mêmes, considérées comme des formes réifiées de l’irrationalité humaine, comme des cloaques d’absurdités ne méritant qu’une chose : être caricaturées et persifflées au moyen d’une sorte de mise en scène parodique institutionnalisée.

On saura gré aux athées militants d’attirer notre attention sur l’aspect parfois désuet, voir même déraisonnable ou carrément loufoque de certaines pratiques ou croyances religieuses existantes. Qu’il faille faire un grand ménage dans la foi et les pratiques spirituelles du genre humain, plusieurs en conviennent. En tant que chrétien, on peut même trouver là une motivation de plus pour propager l’Évangile.

Mais il n’y a malheureusement pas que les croyants qui s’encrassent les neurones avec des mythes. Les athées aussi sont friands d’idées fantasmagoriques transformées en vérités incontestables, en totems de la pensée qu’aucune instance, pas même la raison humaine, ne peut déboulonner et reléguer au musée de la bêtise et du grégarisme.

Quant aux formes aberrantes et contrefaites de la foi, on les retrouve aussi massivement du côté des incroyants, pensons au marxisme ou au scientisme.

Parmi ces totems athées, on trouve l’idée selon laquelle seuls les croyants vivraient de la foi, alors que la foi, au moins dans sa dimension naturelle, est le lot de tout homo sapiens sapiens normalement constitué (pensons à l’enseignement, qui fonctionne souvent sur ce mode). Quant aux formes aberrantes et contrefaites de la foi, on doit rappeler qu’elles ne sont pas l’apanage des seuls croyants, mais qu’on les retrouve aussi massivement du côté des incroyants (pensons au marxisme ou au scientisme).

Le plus grand mythe véhiculé par le discours athée, le plus grand dogme défendu par les adorateurs de la science et les inquisiteurs rationalistes est certainement celui de l’irrationalité de l’idée de Dieu, qui fait florès depuis que notre conception de la raison a été faussée par l’empirisme le plus étroit, sous l’influence de théoriciens fourvoyés, obnubilés par les promesses du progrès scientifique.

Une meilleure compréhension des capacités spéculatives de la raison humaine permettrait toutefois de voir que la Métaphysique d’Aristote, la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin et le traité sur Dieu, son Existence et Sa Nature de Garrigou-Lagrange sont autre chose qu’une cascade de délires ou qu’un amoncèlement de conneries.

L’institutionnalisation du mépris

Le traitement « équitable » qui a été réservé à l’ÉMSV et à ses militants par l’administration gouvernementale aux États-Unis ou en Nouvelle-Zélande en dit long sur la considération qu’a le monde occidental déchristianisé pour les grandes religions (et aussi pour le mariage!). Jadis, Henri de Lubac parlait de l’institutionnalisation de l’oubli de Dieu. À en juger par ce qu’on voit aujourd’hui autour de nous, il faut croire que cette phase du déclin religieux de l’Occident est terminée.

Nous entrons apparemment de plain-pied dans une autre phase : celle de l’institutionnalisation du mépris des croyants. À moins que nous n’ayons affaire, dans le cas de la Nouvelle-Zélande, qu’à une forme paroxystique d’imbécilité légaliste, qui, devant les revendications les plus saugrenues et les plus insolentes des lobbys, se contente de cocher des cases et d’étamper des formulaires, sans plus de souci du bon sens.

Pour sauver l’honneur de la Nouvelle-Zélande, je préfère cependant croire que c’est par haine des religions que nous amis des antipodes ont donné leur aval au mariage bidon de l’ÉMSV. J’aime mieux un monde rempli d’ennemis avérés de Dieu, qui utilisent l’appareil d’État pour tourner la foi en dérision et se payer la tête des croyants, quitte à froisser quelques 5 ou 6 milliards d’individus, plutôt qu’une planète infestée de bureaucrates décérébrés qui font leur boulot consciencieusement, pour la plus grande honte et consternation du genre humain.

Avec des hommes si professionnels et si parfaitement dépourvus de jugement, on envoyait des Juifs à Auschwitz il n’y a pas si longtemps.* Mais, à bien y penser, la haine apprise et méticuleuse propagée par l’État faisait aussi partie de l’équation en 39-45. Alors je ne sais plus trop sur quel pied danser.

Quel est le pire des deux maux? J’ai besoin de prier là-dessus.

___________

* Voir Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, d’Annah Arendt.

 

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

2 Commentaires

  • Y a-t-il deux maux ?
    Les hommes sont inaptes à diriger leurs semblables, et ceux qui en font profession sont les pires.
    L’école accaparée par l’État, donc par une clique, peut-elle ne pas être corrompue ?
    La laïcité chrétienne est sensée, mais celle qu’on nous impose n’est pas celle du christianisme.
    Elle est absurde.
    Le culte pastafariste est un aspect comique de cette absurdité.
    Les autres aspects sont tragiques.

Laisser un commentaire