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Se tenir bien droit

Photo: Brunel Johnson (unsplash.com / CC)
Photo: Brunel Johnson (unsplash.com / CC)
Écrit par Francis Denis

Le 18 octobre dernier, la traduction française du bestseller du psychologue canadien Jordan B. Peterson intitulé 12 règles pour une vie, un antidote au chaos était enfin publiée. Si le franc-parler de Peterson et sa logique implacable ont fait aussi de lui un phénomène mondial sur les médias sociaux, la marque que laissera ce livre sera celle d’avoir su redonner à notre époque un accès à l’intelligibilité du réel, d’avoir encouragé une nouvelle génération à prendre sa vie en main et d’avoir redonné toute la crédibilité civilisationnelle à la Bible. Rien de moins.

Je le dis d’entrée de jeu, il s’agit selon moi de l’un des livres les plus importants parus dans la dernière décennie.

J’appuie non pas ce constat sur les deux-millions de copies vendues à ce jour – la profondeur d’un ouvrage est malheureusement trop souvent inversement proportionnelle à son succès en librairie –, mais bien sur sa capacité à offrir une vision globale et organique du réel tout en nous manifestant les meilleures voies pratiques pour mettre en acte notre plein potentiel.

Bien que j’aie déjà parlé de cet important ouvrage dans ma chronique du mois de septembre à l’émission radiophonique On n’est pas du monde, il me semble tout de même opportun de lui dédier une recension en bonne et due forme.

Accéder au réel sans détour

J’ai déjà parlé de mon aversion pour la philosophie moderne, de sa prétention à l’inaccessibilité cognitive de l’être et des conséquences néfastes sur notre rapport à la nature qui en découle. Mais j’étais encore loin de me rendre compte de l’impact que l’Aufklärung avait encore sur moi.

Si la lecture de Jordan B. Peterson m’a convaincu d’une chose, c’est à quel point notre psyché moderne est profondément affectée par cette conception dualiste esprit/matière.

Prenez par exemple, cette prétention de l’utilitarisme et de la technocratie moderne à considérer le réel comme éminemment malléable comme une pâte à modeler totalement à la merci de nos désirs. Cette perception, que le pape François impute à Francis Bacon, a également un impact sur la perception que nous avons de nous-mêmes, sur le regard que je porte sur moi-même.

Or, je savais depuis longtemps que l’intelligibilité du cosmos était réelle et que, par la pensée, je pouvais avoir accès à ce logos. Je savais également que je devais mettre cette logique du monde en pratique dans ma vie par l’exercice des vertus. Mais j’étais loin de me douter avec quelle exactitude la forme même de ma psyché y correspondait. C’est ce que Jordan B. Peterson m’a appris et je lui en suis extrêmement reconnaissant.

L’ordre de la nature

À travers ses douze règles pour une vie, le psychologue torontois nous montre la parfaite continuité entre la psychologie humaine et l’ordre de la nature.

Malgré les millions d’années d’évolution qui nous séparent des homards, notre ingénierie cérébrale est toujours établie afin de nous situer dans les hiérarchies (règle 1).

N’est-il pas libérateur de prendre conscience de la nature hiérarchique du réel et que nos cerveaux ont en eux tout le potentiel pour s’y épanouir? Encore plus extraordinaire est notre chance d’avoir des scientifiques et des penseurs capables de traduire ces processus internes.

À une époque où prédominent la confusion et le chaos, Peterson nous redonne accès à ce que nous savons déjà.

À une époque où prédominent la confusion et le chaos, Jordan B. Peterson nous redonne, à sa manière, accès à ce que nous savons déjà. C’est également la raison pour laquelle il tend à s’acharner sur le politiquement correct qu’il considère nuisible au développement individuel et collectif.

Dire la vérité (règle 8), être précis dans le discours (règle 10), partir du principe que celui que vous écoutez en sait plus que vous (règle 9) sont quelques lois de notre psyché qui nous couteront cher si nous les négligeons.

L’écoute et la lecture de ces interventions ont, en ce sens, beaucoup en commun avec la « réminiscence » de Platon et c’est, selon moi, en partie la raison de son immense succès.

Un véritable optimisme anthropologique

Une des phrases qui revient le plus souvent dans la vision de professeur Peterson est, non seulement que « le monde est souffrance » mais, comme si ce n’était pas assez, qu’il est aussi rempli de « malveillance ».

Loin des livres psychopop chers à nos libraires d’aéroports, il nous présente une vision pessimiste.

Loin des livres psychopop chers à nos libraires d’aéroports, il nous présente une vision que l’on pourrait à première vue considérer pessimiste. Mais, au fond de nous, nous savons qu’il a raison sur la dureté du réel et que la malchance, les méchancetés, ou le moindre laisser-aller peuvent nous être fatals (pour vous en convaincre, tentez de survivre seul une nuit dans la forêt).

Toutefois, cette phrase est accompagnée d’une seconde on ne peut plus encourageante.

En effet, la dureté du monde est compensée, nous dit Peterson par une force intérieure présente en l’humanité. Nous n’avons aucune idée à quel point l’humanité en nous est forte et jusqu’à quel point nous sommes capables d’en prendre.

Nous devons donc avoir une stratégie pour vivre convenablement et pour aller chercher le maximum de notre capacité à entrer en communion avec le Bien. C’est la raison pour laquelle, selon lui, le but de la vie n’est pas le bonheur (à tout le moins en ce monde) mais plutôt le sens (meaning). Il est donc plus opportun de rechercher et « orienter sa vie sur ce qui fait sens (plutôt que sur des gratifications instantanées) » (règle 7).

En ce sens, la prise de conscience que le monde est souffrance, loin de nous faire baisser les bras, nous permet de découvrir le bien qui peut être fait dans ma vie, celle de ma famille et de ma communauté.

Une crédibilité retrouvée

Une des caractéristiques les plus surprenantes de l’approche de Peterson est le rôle qu’y jouent les récits bibliques.

Pour lui, les récits bibliques sont un accès privilégié à la psyché humaine. Si elle est bien comprise, cette voie insoupçonnée m’apparait on ne peut plus intéressante.

Jordan B. Peterson. Photo par Gage Skidmore (Wikimedia / CC).

Jordan B. Peterson. Photo par Gage Skidmore (Wikimedia / CC).

En effet, puisqu’ayant perduré pendant des millénaires, les récits bibliques peuvent être considérés comme des témoins crédibles des processus psychologiques, interpersonnels. Si nous voulons nous connaitre nous-mêmes et connaitre nos manières de fonctionner, rien n’est plus pertinent que de relire les textes sacrés de la Bible.

Je n’ai pas encore eu la chance de lire tout le corpus petersonien, mais il me semble que son approche psychologique des textes sacrés n’est pas fermée à leur dimension métaphysique et à la possibilité d’une Écriture d’inspiration divine.

Comme l’enseigne Dei Verbum : « En vue de composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels il eut recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, Lui-même agissant en eux et par eux, ils mettent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir, et cela seulement ». Il est donc bien possible que la Parole de Dieu présente dans la Bible contienne en son sein les mystères de la psyché humaine.

Ne contredisant ni la fin de la Révélation (qui est le salut du genre humain) ni sa dimension métaphysique, cette approche m’apparait hautement légitime.

Une espérance équilibrée

Sa démarche se démarque également par l’originalité de son herméneutique. Reprenant beaucoup de récits de l’Ancien et du Nouveau Testament, il serait présomptueux de penser résumer ici la richesse de sa pensée. J’aimerais attirer simplement votre attention sur le genre de réflexion auquel vous vous confronterez en lisant cette œuvre magistrale.

Relisant la genèse et le récit du péché originel, Jordan B. Peterson y voit l’apparition de concepts fondamentaux et nécessaires pour le développement intégral des hommes et de la civilisation. Par exemple, les punitions infligées à Adam sont pour lui une révélation de sa propre vulnérabilité et de sa mort éventuelle. Cela « équivaut pour lui à la découverte du futur ».

Nous avons tendance à tenir pour acquises les notions comme futur, travail, sacrifice, etc. Elles sont en réalité tout sauf évidentes.

Découvrir que le futur existera et que celui-ci peut me tuer, c’est découvrir l’importance de se préparer à ce qui s’en vient.

Découvrir que le futur existera et que celui-ci peut me tuer, c’est découvrir l’importance de se préparer à ce qui s’en vient. D’où émerge la notion de travail et de sacrifice, c’est-à-dire l’acceptation d’un délai dans la gratification : « On a compris que la réalité est structurée de telle manière qu’on puisse traiter avec elle ».

De là la notion que le futur peut être meilleur et que les sacrifices effectués en ce sens ont leur raison d’être. Notre entière civilisation est basée sur cette vérité, aucune transmission ni accumulation de savoir n’est possible sans elle.

Savoir manifester les liens organiques entre évolution, processus mentaux, civilisationnels, psychologiques et religieux sont, pour moi, la raison de son génie et de son succès.

Comme vous l’aurez compris, je recommande fortement la lecture de livre 12 règles pour une vie de Jordan B. Peterson. Tant par sa pertinence théorique que pratique, ce livre a, à la fois, la vertu de redonner une espérance équilibrée dans les capacités de l’homme à rendre le monde meilleur, mais a aussi la qualité d’être un guide pour améliorer sa vie au quotidien.

Bonne lecture!

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Note :

Jordan B. Peterson, 12 règles pour une vie. Un antidote au chaos, Michel Lafon, Paris, 2018.

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

2 Commentaires

  • Peterson nous ramène à la réalité, à une forme. C’est excellent. Mais la réalité en fait c’est Dieu (St-Thomas). En arrêtez-là c’est insuffisant pour la pensée chrétienne. Et lire Peterson sans du même souffle encouragez la lecture de St-Thomas, des Psaumes et des autres livres de la Sagesse, c’est manquer une belle opportunité. Notre insuffisance devrait nous pousser à nous orienter vers Dieu et non pas vers nous-mêmes. Et c’est là que je pense que la pensée de Peterson pourrait faire : exacerber les tendances égoïstes des personnes à les ramener à construire leurs propres sens du monde autour du sacrifice et de la souffrance. C’est un peu ce qui est arrivé au mentor de Peterson, Jung. Non !!! L’amour de Dieu et ses consolations sont éminemment plus grandes que tout cela qui nous sert de purgation pour l’aimer encore plus ! Il nous manque des modèles pour nous parler du réalisme catholique. Charles de Koninck, sortez de votre tombe! Nous avons aussi besoin d’un St-Jean pour nous ramener le désir de la spiritualité réaliste. Peterson est le retour de Socrate sans la conscience que toute la pensée grecque s’est retrouvée dans un cul-de-sac (le sophisme). Bon article tout de même !

  • Merci m. Denis pour cette recension. Il faudra que je lise « 12 règles » car j’aimerais savoir en quoi Peterson diffère de Scott Peck, avec son « chemin le moins fréquenté ». À ce que je comprends, les deux partagent des idées semblables sur l’acceptation du caractère difficile de la vie et la prise de responsabilité devant elles et j’ai de la difficulté à percevoir la nouveauté de Peterson.

    Cela dit, je crois que l’engouement de masse pour Peterson, devrait interpeller tous ceux qui œuvrent dans l’évangélisation et la pastorale. Alors que les diocèses se cassent la tête pour trouver comment s’adresser aux jeunes (dans une optique que j’appelle de séduction), Peterson attire spontanément les jeunes -de toutes allégeances- en leur parlant de responsabilité, de souffrances et d’autres thèmes probablement peu glamours. Cela me fait dire que la pastorale des jeunes ne marche tout simplement pas sous sa forme mièvre, mielleuse et se voulant sympathique .

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